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Après Gênes

Première publication : 15 février 2002, mise en ligne: mercredi 2 octobre 2002, par R.S.


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Ce texte est à la fois une suite du texte publié dans TC 17 sur " Le Mouvement d'Action directe " et un commentaire du texte d'Aufheben, " L'anti-capitalisme comme idéologie et comme mouvement ".

L'analyse du mouvement d'action directe présentée dans le texte de TC 17 était essentiellement une analyse de l'idéologie de ce mouvement, la critique de sa pratique était constamment présente mais comme illustration de cette idéologie, nous essaierons ici de faire en quelque sorte le cheminement inverse en partant de l'élément central de cette pratique : l'émeute. Quelle que soit la critique que l'on peut faire, on doit reconnaître que ces mobilisations, comme le fait remarquer Aufheben, ont été des mouvements massifs, récurrents, internationaux, et (c'est peut-être plus discutable) ont modifié le climat général de la lutte de classe. Un autre aspect du mouvement d'action directe (Mad) avait quant à lui complètement était négligé dans le texte précédent : la relation entre le Mad et toutes les autres composantes des grandes mobilisations anti-mondialisation. Peut-on regrouper toutes ces tendances en un mouvement unique, quelle serait alors la nature des contradictions (ou simplement des clivages) en son sein, et si, même clivé, il ne s'agit pas d'un mouvement unique, pour quelles raisons le Mad saisit-il constamment l'opportunité de ces mobilisations pour se manifester ? Les réponses à ces questions passent par celle que l'on peut apporter à d'autres questions : quelle est la raison d'être actuelle d'un tel mouvement dans son ensemble et du Mad en particulier à l'intérieur de cet ensemble ? quelles sont ces limites ? possède-t-il une dynamique interne lui permettant de surmonter ses faiblesses actuelles ? En un mot, peut-on, comme l'envisage Aufheben, concevoir qu'une " montée d'amples luttes ouvrières " sortiraient le Mad de son confinement actuel dans l'émeute spectaculaire mais stérile ? C'est-à-dire finalement : quelle est la nature de cet anti-capitalisme du Mad ? Nous commencerons par rappeler l'analyse présentée dans le texte du n° 17, sur laquelle nous continuons à nous fonder même si elle nécessite des éclaircissements et des développements. La thèse principale est la suivante : le Mad est l'autonomisation de la dynamique de ce cycle de luttes. Nous formulions les caractéristiques suivantes de cette autonomisation. Le Mad transforme la lutte de classe en un combat, à l'intérieur du prolétariat, entre deux situations individuelles abstraites (dans l'autonomisation est perdue la relation sociale d'implication réciproque par lesquelles les classes existent) : la subversion et la soumission. L'émeute est considérée et, devons nous ajouter, pratiquée comme étant en elle-même un rapport social : d'un côté le rapport social capitaliste, de l'autre un nouveau rapport social en construction. Mais alors c'est le capital lui-même qui disparaît en tant que rapport social pour devenir une somme de représentations aliénées et aliénantes. Pour le Mad, ce qui compte ce n'est pas de considérer, à partir du rapport d'exploitation, le capital comme une contradiction en procès, mais d'opposer deux mondes se constituant face à face, il se veut une préfiguration même s'il est théoriquement bien embarrasé lorsqu'il doit se définir ainsi. S'il peut se présenter comme cette préfiguration c'est qu'à la facticité du capital (l'aliénation) il oppose le " moi authentique " de chacun et son " être véritable ", la révolution est en marche dans ma vie quotidienne, elle devient une éthique, un style de vie. Il est coincé dans ce dilemme : il n'y a pas d'alternative et pourtant " il faut faire comme si ". Etre une classe sans confirmation d'elle-même dans la reproduction du capital, être une classe qui se produit dans le capital, dans sa contradiction avec lui qu'est l'exploitation, ce qui est un rapport et fonde la limite actuelle des luttes de classe, s'autonomise en une essence, un mode d'être qui ne peut alors qu'être celui de quelques-uns. En conclusion, avec le Mad, la limite a disparu, ou plutôt elle est totalement rejetée à l'extérieur. Ce qui est la façon pour le Mad de se saisir comme limité n'est pas sa limite mais sa définition. Quand il se comprend lui-même comme quelque chose qui serait limité par son manque d'extension, il ne comprend pas que son manque d'extension lui est consubstantiel, le définit en propre.

 

1) La tension interne du nouveau cycle


Dans ce cycle de luttes, à la suite de la restructuration du capital, la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction d'ensemble donc de la reproduction réciproque des classes. Cette contradiction ne comporte plus aucune confirmation du prolétariat pour lui même c'est la fin de ce que nous appelons le programmatisme, l'identité ouvrière et de ce que d'autres nomment le " vieux mouvement ouvrier ". Dans cette structure de la contradiction, le prolétariat est à même, dans sa contradiction avec le capital qui est implication réciproque avec lui (l'exploitation), de se remettre lui-même en cause comme classe. Il en résulte que l'abolition du capital est sa propre abolition, abolition de toutes les classes et communisation de la société. Cependant cette dynamique révolutionnaire (communiste) de ce cycle comporte immédiatement, de façon inhérente à elle, comme sa limite ce par quoi elle n'existerait même pas : le prolétariat produit toute son existence en tant que classe dans le capital et non plus dans un rapport à soi-même. Cette situation fait du cycle actuel une tension constante entre d'une part l'autonomisation de sa dynamique, la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe, et d'autre part la reconnaisance de son existence toute entière dans les catégories du capital. C'est ce point essentiel qui n'était pas posé clairement dans le texte de TC 17. Cette tension est mise en forme par le Mad d'un côté, et le démocratisme radical de l'autre. Frères ennemis, mais vitalement liés l'un à l'autre dans la mesure où chacun, autonomisation des éléments d'une même totalité, ne peut exister pour lui-même qu'en rapport à son négatif. Attac n'aurait plus qu'à aller manger chez Chirac et le Black Bloc (bb) à jouer à pile ou face ses lieux d'intervention. Nous ne renvoyons pas dos à dos ces deux tendances. Malgré toutes les critiques que nous allons faire, dans la seconde nous reconnaissons la dynamique révolutionnaire de ce cycle, dans la première la mise en forme comme barrières indépassables de ses limites actuelles et la définition pratique des bases de la contre-révolution spécifique à ce cycle, même si en tant que tel le démocratisme radical sera lui aussi balayé par cette contre-révolution qui donnera à la démocratie directe sa forme adéquate de légitimation de l'Etat et au travail productif sa forme adéquate d'une nécessité toujours de trop. Dans le texte de TC 17, si nous constations et donnions les caractéristiques de cette autonomisation nous en expliquions peu ou mal l'origine. C'est le rapport entre les luttes dans le cadre de l'exploitation et leur dépassement, l'abolition des classes comme dépassement produit de la contradiction entre le prolétariat et le capital dans ce cycle, qui se scinde lui-même, la coïncidence entre dynamique et limite ne peut être qu'une construction théorique abstraite rendant compte de ce cycle comme totalité. Empiriquement, cette coïncidence est invivable autrement que comme confrontation et c'est bien ainsi qu'elle existe aussi réellement. C'est en s'autonomisant et avec toutes les reformulations idéologiques (cf. le résumé du texte de TC 17) que cela implique que la dynamique de ce cycle parvient à se poser et à se comprendre elle-même, c'est toute la positivité du Mad dans sa liaison et sa confrontation nécessaires avec le démocratisme radical. L'appartenance de classe est pratiquement considérée comme déjà dépassée parce que, dans l'émeute-rapport social, le capital est lui-même déjà posé comme aliénation, facticité, symbole, extériorité. L'attaque se dit elle-même (et est bien en réalité) symbolique et " symboliquement concrète ". Les émeutiers peuvent se dire " prolétaires " parce qu'être prolétaires n'est plus qu'un signe, le nom donné à une pratique qui se désigne elle-même comme négatrice du capital (voir plus loin).

 

2) Mad / anarcho / bb et Démocratisme radical


Le mouvement d'action directe, malgré certains aspects de son idéologie proclamée, dépasse le démocratisme radical. Cette idéologie nous l'avons analysée dans le texte de TC 17. Mais il y a la pratique et en outre nous ne sommes pas obligés de croire sur paroles ce que les gens disent d'eux-mêmes. Aufheben pose comme principe d'analyse que " le problème du bb durant ces évènements est la contradiction entre d'une part son existence comme une tactique et une identité idéologique et d'autre part la manière dont dans sa forme le mouvement anti-globalisation contraint ces deux aspects à coïncider ". Plus loin : " (...) , il y a une tendance précise à confondre radicalité et fétichisme de la violence " et les militants du bb " se voient eux-mêmes comme l'aile radicale et autonome des manifestations ". A Seattle, le bb a été amené à défendre son action en reprenant les termes du démocratisme radical : " là le bb comme tactique était inséparable de son identité particulière " (l'histoire spécifique de l'anarchisme américain et de son goût pour le ghetto n'était pas étrangère à cela). A Washington, les différences idéologiques entre anarcho / bb et démocrates radicaux (c'est nous qui utilisons le terme de " démocrates radicaux " qui nous semble plus adapté à cette tendance dominante des mouvements anti-globalisation que le terme anglais utilisé par Aufheben de " liberals " - de toute façon quasiment intraduisible en français) ont été emportées par des considérations pratiques de résistance commune aux flics. A Prague, l'organisation de la manifestation sépara les diverses tendances en plusieurs colonnes dans " un effort séparé mais concerté pour encercler la conférence ". Cependant, à cause même de la convergence sur le but : " quelques éléments du bb se demandaient si en un sens l'action n'était pas trop ciblée - est-ce que viser le centre de conférence suggère un soutien au programme réformiste des démocrates ? ". Aufheben ajoute : " comme si viser indirectement les conférences en dévastant la cité hôte ne revenait pas au même. ". A Québec : " ce fut là que le bb comme tactique en défonçant la très impopulaire pallissade, s'est réellement relié au sentiment de la marche, et de beaucoup de personnes dans la ville ". Déjà à Göteborg les choses se retournent, le bb est en très mauvais termes avec les autres tendances de la manifestation. Enfin, à Gênes, le bb est " sous l'attaque ". L'action du bb, isolée par rapport aux buts immédiats de la manifestation, se trouve alors face à ce dilemme : soit présenter ces actions " d'une manière qui s'accorde avec les principes de base de l'idéologie démocratico-gauchiste et anti-globalisation (du lobbying avec des cocktails molotov) " ; soit " célébrer ses actes comme des pratiques autonomes contre l'Etat et le capital ", ce qui signifie alors une coupure franche et nette avec les courants dominants de ces mobilisations. Cela pourrait renforcer la singularité du bb, mais ne nous avancerait guère pratiquement, ajoute Aufheben. Identité idéologique et tactique ont été contraintes de coïncider car d'une part la tactique ne s'est pas généralisée aux autres tendances présentes dans ces mobilisations et ne le pouvaient pas de par la nature même de ces mobilisations et celle de cette tactique (autonomisation, émeutes auto-référentielles) et d'autre part la destruction " symbolico-concrète " du capitalisme trouvait sa raison d'être en s'insérant dans ces mobilisations. Malgré les heurts et le caractère auto-référentiel de l'émeute, celle-ci n'a de sens que parce que des dizaines de milliers d'autres personnes sont là. Pour échapper à la coïncidence, il fallait généraliser la pratique, pour généraliser la pratique il fallait s'insérer dans le vaste ensemble de ces mobilisations, mais alors il faut accepter de se voir soi-même défini comme présence dans cet ensemble et l'on devient " son aile radicale ". Cette coïncidence que lui impose sa présence dans ces mobilisations renvoie l'action du Mad et du bb à sa nature même de dynamique de ce cycle autonomisée en un comportement particulier devenu un mode d'être déterminé face au capital. La même raison qui contraint à cette coïncidence et signe l'impossible généralisation de cette tactique contraint simultanément le Mad à être là comme éléments dans la " multitude ". Le bb fait partie intégrante de la mobilisation, mais il n'est pas démocrate radical. On ne fait pas du lobbying avec des cocktails molotov et la réaction de l'Etat ne s'y trompe pas en attaquant la partie proprement démocrate radicale de la mobilisation afin de l'amener à couper avec les anarcho / bb et à devenir sérieusement lobbyiste. Le mouvement anti-mondialisation, dans sa tendance dominante se trouve maintenant confronté à la nécessité pour continuer de " devenir sérieux ", de faire des propositions acceptables ou au moins pouvant donner lieu à des négociations. Pour cela, comme le disait Agnoletto (directeur du Genoa Social Forum) après les manifestations de Gênes, le mouvement " contre les violents, doit créer son propre agenda " ; " défendre la démocratie contre la globalisation " ; " maintenir la pression sur les gouvernants " ( Le Monde, 24 juillet 01). Dans le cours même des manifestations de Gênes, les services d'ordre des Tute bianche, de Rifundazione, des Cobas se sont unis contre les infiltrations du bb (La Repubblica, 22 juillet 01). Pour les Tute Bianche du centre social Leoncavallo de Milan " il ne faut surtout pas que la lutte évolue en radicalisation violente comme dans les annés 70 " (ibid) et de fait après le meurtre de Carlo Giuliani, Luca Casarini (leader - " porte-parole ", c'est le nouveau nom des chefs - des Tute Bianche) propose l'envoi d'une délégation de parlementaires aux dirigeants du G8 (Il Messagero, 21 juillet 01). Il n'empêche que le bb faisait partie intégrante de ces mobilisations parce que son ennemi déclaré, ennemi adéquat à son idéologie, à sa pratique et aux raisons mêmes de son existence dans ce cycle de luttes (être un rapport social libéré ou en voie de libération face au capital), c'est le citoyen dans la mesure où lui-même ne connaît que l'individu tel qu'il est dans la société capitaliste, c'est-à-dire atomisé et dont le citoyen est pour lui la forme aliénée. Mais par cela même il n'est pas démocrate radical. Cet individu qui a le citoyen comme repoussoir affirme déjà, et surtout de façon existant pour elle-même, non pas l'appartenance de classe comme une contingence imposée par l'adversaire, mais la sortie de cette classe comme réalisée dans l'activité par laquelle le bb et le Mad en général se définissent comme mouvement et identité spécifique. Cette sortie est alors théorisée au travers des concepts d'homme et d'aliénation (cf. TC 17). Mais toujours le citoyen demeure la référence négative face à l'Homme, comme dans les textes de la publication " les Témoins de Genova ". Cependant là où le Mad et plus précisément le bb se différencient strictement du démocratisme radical c'est dans ce qui est leur limite même : la lutte des classes est derrière eux, ils sont déjà pour eux-même un au-delà de celle-ci. En effet, être un prolétaire en lutte contre le capital ce n'est pas lui opposer maintenant l'existence, même en voie de développement, d'autres rapports sociaux. Mais pour cela même qui constitue l'essentiel de notre critique, le Mad et le bb ne mettent pas en forme et n'entérinent pas les limites spécifiques de ce cycle de luttes (le prolétariat agit nécessairement en tant que classe du mode de production capitaliste sans confirmation, sans montée en puissance, le capital devient alors l'horizon indépassable de cette pratique), quoiqu'ils disent ils ne portent non plus aucune alternative (leur volonté d'agir et de se comprendre comme alternative est seulement le signe de leur impasse pratique et théorique). D'après ce qu'ils sont, pour le Mad et le bb, tomber dans l'alternative et le DR est la limite de ce qui les définit : l'autonomisation de la dynamique de ce cycle. Mais ils ne sont pas en eux-mêmes alternatifs et démocrates radicaux. Ils expriment une limite momentanée de ce cycle de luttes (l'autonomisation de sa dynamique) - limite peut-être déjà sur le déclin - et non ses limites inhérentes. Ils s'opposent au capital parce qu'ils se prétendent déjà son dépassement (le capital peut alors se résumer à une domination et on peut concrètement l'attaquer dans ses symboles et représentations). En ce sens ils se différencient également de la tendance rupturiste du démocratisme radical. Ils ne cherchent pas de " racines " ni de formalisation durable, de toute façon leur pratique le leur interdit, le bb est une rencontre " fortuite " d'individus singuliers au moment de l'émeute. Si ce mouvement peut parfois se qualifier lui-même de " prolétariat " c'est dans un sens très particulier, il n'est pas en tant que prolétariat la négation du mode de production capitaliste, la dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes. Il est la négation du capital donc il est le prolétariat. Attendre ou espérer que ce mouvement s'élargisse dans une pratique anti-capitaliste continue à l'intérieur d'une lutte de classe élargie est absolument contradictoire à ce qu'il est (voir plus loin). Les distinctions que nous établissons ici sont des distinctions d'idéologies et de pratiques et non de personnes qui, elles, peuvent traverser les frontières poreuses entre ces pratiques et ces idéologies. Ces possibilités de passages tiennent à trois facteurs. Premièrement, comme nous l'avons dit, il y a identité de sujet entre toutes ces pratiques : l'individu isolé tel qu'il apparaît à la surface de la société bourgeoise. La vigueur actuelle d'un tel sujet relève de l'absence de confirmation d'une identité ouvrière à l'intérieur de la reproduction du mode de production capitaliste. Mais elle ne relève pas que d'une absence, elle est également positive, c'est la tension à l'intérieur de ce cycle de luttes qui la porte. Pour le démocratisme radical, cet individu c'est le citoyen pour qui le capital est un horizon indépassable ; pour le Mad c'est la libération réalisée par raport à l'appartenance de classe qui devient à la fois la définition de la classe (ce qui est un non-sens) et la base de l'affrontemant avec le capital (positif contre positif, il n'y a plus de contradiction). Deuxièmement, malgré leurs différences réelles, pour toutes ces pratiques le rapport au capital est un rapport formel. Formel en ce sens que le rapport ne touche pas à la définition même du sujet qui est en rapport mais n'est que le cadre dans lequel celui-ci évolue, lutte et revendique. Forme de domination, assujetissement, contrôle, aliènation de ce sujet. Que le capital soit réduit à une bande de comploteurs maîtres du monde, ou soit posé comme un système global de domination et de négation de notre humanité, c'est à un formalisme identique des rapports de production capitalistes que nous avons affaire. Formalisme comportant, pour les uns comme pour les autres, une hypostase de la question de l'Etat : fondement du mode de production capitaliste ou résumé légitime de la société des citoyens. Troisièmement, pour les uns comme pour les autres, la fin de la guerre froide, un monde politiquement et économiquement unifié " sous la direction des Etat-Unis et des multinationales ", l'effondrement du " socialisme réel " et de toutes ses manifestations politiques et syndicales, est leur acte de naissance. On comprend que même si l'on ne peut pas qualifier de démocrates-radicales toutes les tendances à l'oeuvre dans ces grandes mobilisations anti-sommet, elles sont amenées à s'y cotoyer et parfois même à s'interpénétrer (bb et Cobas à Gênes malgé de sérieux tiraillements ; intendance et infrastructure fournies par le Genoa Social Forum ; Inpeg prévoyant la place du bb à Prague etc.). Si l'on peut penser (comme le suggère Aufheben) que le Mad et le bb ont atteint à Gênes leur point culminant d'expansion et d'expression, c'est parce que la tendance dominante de ces manifestations doit se séparer de ce qui a pu apparaître comme son aile radicale. Le démocratisme radical est le milieu nécesaire à l'existence du bb, et s'il implique le bb comme l'autre pôle de la tension interne de ce cycle, le bb inversement n'est pas pour lui son milieu, son ennemi nécessaire. Cette tension interne n'est certainement qu'une phase transitoire du cours du cycle de luttes actuel. Il faudra analyser, quand elle adviendra, la disparition du Mad et de la pratique bb soit comme une stabilisation momentanée de la reproduction du mode de production capitaliste avec la présence unilatérale du démocratisme radical comme contestation dont le capital est l'horizon, soit comme le développement de luttes immédiates dans lesquelles l'apparition de l'appartenance de classe comme contrainte extérieure sera le fait même de ces luttes comme luttes du prolétariat dans son implication avec le capital et non plus comme autonomisation face à lui (voir plus loin).

 

3) Un mouvement ?


Aufheben refuse de qualifier de " mouvement " ces grandes mobilisations. Pour Aufheben un " mouvement " est forcément, par définition, un mouvement social de remise en cause du capitalisme et quelque chose d'unifié. Si on ne peut qu'être d'accord avec l'absence de remise en cause du capitalisme, l'absence d'unité, comme nous venons de le voir, n'est pas aussi évidente. Mais c'est la définition qui est peut-être trop restreinte. Chaque tendance, dans l'analyse d'Aufheben, arrive à ces mobilisations avec ses propres objectifs plus ou moins radicaux et manipulateurs, mais pourquoi y vont-ils, pourquoi surtout s'y retrouvent-ils ? La question n'est jamais posée et par conséquent la réponse ne peut être fournie. En fait ces mobilisations sont prises, construites dans cette analyse, comme des évènements, c'est-à-dire que le cadre historique, le cours de la lutte des classes ne sont jamais évoqués. On se limite alors à une phénoménologie de ces mobilisations. Quand Aufheben en conclusion de son texte se pose la question (sans apporter de réponse) de la " totalité ", de " l'essence " du " phénomène anti-globalisation ", deux positions sont rejetées. Une première attitude consiste à considérer que la composition classe moyenne du mouvement le définit en totalité et constitue cette " essence ", on ne peut donc que négliger ce phénomène sans intérêt " pour la lutte de classe ". La seconde attitude, aussi unilatérale pour Aufheben, réduit cette " essence " aux " actions radicales contre l'Etat ", dans ce cas le " mouvement " concernerait bien évidemment la lutte des classes. Mais ne voir que cet aspect s'est s'illusionner soi-même, car il y a " les autres " (Tute Bianche et autres démocrates et gauchistes) et surtout, pour Aufheben, il manque alors la liaison avec les " larges secteurs de la classe ouvrière " (prise au pied de la lettre, la définition du prolétariat par Aufheben n'implique pas nécesairement cette liaison). Aufheben ne propose alors qu'une approche en creux de cette " essence ", du " mouvement " comme " totalité ", c'est la " politique ". C'est-à-dire, si on comprend bien, l'absence même de " totalité " : " le phénomène anti-globalisation existe au jour le jour en tant que mouvement uniquement dans un sens politique " ; par là Aufheben justifie son approche du " mouvement " relevant largement de la critique idéologique Par rapport au texte de TC 17, l'intérêt du texte d'Aufheben, est de ne pas limiter cette approche au seul Mad mais de considérer les diverses idéologies en présence dans leur relations réciproques. Si la critique du Mad dans TC 17 est à notre avis plus fouillée et cherche non seulement à critiquer le Mad mais aussi à l'expliquer, elle avait la limite de l'isoler comme objet d'analyse du milieu dans lequel il ne peut qu'exister. Contrairement à l'analyse d'Aufheben, nous pensons qu'il y a mouvement social dans la mesure où on ne peut pas limiter cette appelation à un mouvement clairement et ouvertement anti-capitaliste ce qui, renvoyant à une norme, se coupe de ce qu'est réellement le cours contradictoire du mode de production capitaliste comme lutte des classes. En outre l'unité ne peut pas être seulement définie comme " politique ", il faudrait alors expliquer pourquoi ces " idéologies " se cotoyent, se retrouvent ensemble, s'interpénètrent, se combattent dans des lieux communs. Cela ne peut s'expliquer en demeurant au niveau des idéologies, il faut ancrer la " rencontre " dans un certain niveau de la contradiction entre le prolétariat et le capital, une certaine étape du cours historique du capital ; ce que nous avons tenté brièvement de faire : restructuration, nouveau cycle de luttes, démocratisme radical, dynamique et limites de ce cycle, vigueur de l'individu, autonomisation possible de la dynamique du cycle, tension à l'intérieur de ce cycle. La question de " l'essence " du mouvement est mal posée dans la mesure où il s'agirait de trouver dans tel ou tel mouvement lui-même ce qui le définit. On peut définir " l'essence " d'une période de la lutte des classes, mais pas de tel ou tel mouvement particulier, la question se ramène alors à celle de montrer comment il appartient à cette période, mais aussi comment cette période n'est pas une dynamique abstraite se réalisant dans des succesions de phénomènes. Ce sont ces " phénomènes " qui font la période, en ce sens on évacue la question de la pureté ou de la concordance de tel ou tel phénomène avec la définition abstraite préalable. Si l'on ne peut parler au sens propre d'essence en prenant chaque phénomène en particulier, on peut légitimement chercher à en formuler une définition. Nous avons vu que la définition comme " politique " était insatisfaisante car si elle pouvait peut-être rendre compte de la diversité, elle ne pouvait rendre compte de ce pourquoi ces diversités existaient ensemble même si ce n'est que comme rencontre politique. Comme totalité le mouvement exprime la tension interne de ce cycle de lutte, interne en ce qu'elle met en scène dans ces diverses tendances le même sujet, le même rapport au capital, le même acte de naissance, tension en ce que ce sujet et ce rapport identique sont chacun dans leur énoncé une dualité : l'individu isolé est citoyen et homme ; comme objet de l'action ne touchant pas son sujet, le capital est horizon indépassable et extériorité. Cependant, bien que ne constituant pas un mouvement social, ces mobilisations auraient pour Aufheben une perspective, un dépassement possible.

 

4) Une perspective : " la connection avec les luttes du prolétariat dans son ensemble "


" Nous avançons l'idée que pour que les supposées mobilisations " anti-capitalistes " deviennent un mouvement prolétarien, des relations doivent être établies avec les luttes du prolétariat dans son ensemble ". Nous sommes ici au niveau de la pétition de principes, de la formule rituelle qui n'avance pas à grand chose ni dans l'analyse, ni dans la pratique. Il s'agirait de savoir si nous avons affaire, oui ou non, à un " mouvement ". La définition d'une telle perspective n'a de sens que si nous avons affaire à un mouvement, or, pour Aufheben ce n'est pas le cas, on ne voit pas alors comment ce qui n'existe pas soi-même comme mouvement pourrait se dépasser en autre chose qui serait un mouvement prolétarien anti-capitaliste. Il nous faut donc comprendre que dans ce " phénomène " certaines fractions pourraient se voir modifiées, pourraient dépasser leurs limites actuelles, grâce à une reprise large des luttes de classe. Certaines fractions seulement. Un large mouvement prolétarien ne changerait pas José Bové, Luca Casarini, Agnoletto, Bernard Cassen, Toni Ben, les membres du SWP ou du WWF en révolutionnaires prolétariens (il risquerait même d'avoir largement l'effet contraire). Nous sommes pourtant bien d'accord avec Aufheben pour dire qu'ils représentent la tendance dominante de ce " phénomène " (c'est le terme que, ne voulant parler de " mouvement ", Aufheben se contente d'utiliser dans la conclusion du texte). Une telle mutation globale du " phénomène " est donc largement illusoire de par sa tendance dominante et du fait que sa globalité même est contestée par Aufheben. Il nous reste donc la fraction Mad / anarcho / bb. Là notre analyse diverge totalement de celle d'Aufheben. Si nous avons bien insisté sur le fait que l'on ne pouvait pas classer cette tendance dans le cadre général du démocratisme radical, et que nous avions même affaire à la dynamique autonomisée de ce cycle, il n'empêche que pour les mêmes raisons, il s'agit d'idéologies et de pratiques qui malgré leur apparence protéiforme ont une définition stricte, une existence particulière. Cette tendance ne deviendra pas autre chose. Dans l'hypothèse d'une large montée des luttes de classe envisagé par Aufheben, elle sera, à notre avis, purement et simplement balayée, hors-sujet (c'est du reste une éventualité envisagée par Aufheben mais de façon très marginale). Nous retrouvons ici l'absence, dans ce texte d'Aufheben - comme dans d'autres dont il est question dans le texte de TC 17-, de définitions spécifiques de la période et des raisons d'être de ces mouvements, nous n'avons que des formules générales sur la " faiblesse " ou la " force " des luttes de classe non-spécifiées historiquement. Ce devenir n'est plus une théorie de la lutte de classe mais une application de la théorie de la conservation de l'énergie. Le Mad n'existe que parce qu'il saute par-dessus la lutte de classe comme cours contradictoire interne du mode de production capitaliste, il est la révolution en train de gagner, parce qu'il préfigure de nouveaux rapports sociaux. Il faut qu'il s'étende, sa seule limite, pour lui, est quantitative. Cette libération qu'il prétend être, cette préfiguration ne sont pour lui-même, sans qu'il sorte de ce qu'il est, qu'un faux-semblant tant qu'elles n'ont pas atteint un certain niveau quantitatif d'extension. Le Mad n'existe pas en tant que tel parce qu'il manque de liaisons avec un cours plus quotidien des luttes de classe, si le mouvement est " déconnecté ", cette " déconnection " n'est pas sa limite, c'est par cette déconnection qu'il existe en tant que tel. La suppression de cette déconnection c'est sa disparition et non son extension dans un devenir autre. Le Mad conçoit lui-même sa limite comme un manque d'extension, mais cette extension que lui-même appelle n'est pas pour lui un changement de nature, cette extension est purement quantitative. Critiquer l'activisme en disant qu'il est ponctuel ne le remet pas en cause, sa volonté de généralisation est dans sa nature même d'activisme. C'est la nature même de l'activisme qu'il s'agit de critiquer et non pas sa ponctualité, car c'est ainsi que lui-même conçoit sa limite et son avenir est, pour lui-même, dans le dépassement de cette ponctualité. La critique de l'activisme qui lui reproche sa ponctualité lui reste liée en ce qu'elle ne le critique qu'au nom de sa propre généralisation. Sa généralisation serait sa généralisation en tant qu'activisme si l'on ne supprime pas l'activisme lui-même et non son caractère parcellaire qui est, plus que sa limite, sa définition. L'activisme n'est pas le résultat passif d'une " faiblesse " de la lutte de classe, il se déconnecte lui-même, par nature, du cours quotidien des luttes mais n'a pour objectif que son extension en tant que tel, en tant qu'activisme, il est enfermé dans cette contradiction interne et n'a pas de dynamique, il est par nature incapable d'établir les liaisons qu'évoquent Aufheben ou de s'y reconnaître sans que cela soit sa totale disparition. Dans leur impossibilité à capitaliser leur propre pratique, les anarcho / bb exprime plus ou moins volontairement que toute volonté de formalisation organisationnelle, pratique, de la lutte de classe, toute volonté de capitaliser des éléments dynamiques et de s'y fonder en voulant les développer pour eux-mêmes, ne peut qu'en revenir à tout ce que ce mouvement rejette : le pouvoir direct des producteurs, des habitants, des consommateurs, des gens, de la société, en un mot l'idéologie gestionnaire et citoyenne. Cela, parce qu'il n'y a de dynamique dans les luttes actuelles que de par la capacité du prolétariat à poser sa contradiction avec le capital au niveau de sa reproduction et donc de la sienne propre, à se définir comme classe dans le capital, et par là à poser sa propre remise en cause dans sa contradiction avec le capital. Sorti de ce processus, tout élément relevant de cette production comme classe dans le capital, qui serait posé face au capital comme existence pour elle-même de la classe, ne fait que formaliser une catégorie de la reproduction du capital dont le prolétaire pourrait avoir le contrôle, ou dont il chercherait à en obtenir le contrôle par une organisation sociale dont il serait le maître. La révolution n'est pas victoire du prolétariat : il ne peut y avoir transcroissance, sous aucune forme. Dans les cycles de luttes antérieurs, la montée en puissance de la classe, mouvement même de la révolution comme affirmation de celle-ci, était un mouvement "capitalisable", formalisable face au capital, organisable en un mot. Mais les " nouvelles tendances", les aspects actuels qui nous intéressent dans ce cycle de luttes ne peuvent annoncer que la négation du prolétariat, ils ne peuvent jamais acquérir une forme stable, qui, pour être un contenu organisable quelconque, doivent nécessairement, d'une façon ou d'une autre, se voir confirmer à l'intérieur de la reproduction du mode de production capitaliste. Des travailleurs révolutionnaires peuvent se regrouper, s'unifier, quand c'était immédiatement le fait d'être un travailleur productif, c'est-à-dire sa propre existence dans le mode de production capitaliste, qui était immédiatement posé comme nature révolutionnaire. En revanche, des émeutiers ne peuvent pas se regrouper après l'émeute comme " organisation d'émeutiers ", ni des grévistes sauvages refusant le travail en tant que "grévistes sauvages refusant le travail". Il ne peut exister d' " Organisation des Saboteurs". Quand les pilleurs ou les saccageurs cherchent à former une organisation, c'est pour faire du militantisme politique ; quand les saboteurs s'organisent en dehors de leur pratique même, c'est pour faire du syndicalisme. La " négation déterminée " n'est pas organisable de façon continue dans le cadre de cette société. Comme le montrent les récentes luttes dans les chemins d efer néerlandais, toutes les formes d ecoordination ou d'auto-organisation évoluent maintenant de façon immédiate vers le syndicalisme de base (cf. " Echanges ", n° 97, été 2001). Le souhait d'Undercurrent de création d'une " base à long terme pour les luttes anticapitalistes " non seulement serait par rapport à son but affiché une tentative mort-née, mais encore son improbable réalisation aboutirait à un résultat inverse de celui qu'elle s'était donné. C'est-à-dire aboutirait soit à la tentative de maîtrise et de contrôle des conditions existantes, c'est-à-dire l'alternative, soit au syndicalisme de base, soit au militantisme politique, soit plus probablement à un mixt de tout cela. Plus intéressante est la perspective avancée par Aufheben. Après avoir critiqué parfois violemment les quatre tendances dominantes dans les " mobilisations de masse centrées sur un Sommet ", Aufheben conclut : " La tentative de lier ces mobilisations de masse avec des expressions particulières de la résistance à la rationalisation économique que nous avons vues dans différents pays - y compris les grèves, les mouvements pour la terre, les occupations d'étudiants - est absolument nécessaire (souligné par nous). En ce sens, les idéologues ont raison. Mais remarquer, correctement, que les différentes luttes sont liées par une relation commune au capital global n'est pas nécessairement la même chose que remarquer si et comment ces diverses luttes sont reliés dans la pratique en tant que sujet collectif ". Il manque à l'analyse d'Aufheben une caractérisation globale du mouvement, caractérisation qu'elle refuse de faire. Cette caractérisation ne peut, il est vrai, être trouvé dans un plus petit commun dénominateur entre toutes les tendances présentes, c'est le cycle actuel qui est une tension constante entre l'autonomisation de sa dynamique, la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe, et la reconnaisance de son existence toute entière dans les catégories du capital. Ce qui est mis en forme par le Mad d'un côté, et le démocratisme radical de l'autre. Frères ennemis, mais vitalement liés l'un à l'autre. La perspective de conclusion d'Aufheben, la formation de ce " sujet collectif ", semble relever d'un processus triple. D'abord la liaison des expressions particulières de la résistance à la rationalisation (cf. supra), ensuite l'interpénétration des différentes luttes que représenteraient les tendances en présence (l' (anti) logo, les travailleurs organisés en grève, les invisibles voulant devenir citoyens, le cassage de la propriété et le combat avec les flics), enfin les connections pratiques vers une classe ouvrière plus large. Le troisième élément du processus (la connection) en est la synthèse, mais il semblerait que les deux précédents fonctionnent comme des objectifs intermédiaires. Comme synthèse, la connection générale, la formation du " sujet collectif ", " ne peut être réalisée qu'au travers de la lutte elle-même ". Aufheben par ce processus dans sa généralité envisage donc une dynamique interne de ces mobilisations pouvant les amener à se dépasser à partir de ce qu'elles sont maintenant (d'où le refus d'Aufheben d'accepter que l'on a affaire à un mouvement et à une totalité). Les luttes plus larges ne sont là que comme catalyseur du dépassement de la juxtaposition actuelle. Premièrement, ces mobilisations n'ont abolument pas la dynamique qu'une telle perspective présuppose. Il faut abandonner l'idée selon laquelle les mobilisations anti-mondialisation seraient des manifestations anti-capitalistes non encore conscientes d'elles-mêmes, mais appelées, de par l'adversaire qu'elles se donnent à le devenir. Le succès et le programme du second forum social international de Porto Alegre apporte là-dessus une réponse nette et sans équivoque : taxer les flux de capitaux, supprimer les paradis fiscaux, annuler la dette des pays en développement, définir un nouveau système de gouvernance mondiale, réorganiser la production agricole, réformer les démocraties, protéger l'environnement et les consommateurs, empêcher la marchandisation de la culture. L'anti-mondialisation est une pratique et une idéologie auto-suffisante, elle a ses objectifs, ses raisons d'être propres, elle est un système. Elle vise, comme le dit Negri dans une interview au Monde (27-28 janvier 02) à " développer une alternative possible dans le cadre de la globalisation (...), à la constitution d'un contre-pouvoir concret ", contre " l'exploitation à travers des hiérarchies et des échanges inégaux ". En dehors des grandes manifestations, le mouvement anti-mondialisation à sa structure propre : les principales organisations se retrouvent en marge des manifestations pour des réunions où sont fixés le calendrier des futures mobiisations et les axes des campagnes (la dernière, avant Bruxelles, en décembre 01, s'est tenue dans un couvent franciscain). L'anti-mondialisation appartient à la force sociale plus vaste que constitue le démocratisme radical et lui confère formellement sa cohérence. Si comme totalité, le mouvement ne se réduit pas à la particularité de quelques unes de ses composantes, ni même à leur somme, toutes ces particularités des composantes appartiennent bien à une totalité qui est l'anti-mondialisation et plus largement le démocratisme radical. Par là c'est bien à un mouvement que nous avons affaire. Même les anarcho / bb sont menacés d'en être que la frange radicale comme le fait bien remarquer Aufheben, leur action dans le cadre de ces mobilisations aboutissant à ce que " la tactique est elle-même idéologie dans la mesure où elle est fétichisée comme une entité politique " (nous avons vu précédemment pourquoi même si l'on ne peut ranger cette " tendance " dans le démocratisme radical, sa présence dans ces mobilisations ne relève pas du hasard et ne peut jamais envisager d'en changer la nature). Deuxièmement, en admettant même la dynamique que la perspective d'Aufheben présuppose, le dépassement d'une conflictualité dispersée et diverse ne s'effectue ni par leur addition, ni même par un extension quantitative dépassant largement la seule addition des luttes déjà présentes. Il ne s'agit pas d'un procès cumulatif mais de la polarisation d'une situation contradictoire générale dans un lieu particulier. Les conditions qui peuvent faire d'un conflit spécifique le lieu de cette polarisation sont multiples et imprévisibles. A tel endroit, une conflictualité diffuse peut atteindre la masse critique qui déclenchera une réaction en chaîne, une activité générale de la classe, mais la possibilité même que telle ou telle lutte particulière puisse atteindre cette masse critique ne dépend pas d'une dynamique interne particulière à cette lutte, elle-même focalise à un moment donné, en un lieu particulier un niveau de contradiction et de crise dont elle n'est qu'un élément. A ce moment là toutes les conditions antérieures des conflits existants sont bouleversées, redéfinies. Le MST brésilien ou les mouvements d'occupation verront par exemple exploser toutes les limites et les contradictions qui sont déjà en eux, sans parler des mouvements type bb qui eux seront balayés, le gros des troupes des mobilisations anti-globalisation sera traité comme ennemi etc. Ainsi, il ne s'agit pas de savoir comment les diverses luttes déjà existantes peuvent se relier réellement en un " sujet collectif " au travers de " luttes plus larges ", mais pourquoi à un moment donné une lutte particulière met le feu à toute la plaine. La question n'est jamais celle de l'apparition d'un sujet, fut-il collectif, ni de la liaison entre des pratiques. Tant que la question est posée en ces termes, on reconnaît implicitement qu'elle n'a pas de solution, dans la mesure où la solution est telle parce qu'elle supprime la situation qui l'a précédée et cette suppression ne dépend pas de la liaison des pratiques précédentes. Ce n'est pas en reliant les divers mouvements revendicatifs du début de l'année 1968 que les ouvriers de Sud-Aviation à Nantes déclenchent une grève générale de trois semaines. La question de la liaison appelle celle du sujet, fut-il collectif, parce qu'elle se place dans la problématique militante de l'objectivité de la situation à transformer. La perspective de ces mobilisations " se liant " globalement à une montée des luttes est, on l'a vu, dénuée de sens. En ce qui concerne la tendance démocrate radicale dominante, elle n'a de cesse de chercher cette liaison, et souvent elle la trouve, dans la mesure où le démocratisme radical n'est une idéologie que parce qu'il est le mouvement réel de mise en forme des limites actuelles de la lutte de classe : " Lu " ; " Marks et Spencer " ; Renault Wilvorde ; lutte des chômeurs et précaires ; grèves chez Mc Do etc. Il contraint même maintenant les grandes centrales syndicales traditionnelles à se situer par rapport à lui et à redéfinir leur rôle dans les luttes immédiates. En ce qui concerne la " tendance radicale ", Aufheben nous donne l'exemple de l'action des militants de Reclaim The Street pendant la longue grève (lock-out) des dockers de Liverpool (voir la traduction du texte d'Aufheben, et plus généralement sur la grève elle-même les n° 81, 84, 86, 88 et 92 d'Echanges). N'ayant d'autres connaisances de cette action que celles apportées par ce texte, nous ne pouvons en dire grand chose. Il semble cependant que la critique du travail s'articule mal avec l'ensemble de cette lutte et apparaît un peu plaquée sur elle. Elle pourrait être comprise plus comme un symptome de désespoir et d'échec de la lutte que comme passage à une étape offensive supérieure ; en gros : " on est obligé de se battre pour continuer à avoir un travail de merde ". C'est en fait la question générale de la signification actuelle de la critique du travail qui semble posée ici : une forme radicale de l'alternativisme. La perte de relations avec le cours et le contenu de la lutte immédiate résulte du fait que dans la critique du travail, le rapport social d'exploitation n'est plus saisi comme contradictoire en lui-même, mais contradictoire, parce qu'il est travail, à une véritable activité humaine. Le prolétariat ne verrait pas qu'il faut qu'il fasse autre chose que ce qu'il fait. C'est une attitude semblable (le prolétariat devant faire autre chose) que l'on peut voir à l'oeuvre dans un autre exemple de ces tentatives de liaisons avec les luttes effectuées par les " activistes ". Dans son n° 97 (été 2001), Echanges publie le récit que des activistes américains font de leur propre action durant la grève des usines du groupe Kaiser Aluminium, principalement dans l'Etat de Washington (sept 98 - sept 2000). Sans aller, dans ce cas, jusqu'à la critique du travail, l'action des activistes, outre un soutien pratique à la grève (participation aux piquets et blocages de bateaux approvisionnant les usines), s'est voulue un " élargissement " de celle-ci. C'était même là son objectif principal : " la base d'une telle collaboration (avec l'USWA, syndicat uni des travailleurs des aciéries des E.U, n d a) avait été posée en 93 lorsque le syndicat avait rejoint des groupes écologistes dans la lutte contre l'Alena. ". (...) " L'USWA également s'associa à des activités communes avec des groupes étudiants contre les " sweatshop " et sur les conditions de travail des salariés des campus. ". (...) "Lors d'une rencontre au printemps 1999, l'Alliance pour le maintien de l'emploi et l'environnement avait été formée pour faciliter la coopération entre le mouvement syndical et les groupes s'occupant de l'environnement. Des activistes écologistes nationaux et locaux y avaient décidé, avec des leaders syndicaux, d'envisager des actions communes. Les membres des IWW avaient joué un rôle important en répercutant cette collaboration au niveau de base. ". Enfin : " Quelques ouvriers de Kaiser jouèrent leur rôle dans les manifestations anti-mondialistes contre l'OMC à Seattle fin novembre - début décembre 1999. Ils étaient parmi les quelques milliers de travailleurs de Seattle qui délaissèrent le carnaval syndical pour rejoindre les rangs des protestataires " radicaux " dans une solidarité active ". Finalement, l'USWA garde la maîtrise de la grève, refuse la " participation des anarchistes d'Eugène (Eugène est une ville de l'Etat voisin d'Orégon où se trouvent des communautés anarchistes plus ou moins influencées par Zerzan) et d'autres activistes anti-mondialistes, " malgré la situation mouvante que créaient des manifestations publiques ". Parmi les activistes engagés dans cette lutte, certains comme ceux d' " Earth First " se désolidarisent des autres et soutiennent la direction de l'USWA. La grève se termine par un compromis très défavorable aux ouvriers négocié par le leader de l'USWA. La conclusion des activistes est édifiante : " Si les métallos de Kaiser avaient été plus actifs et plus directement impliqués dans la conduite de leur propre grève, ils auraient pu avoir une position plus radicale dès le début et ainsi gagner plus tôt un soutien plus fort des activists hors du syndicat USWA, et avoir ainsi accès à une vision plus large de leur lutte et développer des formes de résistance bien plus effectives. Mais en l'absence d'une participation à une démocratie directe et ayant en face d'eux le manque d'intérêt des bureaucrates syndicaux pour une vision plus large du conflit lié à la volonté de parvenir à un compromis, ils devaient logiquement perdre. ". On peut, comme Echanges souligner avec raison qu'en l'absence d'un rapport de forces pratique favorable il n'y a pas de recettes pour gagner une lutte. Mais il faut également souligner la spécificité de l'action des activistes. En tant que tels, ils n'ont le choix qu'entre se ranger en maugréant sous la bannière syndicale, soit dire aux ouvriers de faire autre chose que ce qu'ils font (ils peuvent aussi décider, selon la formule bien connue, de " dissoudre le peuple "). C'est cet " autre chose " qui est la marque de l'activisme : la lutte doit être menée autrement ; elle doit s'élargir. Mais élargir la lutte devient lui agglutiner d'autres préoccupations que les siennes propres (mondialisation, environnement, démocratie directe ...). L'activisme décale la lutte de classe vers une critique sociale. Nous pensons que l'activisme est incapable de se lier aux luttes ou de s'y connecter, soit il joue le même rôle que de nombreux groupes gauchistes (force d'appoint pour réaliser quelques coups) et il perd son identité propre, soit le discours plus ou moins radical (le discours américain l'est beaucoup moins que le discours anglais) qu'il propose demeure artificiellement plaqué sur la lutte. Il est évident que ce sont les notions mêmes de liaison ou de connection qui contiennent en elles-mêmes toutes les formes et les limites de ces pratiques. Tant que l'on est dans une problématique de la liaison on n'est pas sorti du militantisme, et l'activisme ne peut pas sortir de cette problématique car par nature l'activisme est toujours plus loin et surtout déjà au-delà du cours immédiat de la lutte de classe. Une autre forme de recherche d'une " liaison " est celle mise en oeuvre par les " Centres Sociaux " en Italie. Là, malgré les très fortes oppositions entre tendances, la " liaison " est intégrée dans la problématique de la constitution d'un contre-pouvoir. Pour les centres du blocco giallo (bloc jaune) dont font partie les Tute Bianche et le célèbre centre Leoncavallo de Milan, ce contre-pouvoir passe par le dialogue et la collaboration institutionnelle avec Rifondazione et les Verts et même par des subventions de l'Etat... Pour le blocco blu (bloc bleu), ces modérés sont " le contre-pouvoir d'une élite hypocrite " (déclaration d'un membre du centre Askatasuna de Turin, in La Stampa 18 juillet 01). La constitution d'un contre-pouvoir réel passe par le rassemblement des travailleurs immigrés, des ouvriers les plus mal payés, des chômeurs et précaires, base de la formation d'une contre-société en fontionnement contre l'Etat dont le modèle pourrait être les Etarras du Pays Basque (Askatasuna signifie liberté en basque) ou le Farc-Ep de Colombie. Il s'agit de la " recherche d'une nouvelle voie à travers le mouvement social " (ibid). Enfin, troisième tendance présente sur Turin : les anarcho-punks (centres El Paso et Barochio). Ils sont les premiers a avoir créé des centres sociaux sur Turin dans les années 80 avec le mouvement des Squatters (gli Occupanti). " Contre le travail et la galère ", leur principale activité, outre les concerts, est l'affrontement avec les flics et la vie en communauté. De l'assistance sociale quasi institutionnelle au Fort Alamo de la révolution " la liaison avec les luttes " est impossible. En voulant, avec raison, dépasser le modèle d'intervention politique et syndical de type gauchiste, les centres sociaux postulent, dans leur existence même, qu'il ne peut y avoir de " liaison " que pour la constitution d'un " contre-pouvoir ". Au mieux, la liaison existe alors avec les luttes immédiates au moment même où ces luttes ne sont posées que comme une première étape de la stratégie révolutionnaire : la " nouvelle voie dans le mouvement social ". C'est-à-dire qu'elles n'ont d'intérêt que comme marche-pied de la constitution d'un " contre-pouvoir ". Mais luttes immédiates et constitution d'un contre-pouvoir sont antinomiques. Les premières sont le procès contradictoire du mode de production capitaliste et produisent son dépassement et le leur propre comme un procès interne et jusque là sont nécasairement résorbées dans la reproduction du capital, les constantes transformations de son accumulation ; la seconde pose la révolution existant pour-soi face au capital, elle peut tout au plus transformer marginalement pour quelques individus ce qui est une situation sociale de prolétaire en " mode d'être révolutionnaire ". En réalité la perspective ouverte par Aufheben dépasse la question de la " liaison " celle-ci n'est qu'une médiation permettant d'aboutir à la " vraie solution " qui est la formation du prolétariat comme " sujet collectif ", mais on se trouve alors en pleine tautologie. Un mouvement anti-capitaliste forme le prolétariat, il est donc par définition relié pratiquement avec les autres sections du prolétariat mondial ; ce qui justifie alors le raisonnement inverse qui avait été suivi jusque là : se relier avec les autres sections du prolétariat mondial, c'est être un mouvement anti-capitaliste, c'est former le prolétariat.

 

5) Le prolétariat : " négation déterminée du capital "


La définition du prolétariat comme " négation déterminée du capital " cherche à s'opposer à une définition sociologique : la classe du travail productif de valeur et plus précisément de plus-value. Tout le problème réside dans ce qui est entendu par " déterminée " ; dans la formule d'Aufheben il semble que c'est la " négation " qui " forme " le prolétariat. En réalité, on ne peut pas faire d'opposition entre la définition du prolétariat comme " négation " et sa définition " sociologique " : en tant que " négation " il est défini comme classe dans le capital et dans son rapport avec lui. Ce n'est pas d'être la " négation du capital " qui le pose comme classe, qui le constitue comme classe, mais c'est en tant que classe (la définition "sociologique", qui n'en n'est pas une si on la fonde dans le concept d'exploitation, cf. TC 15, " Le concept d'exploitation ", p. 105 ) qu'il est cette négation, c'est le contenu même de sa définition "sociologique", c'est le seul sens que l'on peut donner à " négation déterminée ". C'est dans sa condition de classe du mode de production capitaliste que gît sa capacité à abolir le capital, produire le communisme. Et cela se voit sans cesse dans le cours de l'accumulation du capital en tant que contradiction en procès, c'est-à-dire dans le contenu qualitatif de cette accumulation qui est loin d'être cet amoncellement quantitatif que l'on a trop souvent tendance à croire. La périodisation de l'accumulation capitaliste même prise unilatéralement du point de vue du pôle capital renvoie à ce contenu qualitatif et inclut constament qu'il n'est produit et reproduit que par une classe, qui en tant que productrice de plus-value est la dissolution des conditions existantes. La dissolution de toutes les conditions existantes, la " négation déterminée " c'est une classe du mode de production capitaliste, c'est le travail vivant face au capital (cf. TC 9 et le dernier chapitre de R Simon " Fondements critiques d'une théorie de la révolution " Ed. Senonevero), c'est en tant que telle qu'elle est " négation déterminée ", et non parce qu'elle est cette négation qu'elle se forme comme classe. Il faut sortir de l'opposition entre l'existence sociologique et la définition comme dissolution des conditions existantes ou " négation déterminée ". Il semblerait que chez Aufheben, la détermination de la négation ne renvoit qu'à un procès logique. La proclamation tautologique de Aufheben est le résultat d'une confusion, ce qui a disparu dans la crise-restructuration actuelle ce n'est pas l'existence positive, c'est la confirmation dans la reproduction du capital d'une identité prolétarienne. Le prolétariat ce n'est pas tout ce qui ne va pas dans la reproduction du capital, ou plutôt c'est tout ce qui ne va pas parce que, si ça ne va pas, c'est que le rapport de production capitaliste oppose le capital et le prolétariat qui en tant que classe productrice de valeur et de plus-value est la dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes, la " négation déterminée " si on y tient. De ce simple rapport découle l'histoire du capital, de ses crises et du contenu de ses restructurations. Si l'on en revient aux limites et à l'impasse des grandes mobilisations et que l'on prend au pied de la lettre la définition du prolétariat par Aufheben, on ne voit pas pourquoi la connection avec les " larges luttes " est nécessaire, il suffit en effet d'être anti-capitaliste pour être le prolétariat. On voit bien le problème que rencontre cette définition tautologique et auto-justificative, Aufheben s'en sort en considérant, avec raison, qu'un mouvement anti-capitaliste, c'est un mouvement large de tous les secteurs de la classe ouvrière. Mais alors, Aufheben réintroduit par la fenêtre le diable de la définition sociologique du prolétariat qu'il avait chassé par la grande porte. Ce n'est pas le mouvement des conditions existantes qui poseraient leur négation comme prolétariat, c'est parce que le mouvement des conditions existantes est contradiction entre le prolétariat et le capital, et vu le contenu de cette contradiction, que le prolétariat est cette dissolution. L'intérêt de poser le prolétariat comme dissolution des conditions existantes en tant que mouvement de ces conditions réside dans la possibilité que l'on a alors d'aborder en quoi il est à même de produire le communisme, à partir de ce qu'il est dans son rapport au capital et comment la révolution, qui n'est qu'un stade particulier de ce rapport, est simultanément produite par les contradictions de ce rapport et produisant le dépassement communiste de ce rapport. Le point central du blocage théorique du Mad, c'est de ne pas concevoir le prolétariat simultanément comme classe du mode de production capitaliste et comme classe révolutionnaire, de ne pas théoriser l'implication réciproque comme contradiction. Le Mad peut parler du prolétariat tel qu'il est dans le mode de production capitaliste, mais à ce moment là, il n'est que marchandise-force de travail à partir de laquelle se produit la révolte contre sa situation de marchandise, mais cette révolte provient non de la contradiction que recèle cette situation dans le mode de production capitaliste lui-même et pour lui, c'est-à-dire de sa situation même de marchandise force de travail, des contradictions qui y sont présentes (surtravail / travail nécessaire ; valeur d'usage / valeur d'échange), mais de ce que cette situation nie : la vie, le vécu, les relations libérées, etc., et c'est sur cette base, comme nous l'avons vu, que le Mad cherche la connection. Il ne s'agit pas de la contradiction de deux termes formant une totalité et n'existant que l'un par l'autre, mais de deux termes qui ne sont pas chacun la raison d'être de l'autre et sa négation ; en fait ce n'est pas une contradiction. Toute l'histoire (son existence nécesaire comme cours du capital - économie-) et les tensions de ce cycle de luttes sont contenues dans la définition de ce qu'est une contradiction : implication réciproque des termes et production du dépassement dans cette implication, de par l'action spécifique d'un de ses termes tel qu'il est défini dans son rapport à l'autre terme, un raport intérieur à ce qu'il nie.

 

6) L'autonomisation comme pratique particulière : l'émeute auto-référentielle


Le Mad se considère comme déjà en face du mode de production capitaliste, il est face à lui comme à une domination dont on se dégage dans une autre organisation de la vie, c'est l'émeute qui est, pour lui, le moment de vérité de la constitution d'autres rapports, qui est le mouvement de ce dégagement. Les rapports que les individus singuliers vont créer dans l'émeute pose déjà l'appartenance de classe comme dépassée dans le rapport immédiat des individus dans leur singularité. " Le bb est un rassemblement informel, ponctuel, un improbable réseau mouvant, un conglomérat éphémère de petits groupes affinitaires fermés et d'individus isolés mais décidés d'apporter leur touche personnelle. Il y a potentiellement autant de bb que de groupes et d'individus qui le composent. " (" Témoignage anonyme d'un anarchiste sur les évènements du vendedi 20 juillet 2001 à Gênes ", sur le net). Pour comprendre, de l'intérieur, ce renversement nous allons longuement citer l'analyse phénoménologique d'une émeute telle que la fait Sartre dans la " Critique de la raison dialectique ". Parce que l'on est parti de l'individu, la constitution d'un " groupe " dans l'émeute peut se voir comme constitution d'un rapport social. En outre, cette dynamique de groupe qui s'est donnée comme rapport social a des caractéristiques telles qu'elle apparaît et se vit pratiquement comme la remise en cause réalisée de l'appartenance de classe. " Dans ce moment - par exemple au moment déjà cité où un rassemblement, dispersé par la police, se regroupe contre elle et devient manifestation - la multiplicité des individus n'est pas pour autant transformée en unité substantielle. Pourtant il y a du regroupement : quelque chose existe comme une totalité. Mais cette totalité c'est tout simplement la charge des manifestants contre la police. C'est de cela d'abord qu'il faut rendre compte. Or, il est évident que le passage de la fuite au regroupement n'a pas tel ou tel mot d'ordre, lancé par tel ou tel individu, pour origine. Ou, en tout cas, cela importe peu : si le premier mot d'ordre a été " suivi " c'est qu'en fait ils l'ont tous donné. Mais nous retrouvons ici, semble-t-il, cette pluralité de synthèses qui semble impropre à constituer une véritable unité. Pourtant regardons-y mieux : dans le moment où les manifestants se regroupent chacun trouve sa praxis chez l'Autre qui débouche de l'autre rue et qui rejoint le groupe en formation ; seulement, dans la mesure où chacun est la libre origine de sa nouvelle conduite, il la retrouve en l'Autre non comme son Etre-Autre mais comme sa propre liberté. Ici, nous retrouvons cette réciprocité médiée qui sera plus tard la structurelle essentielle du groupe organisé. Mais dès à présent nous voyons que ce regroupement en formation, dont chacun s'approche et se voit s'approcher en la personne de son voisin, sert de médiation entre les tiers : c'est-à-dire qu'il est pour chacun un ensemble à totaliser et un groupe à accroître par sa propre présence ; et, par lui, justement, chacun saisit le mouvement du tiers qui lui fait face comme son propre mouvement et comme l'accroissement spontané du groupe dont il va faire partie. Ainsi, ma praxis m'apparaît à la fois comme moi-même, ici, maintenant, comme moi-même venant à moi par mon voisin et comme soutenue par le résultat totalisé d'elle-même en mon voisin et en moi (en agissant de même et en me faisant le même que lui, je le retrouve dans le groupe comme un accroissement totalisant de sa force qui à travers la totalisation me détermine à travers le groupe même : son action individuelle qui est la mienne me donne par l'accroissement du tout une sécurité plus grande). Or, dès le début du regroupement et, ensuite, pendant la bagarre, la pluralité des totalisations par les tiers ne cesse pas d'exister ; il n'y a rien d'autre que des centaines de synthèses individuelles. Seulement cette multiplicité se nie dans chacun des actes qui la constituent. En tant, en effet, que chacun d'eux constitue le tout comme praxis commune, il se donne lui-même comme régulateur, c'est-à-dire comme praxis du tout en lui. Et dans la mesure où il se reconnaît dans chaque praxis individuelle, il saisit chacune d'elles comme présence en un tiers de la praxis totale. Mais, en même temps, par la liquidation de la sérialité, il a produit sa praxis comme libre détermination dialectique. Ainsi quand il tente de charger contre les agents, il accomplit une action que seule l'existence et la pratique du groupe rend possible ; mais en même temps, il la produit comme sa libre activité pratique. Ainsi l'action du groupe comme praxis totale n'est pas d'abord en lui action autre ou aliénation à la totalité ; mais elle est l'action du tout en tant qu'elle est librement elle-même, chez lui et chez n'importe quel tiers. (...) Ma praxis est en elle-même praxis du groupe totalisée ici par moi en tant que chaque autre moi-même la totalise dans un autre ici, le même, au cours du développement de sa libre ubiquité ; (...) Ce n'est pas que je suis moi en l'Autre : c'est que dans la praxis il n'y a pas d'Autre, il y a des moi-même. (...) Dans la praxis spontanée du groupe en fusion, la libre activité se réalise par chacun comme unique (sienne), multiple (multiplicité intériorisée et force réalisée dans le résultat individuel comme résultat multiple) et totale (comme objectivation totale en cours). (...) " En fait, chacun vient au groupe avec un passif (c'est-à-dire avec un conditionnement complexe qui le singularise dan sa matérialité) ; et ce passif - dans lequel il faut faire entrer les déterminations biologiques comme les déterminations sociales - contribue à créer, en dehors même de la sérialité, une hystérésis qui peut susciter une série nouvelle. Pour ces raisons et pour d'autres encore, le schème théorique que nous avons indiqué ne s'applique pas dans la réalité : il y a des retardataires, des opposants, des ordres et des contre-ordres, des conflits, des chefs provisoires vite résorbés au profit d'autres chefs. Mais l'essentiel demeure, à travers cette vie du groupe en fusion (qui n'est en fait que sa lutte contre la mort par passivisation) : si le groupe doit réellement se constituer par un praxis efficace, il liquidera en lui les altérités, il éliminera les retardataires ou les opposants ; cela signifie que la liberté commune se fera en chacun contre eux jusqu'à ce qu'enfin les ordres qui circulent soit réellement l'ordre que chacun se donne en lui-même et en tous, jusqu'à ce que l'homogénéité de la colère, du courage, de la décision de lutter jusqu'au bout, se manifestant partout rassure chaque manifestant, lui apprenne que le risque de déroute ou de lâcheté ne va plus créer là-bas, comme inquiétude, la possibilité d'un Ailleurs et le constitue de partout comme réalité pratique du groupe ici. Le fond est là : je dépends de tous mais par la liberté comme reconnaissance pratique je suis assuré contre cette dépendance : ils se battront de mon combat, avec mon acharnement ; là-bas ce n'est qu'un ici : je ne suis pas plus en danger " là-bas " qu'ils ne le sont ici : je n'attends rien d'eux (altérité) puisque chacun donne tout ici et " là-bas " ; ainsi ma propre action - lors même que les conditions de la lutte ne me permettent plus de les voir - est régulatrice de la leur ; c'est la liberté pratique en moi qui se donne en eux ses limites ; ainsi poussant l'acharnement à l'extrême, je produis cet acharnement partout. " (Sartre, " Critique de la raison dialectique ", Ed Gallimard, p. 418 à 427). On peut comparer ce texte théorique à plusieurs paragraphes du témoignage cité plus haut : " Il y avait des centaines de personnes dans les premières lignes d'émeutiers. Tous ces gens et les quelques milliers d'autres qui étaient au-dessus, qui participaient régulièrement ou sporadiquement au roulement des émeutiers ou les soutenaient en donnant des soins, de l'eau, en apportant des éléments de barricades, en surveillant les petites rues latérales ou simplement en faisant masse dérrière les premières lignes (leur offrant ainsi un milieu de repli et d'appui et créant également ainsi une densité humaine rendant impossible le dégagement rapide de la zone par une série de violentes charges policières) étaient très déterminés. Les gens s'accrochaient avec les flics, étaient gazés depuis des heures mais c'était très dur de les faire reculer et toujours ils réavançaient. A ce moment là, la volonté farouche de milliers de personnes était de pénétrer dans la zone rouge par tous les moyens nécessaires... " On voit comment l'émeute devient en elle-même son propre objet, son propre but, elle a son sens en elle-même : être une communauté. Quand posée par le Mad comme activité de destruction symbolique-concrète du capital, elle se veut action directe et non revendicative, elle est auto-référente. " Une impression générale laissait penser que cette fois-ci à Gênes, seul un affrontement direct permettrait de briser ce cirque où des professionnels du pouvoir et de la contestation ne cherchent qu'à organiser ce monde. (...) L'enjeu ne pouvait être qu'ici et maintenant et l'émeute un des moyens pour abolir cet état de fait. (...), nous étions nombreux à penser qu'il fallait s'attaquer directement aux représentations du pouvoir économique et poitique. Créer l'affrontement en s'en prenant directement aux flics, aux banques, aux commerces, aux agences immobilières, aux concessionnaires, à la prison... Et il ne s'agissait pas ici de s'attaquer à des symboles flous mais bien d'avoir une prise directe sur les dispositifs réels d'une oppression quotidienne qui sont plus que visibles dans ces instants de rupture, surtout lorsqu'une ville est quasiment vidée de se habitants et laissée aux mains des forces de police. Libérer des zones où normalement seul l'ordre ambiant règne. Créer des fragments de possible (souligné par nous, mais c'est le titre même du texte) au milieu d'un tout quadrillé, légiféré et déjà penser pour l'individu. " (" Les Témoins de Génova "). L'émeute possède alors tout en elle pour accomplir le saut périlleux suivant : de forme de lutte à l'intérieur de la lutte de classe, elle devient elle-même nouveau rapport social face au capital (et même pour donner à ce " rapport " le contenu de l'immédiateté sociale de l'individu). Ce qui est le signe même de son artificialité est revendiqué comme une raison d'être : " la ville vidée de ses habitants ". Contrairement à la succession dans les années 80 et 90 des émeutes anti-FMI provoquées par les politiques d'ajustement structurel dans les pays périphériques, l'existence apparemment arbitraire de ces émeutes en constitue à la fois leur faiblesse (ce qu'Aufheben souligne comme absence de relations avec les " locaux ") et tout leur intérêt. Elles sont une rupture unilatérale avec une activité défensive. Cette unilatéralité c'est la revendication de leur positivité en elles-mêmes, mais ce n'est alors que leur coupure d'avec un rapport de classe contre le capital qu'elles entérinent. Dans la même publication (" les Témoins de Génova ") un court texte expose les raisons avancées par certains pour ne pas aller à Gênes : " La course aux contre-sommets apparaît comme une occupation assez vaine tout en nécessitant beaucoup d'énergie. Le caractère essentiellement spectaculaire de ces rencontres entre " grands " - que seules les gesticulations des médias et de la gauche de la gauche constituent comme évènements - comme de leur contestation, crée des conditions particulières propres à neutraliser tout élément de subversion qui pourrait s'y manifester. Par ailleurs, il est difficilement compréhensible de se précipiter ainsi dans la gueule du loup, là où les dispositifs répressifs seront les plus efficaces, d'accourir aux rendez-vous que l'on nous donne, là où il ne se passe concrètement rien. Alors que c'est partout et tous les jours que nous devons trouver l'occasion de nous organiser pour reprendre possession de nos vies (souligné par nous). " (ibid). On retrouve la dualité permanente du Mad entre l'action spectaculaire et sa perpétuelle angoisse de ne pas être un mouvement continu, mais la base est la même : " fragments de possible " ou " reprendre possession de nos vies ". De façon générale, dans ce cycle de luttes c'est l'absence de confirmation d'une identité prolétarienne, la disparition du " vieux mouvement ouvrier, qui font que le dépassement du capital ne peut plus s'appréhender lui même comme une pratique de montée en puissance de la classe à l'intérieur du mode de production capitaliste. Cette situation d'où peut être produite à termes la révolution comporte sa propre limite inhérente : si le dépassement de la société existante n'est plus donné dans la montée en puissance de la classe ouvrière et son affirmation comme pôle dominant de la société, il devient le dégagement par rapport à cette société, un autre qui se constitue face à elle dans les déterminations préfigurant son dépassement. L'émeute telle qu'elle est pratiquée par les anarcho / bb est la confusion de l'immédiateté du communisme avec son immédiatisme. En supprimant la confirmation du prolétariat dans sa propre autoprésupposition, le capital semble se supprimer lui-même comme procès contradictoire, comme médiation : les classes sont dépassées et le capital est devenu fictif. On sait très bien qu'il y a encore des ouvriers et qu'ils sont même toujours exploités, mais l'activisme leur demande justement de ne plus agir en tant qu'ouvriers. Or, la communisation de la société de sera des mesures communistes prises par des ouvriers parce qu'ils sont ouvriers, parce qu'n tant que tels ils existent définis dans et contre toutes les déterminations du capital. La révolution est le dépassement des luttes immédiates parce qu'elles ont pour contenu l'exploitation en tant qu'implication réciproque. Pour reprendre la formule que SoB avait mise à l'honneur, " l'expérience ouvrière " est la liaison essentielle entre le cours quotidien de la lutte de classe, la révolution et le communisme, mais elle ne peut plus être formulée comme positive. La restructuration du capital et le nouveau cycle de luttes nous autorisent maintenant à la saisir négativement. Qu'est-ce que l'expérience ouvrière actuellement ? C'est la constitution du prolétariat en tant que classe comme étant sa propre négation, son propre dépassement, dans l'abolition de tout ce qui la définit. Dans le rapport de classe actuel, le prolétariat fait "l'expérience" de son existence comme classe en contradiction avec le cadre de toute entreprise particulière, de tout procès de travail déterminé, de tout travail concret dont la maîtrise lui aurait été retirée par une domination. En contradiction avec le caractère social des forces du travail, il fait l'expérience da la caducité de son travail en tant que travail nécessaire pour le capital. C'est de sa propre caducité dont le prolétariat fait l'expérience dans sa lutte contre le capital et dans cette caducité, ce n'est pas de la maîtrise sur ses conditions de vie dont il est question et qui se pose comme un enjeu de la lutte de classe, mais de leur abolition et de la sienne propre. C'est dans cette "expérience ouvrière", qui en tant que telle est négative, que se créent le désir, les conditions et la nécessité de l'universalité et de l'immédiateté sociale de l'individu, comme la propre négation par elle-même, et rendue possible par elle, de "l'expérience ouvrière", dans l'abolition du capital. En revanche, l'aliénation conçue comme le contenu du rapport entre prolétariat et le capital, ne peut nous conduire qu'au retour en soi du sujet, à la gestion. Tout cela n'empêche que cette autonomisation de la dynamique de ce cycle de luttes, en tant qu'expression actuelle des limites de la lutte de classe, pointe à partir d'elle-même, dans ses propres termes, le contenu de la révolution communiste : la remise en cause par le prolétariat, contre le capital, de son existence comme classe. C'est actuellement, entre autres, par le Mad (aucune forme n'est définitive et il semblerait bien, comme Aufheben en a le sentiment, que celui-ci soit sur son déclin) et par l'émeute auto-référentielle que ce cycle de luttes fait sienne sa propre dynamique : la contradiction avec le capital est pour le prolétariat sa propre remise en cause. C'est par là également qu'il revendique son dépassement comme abolition de la société et rapports immédiats d'individus dans leur singularité, mais tout cela est posé comme Mad et par là cette dynamique et ce dépassement ne finissent par exister que comme alternative. C'est la contradiction à l'oeuvre comme dépassement du capital et production du communisme qui, dans le Mad, s'est présentée comme autonomisation de la dynamique de ce cycle, c'est-à-dire comme exclusion réciproque entre être prolétaires et production d'autres rapports sociaux. Comme remise en cause de l'appartenance de classe à l'extérieur d'elle-même, cette autonomisation aboutit à une impassele capital comme domination et symbole, la question insoluble de sa propre extension, sa référence aux besoins, au plaisir, aux désirs, à un moi humain " authentique ". Cette impasse apparaît dans le cours des émeutes, leur auto-limitation (leur caractère auto-référentiel), et jusque dans leur " récupération " dans des buts qui ne sont pas les siens comme à Québec, à Prague et même à Gênes lorsque Agnoletto se permet de déclarer après la mort de Carlo Giuliani : " Aujoud'hui nous avons vaincu à carissimo prezzo ". Cependant cette exclusion réciproque entre être prolétaire et produire d'autres rapports sociaux est devenue, dans ce cycle, la forme nécessaire pour poser, maintenant, cette dynamique de ce cycle de luttes. On ne peut demander au dépassement du capital qui est forcément activité du prolétariat, donc en rapport avec le capital, une " existence pure ", positive en elle-même, quelque chose qui soit, même en mouvement, dégagement de l'implication avec le capital. Que ce soit l'appartenance de classe comme contrainte extérieure, que ce soit la communauté comme relations entre individus dans leur singularité, ce sont des points essentiels de ce cycle de luttes que le Mad et la pratique de l'émeute auto-référentielle produisent, même si cela ne peut maintenant que trouver sa limite dans une pratique alternative et, comme le craint Aufheben, devenir la pratique d'une " bande errante de casseurs sans racines ". C'est ainsi qu'historiquement existe maintenant ce cycle de luttes et qu'il se produit lui-même (entre autres choses). Parce que l'activité des anarcho / bb se présente comme émeute pour laquelle la liaison avec les " luttes quotidiennes " est plus que problématique (dans la mesure même où la solution est posée en termes de liaisons) elle ne peut que retomber dans la problématique de l'alternative en perdant, au travers de l'émeute auto-référentielle, le fil de la révolution comme activité du prolétariat en tant que classe du mode de production capitaliste. Mais ce n'est pas là un simple retour en arrière. Quand l'émeute retombe dans l'alternative, elle indique à sa façon, comme on l'a vu, non plus une maîtrise par le prolétariat de ses conditions d'existence, mais ce qui distingue radicalement le communisme de toutes les sociétés antérieures : la construction des rapports entre individus en tant qu'individus comme étant leur propre fin et leur propre médiation. Mais elle l'indique comme activité propre du prolétariat sur lui-même face auquel le capital est déjà caduc. La perspective de l'appartenance de classe comme contrainte extérieure confrontée à son impuissance est amenée à faire le saut de l'alternative, mais de l'alternative émeutière. Au lieu de considérer la remise en cause par le prolétariet de sa propre existence comme classe dans le cours même du capital comme contradiction en procès et contradiction de classes, on voit là un état réalisé. La contradiction ne se situe plus à l'intérieur du mode de production, entre des classes, mais entre deux types d'activités : le contrôle social et la dommination d'une part et l'émeute de l'autre : " A Bruxelles (13 et 14 décembre 2001), je me suis fait plaisir, banques et commissariat ont été attaqués. Une guérilla diffuse qui n'a jamais atteint les moments forts de Gênes mais un contexte chalereux qui nous laisse entrevoir les heureuses perspectives des émeutes à venir. Débranchons les télés. Attaquons les médias du pouvoir. Détruisons ce qui nous détruit et marchons d'un pas décidé vers les quartiers d'affaires, poulaillers et casernes. Brûlons enfin tous les repères de ceux qui se prennent pour nos maîtres. C'est ainsi que nous trouverons la faille du capitalisme. En s'attaquant aux symboles du système, non avec des symboles mais par l'action directe. Par l'action réelle et violente contre ces symboles. (..) Black bloc n'est pas un groupuscule d'extrémistes débiles, mais une tactique d'actions politiques ouvertes à l'imagination et à la participation de toutes et tous. " (" Traits Noirs / Zine de noire expression ", n° 7, janv 2002. - c/o Les chemins non traçés, BP 421, 84071 Avignon cedex 04). Tout y est : la domination, le contrôle social, les symboles, la recherche de la faille, l'émeute auto-référentielle comme " rapport social ". Le bb pose la contrainte de l'appartenance de classe comme quelque chose de réalisé dans et par sa pratique de l'émeute, mais alors, outre que l'on a confondu " rapport social " et " dynamique de groupe ", c'est le capital qui doit alors être redéfini comme symboles de lui-même, le bb ne saccage ni les ateliers, ni les usines. En tant qu'autonomisation de la dynamique de ce cycle de luttes, le Mad transforme ce qu'il y a de plus radical dans ce cycle, la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence de classe, en une nature du mouvement. Ce qui est le résultat d'une lutte de classe dans le mode de production capitaliste en tant que mouvement contradictoire de ce dernier vers son propre dépassement, devient une qualité attribuée à l'action elle-même, une sorte de miracle, mais la description du miracle n'équivaut pas à son explication. Dans la remise en cause de l'appartenance de classe réduite à une " dynamique de groupe ", c'est la dynamique de l'action qui devient sa propre explication. Ainsi l'alternative et son idéologie, l'action directe, sont les limites que le mouvement lui-même se fixe parce que la remise en cause de l'appartenance de classe résident dans les qualités de l'action en tant que telle. La vraie question est pourquoi cette action peut être telle, pourquoi le jeu (la lutte de classes comme cours contradictoire de la totalité qu'est le mode de prodcution capitaliste) produit-il l'abolition de sa propre règle ? Répondre à cette question c'est reprendre toute l'analyse du cours contradictoire du mode de production capitaliste non seulement comme jeu contradictoire réflexif entre deux classes qui sont les pôles d'une même totalité, mais surtout comme mouvement contradictoire d'une totalité qui a deux pôles (ce n'est pas ici le lieu de le faire, cf. TC 13 " Des luttes actuelles à la révolution " et " Critique du Journal d'un gréviste " TC 16, p. 173). Dans l'émeute auto-référente, pour laquelle l'action est la prpre explication de ses qualités, l'isolement ne vient pas comme limite au cours de la lutte, il est le point de départ, raison d'être de l'émeute. Les émeutiers sont en eux-mêmes la caducité du capital et des classes, ce qui est un rapport et le résultat d'une contradiction / implication réciproque entre le prolétariat et le capital (l'exploitation) devient une position sociale, un mode de vie. Position sociale et mode de vie d'entrée autonomisés, isolés. Cette transformation du capital en " symboles de lui-même " ne peut être rejetée comme un simple enfantillage théorique. Si elle est une pratique massive, c'est qu'elle contient un point essentiel : l'abolition du capital ne peut plus être un retour dans le sujet productif de son objectivité en face de lui, aliénée. Dans la révolution communiste, même s'il s'agit de la pratique de la classe ouvrière, ce n'est pas dans une action affirmant la situation de travailleur qu'il peut y avoir réappropriation de la richesse car il n'y a pas réappropriation, mais abolition de l'objectivité de la richesse. La révolution ne peut plus être qu'une désobjectivation pratique du monde, une désobjectivation de tout le travail social accumulé dans le capital, en ce que celui-ci, comme rapport social, est nécessairement objet. A sa façon la transformation symbolique du capital rend compte de cela : abolir le capital ce n'est pas s'approprierdes objets mais abolir un rapport social. En oubliant seulement qu'il est un rapport social nécessairement objectivé : son objectivation ne réside pas dans des symboles. Dans la révolution communiste, l'objectivité et la subjectivité sont abolies dans ce qui les définit comme objectivité et subjectivité : la contrainte à être reproduite dans leur séparation. Séparation qui, comme préalable et résultat, définit le capital comme objectivité et le travail salarié comme subjectivité. Attaquer le capital comme symbole entérine l'existence d'une subjectivité sans objet (la détermination sociale contradictoire de l'activité comme sujet en soi, en tant que travail salarié), on ne dépasse pas l'objectivité du capital parce qu'on a pris l'autre pôle du rapport comme pôle absolu. Ce qui est l'abolition d'un rapport est devenu l'affirmation d'un point de vue à partir d'un des pôles du rapport. C'est alors la transformation du mode de production capitaliste en économie. Avec cette transformation, le Mad, dans son fondement humaniste, s'oppose à une "apparence" non critiquée de ce mode de production, mais cette apparence est simultanément une réalité quotidienne de celui-ci, c'est pour cela que cette "erreur" peut être "un moment du vrai". La lutte de classe du prolétariat ayant pour contenu et projet la montée en puissance de la classe à l'intérieur du mode de production capitaliste et son affirmation en tant que classe dominante s'est effondrée. La disparition, dans le cours de la restructuration qui a accompagné comme lutte des classes cet effondrement, de toute identité ouvrière, confirmée dans la reproduction du capital (comme cela était le cas dans le cycle de luttes précédent), a produit comme une des limites actuelles des luttes de classe la disparition de leur propre compréhension et prise en charge d'elles-mêmes précisément en tant que contradiction entre des classes, particularisations de la même totalité contradictoire et produisant son dépassement comme procès d'une contradiction interne définissant ses termes : l'exploitation. Ce qui signifie que les conditions de sa reproduction apparaîssent face à l'individu comme des conditions toutes faites et "naturelles", comme un simple moyen de réalisation de ses buts singuliers (ou obstacles à ceux-ci), comme une nécessité extérieure à sa propre définition : d'une part l'individu isolé et sa réunion avec d'autres sur la base d'intérêts communs, d'autre part la reproduction de la société comme moyens ou obstacles, comme économie. Economie posée corollairement à l'individu isolé essentiellement aux niveaux de l'échange, de la marchandise, de l'argent, de la distribution, de la consommation : les cibles des émeutes. Cependant cette limite est aussi, à sa façon, une "désobjectivation" de la lutte de classes, en ce qu'elle pose l'abolition du capital non comme le résultat de ses contradictions objectives dont le prolétariat vient opportunément profiter, mais comme activité humaine produisant ses propres conditions et se posant elle-même comme sa condition première, même si cela s'effectue en opposant l'individu à l'objectivité ou à la nécessité de l'économie, donc en conservant cette dernière comme l'envers nécessaire de la subjectivité. Ce qui, même dans cette perspective, est reproduit dans l'émeute auto-référentielle (le " groupe en fusion "), c'est la liaison entre l'abolition du capital et le "règne de la liberté", cela autrement que de façon proclamatoire (l'abolition du capital étant ipso facto "le paradis sur terre", c'est bien connu), ou sur le mode exclusif : puisque l'un est la nécessité, l'autre ne peut être que la liberté. La médiation qui fait de l'abolition du capital le "règne de la liberté", c'est l'abolition de l'économie dans l'abolition du capital. Mais, ce qui est le dépassement produit de l'exploitation, c'est-à-dire d'une contradiction entre des classes, est devenu, dans l'émeute et le discours qu'elle tient sur elle-même (les deux sont indissociables), celui de l'opposition entre des individus et leurs conditions objectives se dressant face à eux. La pratique de ces individus a pour elle même comme contenu de montrer l'absence de réalité de ces conditions objectives, il faut prendre au sérieux la notion récurrente de symbole. C'est le symbole, en tant que signe qui est concret et ce qu'il est censé représenter qui est l'abstrait. La véritable critique de l'économie part du fait que de façon essentielle l'exploitation constitue le mode de production capitaliste comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme lutte de classes dont l'économie est un moment (le fait que toutes les conditions de la reproduction du rapport social se trouve constamment objectivées du côté du capital). La critique du concept d'économie, qui intègre dans le concept ses propres conditions d'existence, évite précisément de poser son dépassement comme une opposition à l'économie, cela du fait qu'est produit que la réalité de l'économie (sa raison d'être), est en dehors d'elle. L'économie est un attribut du rapport d'exploitation. Toute la problématique pratique des anarcho / bb repose sur un procès individuel de réflexion (retour) sur soi-même : prise de conscience de ce que nous sommes de toute façon déjà potentiellement, de notre " moi authentique ". La subsomption réelle et son abrutissement généralisé ne laisserait plus d'échappatoire et poserait bien que le vrai problème révolutionnaire ne peut être, face au capital, que la prise de conscience et la manifestation pratique de celle-ci : la destruction symbolico-concrète. Le Mad prend les chaînes de la conscience pour les chaînes réelles des hommes, il ne s'agit alors que de troquer cet abrutissement, ce sommeil, la "conscience actuelle", contre la conscience humaine, une conscience critique, et de le manifester pratiquement, ce faisant toute limite serait abolie ou en voie de l'être. Mais on n'a rien changé en fait, on a fait qu'interpréter différemment ce qui existe. C'est une illusion que de penser qu'une modification de la conscience, même si elle s'objective dans une pratique peut entraîner un bouleversement révolutionnaire du monde, c'est l'idéalisme militant ordinaire auquel le Mad n'échappe pas, ce qui le distingue du militantisme traditionnel, et en fait tout l'intérêt, c'est qu'il le sait et le craint. Cette transformation dans la conscience des hommes ne sera réalisée que par une transformation des circonstances, et l'existences d'idées révolutionnaires suppose déjà l'existence de contradictions et d'une classe révolutionnaires, quel que soit ce que tel ou tel membre de cette classe pense à tel ou tel moment. C'est la révolution, mouvement pratique, qui est cette "transformation massive des hommes "et "la création en masse de cette conscience communiste". "Seule la révolution permettra à la classe qui renverse l'autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle à la peau et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. " (" Idéologie Allemande ", Ed. Sociales, p. 68) Peu importe qu'auparavant la nécessité ou l'idée de la révolution aient été proclamée des centaines de fois Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Ce qui nous aliène n'est pas dépassable dans notre conscience ou même dans notre vie individuelle, la transformation de " l'activité humaine " ne peut être que la coïncidence avec la transformation massive et réelle des " circonstances " (cf. 3° thèse sur Feuerbach). On peut le comprendre, mais le comprendre n'est pas le dépasser. La théorie n'est pas une forme de conscience. Toute cette démarche symbolique est très pédagogique, faite d'efforts que chacun mène (bien sûr en relation avec les autres) pour montrer la réalité du système, pour s'élever à la conscience, et l'accès à celle-ci est alors l'acte révolutionnaire premier, initial. Le Mad, face au dilemme de l'alternative dont il connaît parfaitement l'impasse bien qu'il ne puisse l'éviter, est actuellement l'expression la plus claire de la critique du remplacement de l'histoire par un " avant " (la révolution) et un " après " qui s'éloigne et s'irréalise du fait même qu'il soit un " après ". Malgré les apparences, l'attitude comme quoi on ne peut pas savoir ce qu'il y aura après la révolution est et a-historique, elle fait du communisme le domaine de l'ineffable. Cependant si le communisme ne "s'imagine" pas tout d'un coup, il ne peut être positivement le développement d'une pratique actuelle. Le cycle de luttes actuel nous permet de ne plus " idéaliser " la révolution par la séparation entre un "avant" et un "après". Si on ne peut faire l'économie de concevoir le communisme, c'est à partir des contradictions de cette société et non en se plaçant ailleurs. La révolution ne devient crédible que si l'on conçoit pratiquement, comme activité du prolétariat, le passage qualitatif de l'avant à l'après. Le principal défaut de l'alternative (même dans des formulations où elle est elle-même conçue comme en réalité impossible) est de concevoir la crédibilisation de la révolution comme un mouvement positif d'où découle l'affrontement avec le capital. On perd à ce moment là la révolution comme pratique de classe, et l'on est incapable de fournir la base de ce développement positif (l'homme, l'individu, les désirs... ?). En effet, l'universalité et l'immédiateté sociale de l'individu ne sont pas une détermination de l'essence de l'homme, ni même du prolétariat, mais réside comme contradiction dans le rapport du prolétariat au capital. Cette universalité et cette immédiateté ne naissent de l'abolition de la propriété, de l'échange, de la division du travail, de la valeur, des classes, que si, comme pratique, cette abolition se situe au niveau où toutes ces déterminations existent comme capital. Se situer à ce niveau, ce ne peut être que la lutte en tant que classe de la classe ouvrière. Avec son contenu d'universalité et d'immédiateté, le dépassement des conditions existantes ne peut être que le fait d'une classe immergée dans son rapport au capital, dont la pratique est la contradiction interne du mode de production capitaliste, c'est-à-dire son existence comme contradiction en procès. Le prolétariat est classe révolutionnaire parce que classe de ce mode de production. C'est aux luttes immédiates qu'il faut, dans ce cycle, prêter la plus grande attention, c'est en elles que se produira le dépassement de ce mode de production, luttes immédiates dans le procès de travail (procès de production immédiat) et dans la reproduction de la force de travail. Le second aspect étant certainement le " maillon le plus faible " du mode de production tel qu'il s'est restructuré. C'est dans l'affrontement de la classe ouvrière avec le capital que la révolution devient crédible, parce que c'est dans cet affrontement que l'appartenance de classe, que pour chaque prolétaire sa propre existence individuelle comme individu moyen, sont remises en question. C'est là, dans la lutte de classe, que le caractère social et contingent de cette contrainte fondamentale que constitue le fait même de l'appartenance de classe existe, et qu'existe aussi l'envie de vivre sans cette contrainte qui contient toutes les autres. On sait que la "stratégie" de l'alternative même temporaire, même de lutte et de rupture, ne peut être, comme pratique continue et volontaire, qu'un échec, qu'elle s'enferme dans toutes sortes de problèmes qui ne sont que les formes particulières de sa sclérose dans les questions nécessairement définies par la société existante qui pour elle ne sont pas sa force même, mais un signe de son impuissance. Il n'empêche que quelque chose d'essentiel est posé (médié) : qu'est-ce que des ouvriers, des étudiants, des employés font d'eux-mêmes dans une grève ou dans une action plus individuelle ou plus " sauvage " ?. Si nous comprenons cela dans une perspective qui n'est plus alternative, qui n'est plus la pratique permanente vouée à l'échec de l'expérimentation d'une "autre vie", c'est toute la question de la production contre le capital d'une autre société qui apparaît. La réalité d'un moment révolutionnaire c'est quand dans "la classe ouvrière qui fait grève", c'est tel et tel individu, qui s'est ennuyé pendant x temps dans tel ou tel boulot, qui se met à faire grève et c'est ce qu'il fait, de telle ou telle façon, à ce moment là en tant que gréviste et à partir de sa situation de classe (la problématique alternative sépare les deux : on agit comme individu quand on n'est plus "la classe ouvrière"). Rendre la révolution crédible, la désidéaliser, n'est pas le fait des "révolutionnaires" ou de "petits groupes radicaux", mais s'effectue dans ce qui est justement le contraire de sa crédibilité, dans l'action de cette abstraction qu'est la classe ouvrière au moment où elle devient une abstraction, c'est-à-dire au moment où elle devient contingence, contrainte. Dans Le Prolétariat qui lutte ce sont des prolétaires qui se suppriment en tant que tels, simplement parce qu'à partir de ce qu'ils sont (prolétaires) ils abolissent le capital. C'est là que, dans le cours de ce cycle de luttes, la révolution devient crédible parce que sa possibilité, même s'il ne s'agit que d'elle, se conjugue au présent, c'est la dynamique de ce cycle de luttes, c'est actuellement l'axe de toute pratique et de toute théorie pouvant être qualifiées de communistes, leur angle d'attaque dans la lutte des classes présente. Se contenter de "dénoncer l'erreur" ne mène jamais à rien. Ce qui importe c'est de considérer la lutte de classes dans son histoire et non à partir d'une norme, d'en considérer tous ses moments comme nécessaires et comme des moments de la production de son propre dépassement. Si le dépassement de l'économie, de l'objectivité, si l'appartenance de classe comme contrainte extérieure, existent dans la problématique et l'activité des anarcho / bb, c'est là qu'il faut le débusquer et le décrire et considérer cela comme une partie de la situation présente, réelle, de la lutte de classe. La façon dont, dans le cours historique de la lutte de classes, son propre dépassement se présente ne doit être considéré ni comme l'aboutissement déjà là, ni comme une ébauche grossière et ridicule qui, coupé de son aboutissement, doit être abandonnée on ne sait où en dehors du vrai que serait son aboutissement, quant à lui cet aboutissement ne doit pas être considéré comme un positif mort, une norme, gisant de l'autre côté. C'était le but de ce texte.

 

Annexe


Les habits vieux du prolétaire

Le dépassement produit par la dynamique de ce cycle est le moment où la contradiction entre les classes devient, dans le cours de la lutte, remettre en cause sa propre condition de prolétaire qui est alors produite, dans le cours du conflit, comme une contrainte extérieure, en même temps que c'est en tant que prolétaire que l'on se bat contre le capital et que simultanément on produit des rapports nouveaux . On communise la société, c'est-à-dire qu'on la supprime en tant que substance autonome du rapport entre les individus, qui se rapportent à eux-mêmes dans leur singularité. Les rapports sociaux antérieurs, sans que cela tienne à un plan d'ensemble (inexistant et impossible), se délitent dans cette activité sociale où l'on ne peut faire de différence entre l'activité de grévistes, d'insurgés, d'émeutiers, et la création d'autres rapports entre les individus, de rapports nouveaux, dans lesquels les individus ne considèrent ce qui est que comme moment d'un flux ininterrompu de production de la vie humaine. Mais ce dépassement n'est pas un processus interne à la classe, mais son conflit avec le capital et l'évolution des rapports de forces, donc des objectifs et de la conscience théorique qui se déterminent dans la lutte. C'est un procès dans lequel le capital est lui même acteur, procès auquel il cherche à conférer un sens, dans lequel il construit, comme sa nécrologie, sa signification historique. Dans ce conflit, le prolétariat ne se distingue pas encore, formellement, des autres classes révolutionnaires de l'histoire, il n'est amené à agir pour la destruction du système dominant que parce que la défense de ses intérêts immédiats l'y contraint. Mais il s'en distingue déjà substantiellement en ce qu'il ne peut faire de cette abolition une conquête progressive, une montée en puissance à l'intérieur de l'ancien système (comme la bourgeoisie), en ce qu'il ne peut abolir la domination de la classe dominante sans s'abolir lui-même comme classe et toute société de classes. Dans le cours historique du mode de production capitaliste, une telle situation est l'aboutissement et le dépassement d'un cycle de luttes où le rapport entre prolétariat et capital ne porte plus la confirmation d'une identité prolétarienne face au capital, où la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur reproduction. Cette appartenance de classe devenant une contrainte extérieure, nous avons pu déjà en avoir un aperçu dans la lutte des chômeurs et précaires, même s'il ne s'agissait que de la caractéristique du nouveau cycle de luttes selon laquelle le prolétariat dans sa contradiction avec le capital se remet lui-même en cause, et même si, dans cette lutte, elle ne pouvait que fournir sa base à la démarche alternative. En effet, le problème, comme on l'a montré précédemment, est que l'individu est alors pris comme point de départ absolu et il fournit la base de la démarche alternative. On ne comprend pas ce qu'est la révolution communiste tant que l'on oppose l'individu et la classe, que cela soit pour dire que la révolution c'est quand l'individu s'est débarrasé de ses habits de classe, ou pour dire que la révolution est affaire de classe, l'individu est produit après. Si dans une activité de classe, il peut y avoir production d'individus immédiatement sociaux, c'est que dans ce qu'est une classe, l'individu isolé ne masque pas ou n'est pas un état antérieur à la constitution en classe. L'individu isolé ne masque pas l'existence des classes. Les classes sociales et leur contradiction ne se construisent pas et n'apparaissent pas à elles-mêmes en dévoilant le fétichisme de l'individu isolé mais grâce à lui. L'individu isolé ne vient pas refléter et masquer de véritables rapports de classes. Il n'y a pas dans le mode de production capitaliste de classes en dehors, en dessus ou en dessous de ces individus isolés. Dans le mode de production capitaliste, les rapports sociaux que les hommes définissent entre eux apparaissent comme rapports entre individus. Mais ces rapports sociaux n'existent en tant que tels quen apparaissant ainsi, qu'à partir du moment où ils sont rapports entre des individus " isolés ", ainsi ils apparaissent ce qu'ils sont : une non imméditeté sociale de l'individu, des rapports de classes. l'individu " isolé " ne masque rien. C'est tout le rapport social entre des classes qui est précisément sa propre transposition en rapports entre des individus " isolés ", individu " isolé " dont la forme sociale s'étend jusqu'à ce que nous avons appelé par ailleurs (dans d'autres textes) l'individu singulier (comme pourrait le montrer n'importe quelle enquête sociologique). Actuellement, poser l'appartenance de classe comme une contrainte extérieure a pour limite l'alternative. Celle-ci, en tant que limite des luttes de classe présentes, montre cependant la liaison formelle qui s'établit entre le cours quotidien des luttes et la révolution. Nous savons que l'on ne peut pas, contrairement à la démarche normative, "rejeter le "faux" à l'extérieur du "vrai". Cependant cet aspect des luttes actuelles dans lesquelles le prolétariat se remet en cause, ne peut, maintenant, que fonder la pratique de l'individu isolé en compagnie d'autres individus isolés et non une pratique de classe. La différence réside dans le rapport au capital. Dans le premier cas, on pose la transformation de la société "à partir de soi-même" et l'activité totale de la société comme somme d'activités particulières concrètes à réorganiser ; dans le deuxième cas, la transformation de la société n'est pas un développement positif face ou même contre le capital, mais un développement positif dans la destruction du capital, une communisation de la société, c'est-à-dire une activité dans le mode de production fondé sur le capital, activité du prolétariat défini dans un rapport d'implication réciproque avec le capital. Dans le premier cas, on se définit en tant qu'individus ou somme d'individus face au capital, dans le deuxième, en tant que classe dans la contradiction avec le capital, et on définit la production du communisme, non comme une autre société ayant ses caractéristiques en dehors du capital, mais comme ne se produisant que par et dans l'abolition du capital. Cette abolition part du capital comme exploitation et aliénation c'est-à-dire aussi de toute la "richesse de son développement". On ne considère plus la société comme somme d'activités concrètes et comme lieu de choix et d'alternatives, mais dans toute la richesse de son universalité produite par le capital. On n'abolit pas la division du travail pour devenir des bricoleurs universels, mais en supprimant le travail social comme forme indépendante du travail individuel (ce qui supprime le travail), ce qui ne peut être que le fait d'une classe immédiatement définie dans le rapport et la dualité contradictoire travail concret / travail abstrait. Dans le premier cas, la transformation de la société ne serait possible qu'après que les prolétaires aient abandonné leurs vieux habits de prolétaires, dans le second, la production du communisme s'effectue parce que les prolétaires, en lutte contre le capital comme prolétaires, abandonnent, dans cette lutte, leurs vieux habits de prolétaires. " La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ou autochangement ne peut être considérée et comprise rationnellement qu'en tant que pratique révolutionnaire. " (Marx, " Thèses sur Feuerbach ") L'abolition de la condition prolétarienne est l'auto-transformation des prolétaires en individus immédiatement sociaux, c'est la lutte contre le capital qui nous fera tels, parce que cette lutte est une relation qui nous implique avec lui. La production du communisme est cet abandon même des vieux habits, donc effectué par ce qui est encore une classe, qui seulement parce qu'elle est capable de produire le communisme en abolissant le capital, et dans cette abolition, est capable de conserver toute la richesse du développement antérieur. Cette richesse n'est pas une accumulation objective de biens et de moyens techniques (comme le pose le point de vue de l'individu qui ne peut voir que des nuisances ou des opportunités), mais l'universalité aliénée des rapports sociaux dans le mode de production capitaliste. C'est parce que la communisation de la société s'effectue dans la lutte du prolétariat contre le capital, parce qu'elle n'est en fin de compte qu'une ligne stratégique dans cette lutte et se décompose en une série de mesures tactiques, qu'elle est contrainte de reprendre toute l'universalité et la richesse du développement antérieur au niveau même où le capital a posé et défini cette richesse : l'universalité sociale des rapports. Cette universalité des rapports capitalistes ne peut être abolie, en se situant au niveau de développement social qu'elle représente, qu'en l'affrontant dans son autonomisation, c'est-à-dire comme capital ; cela implique que la relation dans laquelle on se trouve face à ces rapports, dans leur autonomisation, est une relation de classe. Seule l'activité d'une classe, le prolétariat, peut connaître et abolir l'universalité des rapports capitalistes au niveau même de leur universalité, c'est-à-dire comme forme autonomisée des rapports que les individus entretiennent entre eux, et peut par conséquent les abolir comme tels tout en conservant toute la richesse du développement antérieur qu'ils présupposent. Ce n'est qu'ainsi, au cours de la lutte d'une classe contre le capital, qu'est produit l'individu immédiatement social. Il est produit par le prolétariat dans l'abolition du capital (ultime rapport entre le capital et le prolétariat) et non par des prolétaires qui ne sont plus des prolétaires. Enfin, dans le premier cas, en considérant que la production du communisme ne peut être que le fait de prolétaires qui ont au préalable abandonné leur situation de prolétaires, celle-ci peut être entreprise, même partiellement, n'importe quand et n'importe où ; dans le deuxième, on considère que la production du communisme est l'oeuvre du prolétariat en tant que tel, c'est-à-dire comme classe de cette société, et alors elle est soumise au dévelopement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire.



R.S.
Théorie Communiste









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