La critique de La Matérielle peut se résumer en une seule question.
A suivre la problématique de La Matérielle, qu'est-ce qui théoriquement autorise à encore prononcer les mots de révolution et de communisme maintenant ?
Ces commentaires ne portent que sur le n° 1 de La Matérielle, la lecture des n° suivants ne justifie aucune transformation de ce texte. Cependant, une " petite " évolution : dans le n° 3, il semblerait que La Matérielle reconnaisse ce qui est le thème central de la critique qui suit, mais si La Matérielle récuse la production d'une liaison entre la lutte des classes et la révolution communiste elle ne peut se passer de cette liaison qu'elle trouve chez d'autres et dont elle se dit la critique. Cette posture équivoque d'autocritique ne pourra faire illusion bien longtemps : le moindre chroniqueur ne parle que de " lutte des classes " et de " ce qu'il y a ". Parler de révolution et de communisme devient une affaire de croyance ou ici de science. La lutte des classes peut " ne pas plus être théoricienne que le système solaire est astrophysicien " (cf. La Matérielle n° 3), de la même façon que les prolétaires sont des astéroïdes. Ce qui depuis toujours distingue la théorie, c'est, dans la lutte des classes, de montrer la fin des classes et, dans le " ce qu'il y a ", son abolition. Est-ce une " croyance dialectique " ou alors est-ce, comme les crises monétaires, un processus objectif parce qu'autoréalisateur ?
Thème central de la critique
La critique de La Matérielle peut se résumer en une seule question.
A suivre la problématique de La Matérielle, qu'est-ce qui théoriquement autorise à encore prononcer les mots de révolution et de communisme maintenant ?
Dans la problématique de La Matérielle, c'est toute tentative d'articulation du présent avec la révolution qui tombe sous l'accusation de spéculation. La Matérielle devrait dire ouvertement qu'elle ne vise pas une théorie de la révolution mais une théorie de la lutte des classes. Mais une théorie de la lutte des classes qui n'est pas une théorie de la révolution et du communisme et qui se refuse à l'être et se construit comme ce refus ne peut plus être qu'une théorie du partage de la valeur ajoutée, de l'opposition entre pauvres et riches. En cela les notes de lecture intitulées " Les classes existent " (signées La Matérielle et disponibles sur le site internet " l'Angle mort ") ne sont pas innocentes, même si la réponse à un jeune de la Ligue Communiste rattrape un peu le coup. En effet, ces notes étaient, volontairement ou non, un petit coup de force théorique effectué de façon anodine : " Les Classes et leur Antagonisme " c'étaient purement et simplement les chiffres qui suivaient, le titre (gras et majuscules) avait valeur d'analyse et de concept. On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre, la communisation et la lutte des classes factuelles d'en-bas telle que La Matérielle veut nous la raconter, c'est-à-dire la construire. Il faudrait même se demander comment La Matérielle peut encore parler de classes, elle qui ne peut connaître que des salariés et des propriétaires, le " jeune ligueur communiste ", dans son enthousiasme, ne s'y était pas trompé.
La Matérielle joue sur une ambiguïté qui est à limite de l'incohérence. Son vocabulaire, le cadre formel dans lequel le discours s'énonce (son environnement), le lectorat auquel elle s'adresse (et même manifestement son intention) situent son discours dans les problématiques de la révolution communiste, cela lui vaut quitus. Mais tout son discours propre, interne, consiste en une seule proposition : la lutte des classes au présent ne parle ni de la révolution ni du communisme, toute tentative de liaison est " spéculation " et " théorie postprolétarienne ". Il ne s'agit d'une théorie de la révolution que par contagion. Elle ne peut exister que comme réflexion critique sur les théories dites " postprolétariennes " ou " spéculatives " et ne peut s'énoncer que dans des lieux où ces théories s'énoncent. C'est une réflexion qui, séparée de tout ce contexte, s'effondre : elle n'a de sens que parce qu'on la suppose (effet de contexte) théorie ayant quelque chose à dire sur la révolution mais elle ne s'énonce elle-même que comme théorie syndicaliste du partage de la valeur ajoutée, elle ne peut le dire sans perdre alors tout intérêt et s'effondrer en tant que théorie même de la lutte des classes. La Matérielle cherche à donner une réponse à une question qu'elle ne peut pas poser. Il y a bien sûr le clynamen, c'est-à-dire le syndicalisme plus un miracle.
La Matérielle aime bien reprendre une citation du Journal d'un gréviste de Louis Martin : " il n'est pas imbécile de penser qu'un mouvement puisse dépasser ses causes initiales... ". Pour qu'un tel dépassement existe encore faut-il qu'il y ait rapport (une relation produite) entre les deux situations, or le clynamen est la négation de cela et toute tentative de production de cette relation tombe immédiatement dans l'enfer de la spéculation (il faudrait se demander pourquoi La Matérielle ne peut comprendre le cours de l'histoire comme production que comme une réalisation). Mais même La Matérielle ne peut résister à la tentation fatale de penser la liaison entre la situation actuelle et la révolution. Il lui faut résoudre la quadrature du cercle : faire la théorie, c'est-à-dire penser maintenant, quelque chose qui n'a (pour La Matérielle) que la nécesité de ne pas être nécessaire (l'aléatoire n'est que l'envers de la nécessité). Au lieu de s'en remettre prudemment à la pluie des atomes et à la Providence, La Matérielle cherche à expliquer l'inexplicable par nature : leur déviation (seulement constatable ex post). S'étant coupé l'herbe sous les pieds (le communisme n'est en rien actuel - cette actualité c'est pour La Matérielle la caractéristique à laquelle on reconnait la spéculation), la critique de la spéculation va accoucher d'un imparfait système spéculatif.
La révolution n'est pas l'activité d'une classe, mais " activité de la lutte elle-même ". La lutte étant une activité, la révolution est donc l'activité d'une activité. On ne peut en rester là, en fait " l'activité de la lutte " produit et reproduit sans cesse les classes dans leur particularité : " un processus infini de constitution ". On aurait ici dépassé la spéculation en ce que la lutte des classes n'est plus la médiation pour faire advenir la nature révolutionnaire d'un sujet, le prolétariat. En fait pour l'instant on n'a que la critique classique du programmatime et de la théorie de la nature révolutionnaire du prolétariat et une affirmation un peu alambiquée de l'implication réciproque. Mais voilà le processus est " infini " et là on assiste à un véritable tour de force : le processus infini existe comme tel .... " jusqu'à la fin ". Et pourquoi le processus infini parvient-il à sa fin (" fin " qui notons le bien n'est pas indeterminée mais explicitement définie comme " communisation de la société " et " abolition des classes ") ? Parce que cette fin est (que les anti-spéculatifs ferment les yeux) : " l'ultime manifestation (souligné par moi) de la chose ". Retour à la question de départ que La Matérielle s'était posée à elle-même : " dans quelles circonstances la lutte entre la classe prolétaire et la classe capitaliste, agissant chacune pour la défense de leurs conditions de reproductions respectives, peut-elle " dévier " de son sens défensif et prendre un tour révolutionnaire ? ". Nous le savons maintenant : la " déviation " et le " tour révolutionnaire " sont " l'ultime manifestation de la chose ". Hegel a enc... Epicure.
Déclinaison de la critique centrale
Toutes les autres remarques que l'on peut faire sont une mise en musique du thème central.
* L'immédiatisme dont La Matérielle cherche à se défendre est, pour elle, incontournable : le clynamen, par définition, peut " fortuiter " n'importe quand.
* Impossibilité dans le cadre théorique qui est formalisé de passer des formes salaire / intérêt / profit / rente à la plus-value (abstraction) sans " retomber " dans tout le système des contradictions du " Capital " (le livre et le mode de production) : le capital comme contradiction en procès (la baisse tendancielle du taux de profit) etc.
* Incompréhension structurelle à la démarche de La Matérielle du dépassement révolutionnaire de la lutte des classes actuelles comme étant présent et non une relation déterministe entre deux moments d'un arc historique existant préalablement comme nécessaire.
* Une théorie qui aussitôt dite s'achève dans un je ne peux rien dire.
* Une théorie qui veut s'en tenir au " ce qui se passe ", au " il y a ", mais " il y a " présuppose un dispositif théorique qui découpe, formalise et dit ce qu' " il y a " (même en allemand).
* Les luttes entre les classes ont pour objet le " bout de gras " (la matérielle), c'est exact mais la dispute sur ce " bout de gras " présuppose tout un mode de production et toutes ses contradictions.
* Malgré ses proclamations pragmatiques La Matérielle ne peut sortir du domaine de la théorie sur la théorie (la metathéorie). Le programme éditorial est une reconnaissance explicite de cet enfermement. Se voulant réflexion sur la révolution en ce qu'on ne peut pas en parler (c'est l'incohérence constitutive de La Matérielle), elle ne parle de la révolution que dans la mesure où d'autres en parlent. Même pour la période classique du programmatisme La Matérielle ne sort pas d'une histoire des idées, le " noyau rationnel " du programmatisme n'est pas un certain rapport entre les classes et des modalités de l'exploitation mais " la dialectique ", l'influence hégélienne.
* Faire une théorie qui aurait quelque chose à voir dans le domaine des théories de la révolution devient ne pas parler de la révolution. Une théorie de la révolution serait une théorie posant comme principe que la révolution ne peut pas être son sujet, mais alors c'est une théorie de la misère du monde. L'incohérence de La Matérielle est de se situer dans le discours théorique sur la révolution communiste. Si l'on peut prononcer les mots de révolution et de communisme c'est qu'au présent il y a quelque chose qui nous le permet, mais pour La Matérielle on franchit là le pas de la spéculation. Ou alors il faut dire clairement, comme Kant répondant à Descartes, que la possibilité d'avoir une idée de dieu ne pose pas plus dieu comme une réalité que le fait de parler des fées est une preuve de leur existence. A ce moment là il faut dire que la révolution communiste est une utopie, un rêve, un désir humain. Pourquoi pas ? mais alors il faut assumer et assurer.
* Il faudrait expliquer comment cet " acquis de la communisation " peut être conservé dans une problématique tout autre. Comment la " théorie postprolétarienne " peut avoir produit tous les fondamentaux sur lesquels fonctionne La Matérielle : restructuration, implication réciproque, disparition de l'identité ouvrière, affirmation de la classe, cycle de luttes. Si la communisation est " le point ultime du paradigme ouvrier " il doit s'effondrer avec lui, ou alors il faut expliquer cette permanence historique. La raison de cette permanence est interne au discours de La Matérielle, elle lui est absolument nécessaire car elle-même ne peut, à partir d'elle-même, parler de révolution communiste.
* Il ya du vrai chez Althusser, mais tout y est faux. Le " matérialisme aléatoire " est le cri de détresse d'un orphelin du grand parti ouvrier stalinien (La Matérielle laisse de côté que pour Althusser les atomes sont crochus et qu'ils prennent selon l'image du plâtre, à ce moment là il font système). C'est justement cet aspect là que reprend La Matérielle, même si c'est pour ne pas regretter cette disparition. Mais il n'y a pas que l'utilisation de certaines briques théoriques althussériennes (tout à fait recyclables), La Matérielle reprend ces briques avec la problématique, c'est-à-dire qu'elle reprend le mur (de Berlin) : la réduction de la classe à l'organisation politique. Toujours sur Althusser, ce n'est pas la révolution qui est un procès sans sujet (comme le dit La Matérielle) mais le mode de production capitaliste, la révolution quant à elle a un sujet politique qui donne sens à la conjoncture.
* Une question de chronologie. Ce que La Matérielle appelle le courant actualiste a, comme cela est reconnu, très peu de représentants, on pourrait même dater son apparition de la publication de TC 2 (1979) et même de TC 3 (1980) avec l'affirmation de la restructuration du mode de production capitaliste et d'un changement de cycle de luttes. Le dit " courant actualiste " n'est l'autre branche d'une dite " théorie postprolétarienne " que si l'on fait disparaître les années 70. Que le dit " courant universaliste ", apparu quant à lui dès les débuts des années 70, se poursuive (et même ait une étonnante capacité à se régénérer dans le cycle de luttes actuel) et que TC rompe des lances avec lui n'autorisent pas pour autant à construire cette dualité (actualiste / universaliste) si ce n'est pour construire cet objet repoussoir : la " théorie postprolétarienne ". Le dit " courant actualiste " apparaisssant 10 ans après le courant dit " universaliste " est la théorie d'une nouvelle phase du mode de production capitaliste et d'un nouveau cycle de luttes. Ensuite, du début des années 80 au milieu des années 90, il y eut une bonne dizaine d' " années noires " qui virent l'extinction des quelques publications révolutionnaires existantes, le départ et le repliement de nombreux camarades. La tentative avortée de " grande revue " de 1994 arrive quand la constance nécessaire à cette " traversée du désert " commençait à s'épuiser. Une petite année après, les événements montraient qu'ils pouvaient être beaucoup plus efficaces théoriquement que les tentatives formelles pour sortir des " années noires " et nous faire poursuivre et avancer dans une compréhension théorique du dépassement du mode de production capitaliste.
* La Matérielle a un problème avec la définition des classes. Celles-ci ne sont " ni spéculative, ni sociologiques ". En fait le " ni / ni " renvoit à la même chose. En effet la " classe en soi ", celle qui, pour La Matérielle, est le point de départ de la démarche spéculative en ce que le cours de l'histoire est contenu en elle comme devenir vers la " classe pour soi ", n'est rien d'autre que la classe sociologique. Mais, vieux reste de dialectique dans La Matérielle, un bon dépassement est toujours celui qui dépasse une dualité. La sociologie sera donc un peu trop " terre à terre " et la spéculation un peu trop " ciel à ciel ". Les classes seront alors dites " historiques " et leur lutte définissant leur existence. C'est un peu la question de l'oeuf et de la poule sous la forme du " processus infini de constitution des classes ". Pourtant, partir de " ce qu'il y a " ne serait-ce point partir du fait que la société se divise entre ceux qui vendent leur force de travail et ceux qui détiennent les moyens de production ?
La Matérielle veut éviter de dire cette chose triviale : le prolétariat c'est la classe des travailleurs productifs de plus-value. Ce n'est pourtant qu'une fois une telle chose dite que l'on définit la classe de façon historique parce qu'on a alors posé une contradiction, l'exploitation, et la polarisation de ses termes. Le prolétariat et la classe capitaliste sont la polarisation sociale de la contradiction qu'est la baisse tendancielle du taux de profit en activités contradictoires. La contradiction qui résulte, dans le mode de production capitaliste, du rapport entre l'extraction de plus-value et la croissance de la composition organique du capital se développe comme péréquation du taux de profit sur l'ensemble des activités productives et structure comme rapport contradictoire entre des classes l'ensemble de la société. Dans cette polarisation ce sont les catégories et les classes sociales de la société du capital qui se dissolvent contre le capital et la classe capitaliste. Si nous pouvons identifier le prolétariat à la classe ouvrière c'est que, dans la situation de celle-ci, la contradiction centrale du mode de production capitaliste devient la condition de son dépassement comme activité particulière. En cela, cette identification dépasse la classe ouvrière au moment où ce sont toutes les contradictions de la société qu'elle polarise. Cette identité, pour la classe ouvrière elle-même, n'est pas un donné mais un mouvement. Les classes sont génétiquement données en même temps que leur contradiction, ne lui préexistent pas et c'est pour cela qu'une classe, le prolétariat, peut s'abolir en tant que classe, parce qu'il ne préexiste pas à, ni ne résulte de ce mouvement, mais en est la seule réalité concrète sans laquelle la baisse du taux de profit est une abstraction et l'abolition du mode de production capitaliste un projet déterministe.
La question de la définition préalable des classes ou de " la lutte " n'est même pas une question interne au programmatisme en général, mais une question spécifique du léninisme philosophique d'Athusser et Balibar. Au premier abord la définition des classes à partir de " la lutte " apparaît bien séduisante. Cela semble nous débarrasser de la sociologie et de la nature révolutionnaire comme substance du prolétariat. Mais le fameux " procès sans sujet " qui en résulte d'une part entérine la sociologie : la classe est un ensemble d'agents désignés par la structure et, d'autre part, légitime le parti et l'intervention consciente brisant le procès sans fin de la désignation (convocation) des agents par la structure. La classe ne peut être un sujet car il est bien connu que livrée à elle-même dans la structure elle ne dépasse pas le " trade-unionisme ", mais la " rude école de la discipline de la fabrique " ( la structure) lui permet d'obéir au parti.
Les classes ne préexistent pas à la lutte pas plus que la lutte les constitue (comme finalement le reconnaît La Matérielle quand il est dit que le prolétariat lutte à partir de ce qu'il est - il faut donc bien qu'il soit quelque chose). Les choses sont extrêmement banales : les classes et leur lutte sont données absolument simultanément. Définir les unes c'est définir l'autre. C'est le programmatisme et plus spécifiquement le léninisme (dans sa lutte contre le spontanéisme) qui trouve là un problème (de même pour la question du sujet). La Matérielle développe un léninisme sans parti ni conscience apportée de l'extérieur c'est pour cela qu'il lui faut un miracle.
Si l'on cesse d'opposer une définition sociologique du prolétariat et une définition historique c'est la question même d'une définition " spéculative " qui disparaît en même temps. Le prolétariat est la dissolution des conditions existantes (il est aisé de critiquer la formule comme dialectique et donc spéculative, c'est une autre paire de manches que de critiquer les analyses auxquelles renvoient cette formule) et cela ne s'oppose pas à une définition sociologique. Cela revient à dire que le prolétariat est la classe du travail productif de valeur et plus précisément de plus-value. En tant que dissolution de ces conditions existantes, le prolétariat est défini comme classe dans le capital et dans son rapport avec lui. Ce n'est pas d'être la dissolution de ces catégories qui le pose comme classe (on aurait là une substance révolutionnaire), qui le constitue comme classe, mais c'est en tant que classe (la définition "sociologique", si l'on veut) qu'il est cette dissolution, c'est le contenu même de sa définition "sociologique". C'est dans sa condition de classe du mode de production capitaliste que gît sa capacité à abolir le capital, produire le communisme. Et cela se voit sans cesse dans le cours de l'accumulation du capital en tant que contradiction en procès (cf. "Les Fondements"), c'est-à-dire dans le contenu qualitatif de cette accumulation qui est loin d'être cet amoncellement quantitatif auquel on la réduit trop souvent (il ne s'agit pas ici des transformations dans les formes de l'accumulation mais de sa nature même). La périodisation de l'accumulation capitaliste même prise unilatéralement du point de vue du pôle capital renvoie à ce contenu qualitatif et inclut constamment qu'il n'est produit et reproduit que par une classe, qui en tant que productrice de plus-value est la dissolution des conditions existantes. La dissolution de toutes les conditions existantes c'est une classe, c'est le travail vivant face au capital. Il faut sortir de l'opposition entre définition sociologique et définition historique (et nous n'aurons pas besoin de nous poser la question d'une définition " spéculative ").
* La question de la " dimension concrète " : la critique du programmatisme n'est ni un contre-programmatisme ni une critique de la politique, la théorie n'est pas orpheline de la " constitution de la classe en parti ".
" Il s'ensuit que la critique du programmatisme ne peut se limiter à se comprendre elle-même comme la seule critique du lien (entre d'une part une analyse conservée telle quelle de la contradiction entre prolétariat et capital et, d'autre part un but également conservé), c'est à dire critique de la politique. La critique du programmatisme n'est pas une critique de la politique, cette critique (dés T.C.2) bouleverse tous les "fondamentaux". Nous n'avons jamais effectué cette critique comme celle de la dictature du prolétariat, de la révolution permanente, du parti, des syndicats etc...C'est le conseillisme, lui-même programmatique, qui a fait cette critique formelle. La critique du programmatisme ce fut la production de l'implication réciproque, de l'identité entre le développement du capital et la contradiction entre prolétariat et capital, ce fut la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat, ce fut la compréhension que le prolétariat classe révolutionnnaire et classe du mode de production capitaliste sont identiques, l'impossibilité du programmatisme fut produite de façon historique et non normative.
Une telle série de propositions ne va pas sans reformuler tous les "fondamentaux" : relation entre économie et lutte de classes, baisse du taux de profit, valeur, exploitation, infrastructure et superstructure, contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction entre appropriation privée et socialisation de la production, rapport entre conditions objectives et prolétariat comme accoucheur de la révolution etc. Cependant, cette critique, dans un premier temps, a provoqué la perte de la spécificité de l'action du prolétariat, dans le flux général contradictoire de la société capitaliste, ce qu'est venu ensuite critiquer la notion de cycle de luttes et la spécification des classes dans la contradiction entre prolétariat et capital. (T.C.8)
" La critique du programme ayant bouleversé la théorie dans son ensemble, on ne se retrouve pas avec la nécessité de combler le vide laissé par la politique, il n'y a pas de trou, on a tout foutu en l'air. C'est dans une problématique totalement renouvelée que la théorie doit restaurer sa dimension concrète, cette problématique c'est celle des cycles de luttes. Il ne s'agit pas de restaurer avec un autre contenu un lien tel que celui que la politique tissait entre la situation actuelle et la révolution. L'affirmation du communisme (non comme la promotion publicitaire du communisme) est bien ce lien , parce que la production du communisme est le mouvement de ce cycle de luttes, comme structure de la contradiction entre prolétariat et capital, comme signification historique du capital. C'est en partant du cycle de luttes que l'on part du communisme. Cela signifie que c'est l'affirmation du communisme qui devient la liaison à l'actualité de la contradiction. Cette affirmation maximale du "but", qui jusque là nous séparait du cours quotidien de la contradiction devient paradoxalement notre liaison avec lui. A la condition cependant, que l'on sache bien que cette liaison ne trouve les catégories concrètes sur lesquelles elle se fonde, ou mieux se constitue, qu'en suivant le cours du cycle de luttes. Ces catégories concrètes sont la restructuration et les éléments dynamiques de ce cycle de luttes. (...).Il ne faudrait pas que la prise en compte de ce cours de la lutte de classe ne soit qu'un retour illustratif à partir de l'idée préalablement posée et définie du communisme. D'où parlons-nous du communisme ? Sans une réponse à cette question qui se réfère explicitement à la lutte de classe historiquement déterminée, c'est-à-dire au cycle de luttes, il y a bien risque de dérive, mais pas tant utopiste que philosophique, humaniste. " (TC 14, p. 15 - 16).
Lorsque La Matérielle cite le texte de TC 14 d'où est extrait le passage précédent, la citation est coupée de telle sorte qu'il apparaîtrait que nous sommes dans la pure et simple disparition de tout lien avec le cours immédiat des luttes. La critique du programmatisme n'aurait été que négative ne pouvant donc que rapidement s'épuiser. Réduire la théorie développée par le dit " courant actualiste " depuis la fin des années 70 (" actualisme " et " universalisme " - pour reprendre la terminologie de La Matérielle - ne sont pas contemporains) à la seule critique du programmatisme et dans celle-ci à la critique du lien politique est pour le moins inélégant. Depuis bientôt 25 ans cette théorie " fait ses preuves " comme théorie de la restructuration du mode de production capitaliste et du nouveau cycle de luttes.
Il est nécessaire à l'autofondation de La Matérielle de réduire le dit " actualisme " à la seule critique du programmatisme comme critique " négative ", ainsi la théorie antérieure s'épuisant nous serions dans l'attente de la nouveauté. La coupure historique au moment de l'effondrement de l'URSS joue le même rôle, il s'agit de renvoyer la période antérieure (les années 70 et 80) dans un autre monde, de telle sorte que la théorie de ces années là ne puisse plus prétendre à l'actualité. Il faudrait tout de même montrer que le 25 décembre 1991 fut une coupure dans la lutte des classes plus importante que Mai 68 ou l'automne chaud italien et les années qui suivirent. Ce noël là ne nous a pas laissé un tel souvenir. Il ne s'agit pas de minimiser l'importance de l'évènement dans la restructuration, mais ici la question serait d'en faire une coupure vécue dans le cours des luttes et dans les formulations théoriques, or ce n'est tout simplement pas le cas (même les PC, là où ils existaient -il semblerait d'après la thèse de La Matérielle qu'ils aient existé partout - était déjà bien malades de la transformation antérieure). L'effondrement de l'URSS est un fait massif de la restructuration commencée bien antérieurement. En outre (mais ce n'est pas le lieu de rentrer longuement dans cette analyse) La Matérielle considère l'Etat soviétique comme une expression directe du progrmmatisme alors qu'il est la contre-révolution déterminée par les caractéristiques mêmes de la révolution programmatique, de l'affirmation de la classe.
* La question de la " spéculation ".
Une grande partie de la problématique de La Matérielle se fonde sur la critique de la notion de contradiction. La notion de contradiction est en elle-même assimilée à la philosophie spéculative et serait par définition réduite à la forme canonique de l'aufhebung. Il ne s'agit pas dans cette brève critique de montrer que l'on là un abus de langage et un amalgame théoriquement un peu " rapide " . Théorie Communiste est souvent présentée comme une forme exemplaire de la contradiction spéculative, mais la critique de TC au nom de la critique de l'aufhebung oublie précisément que cette critique même de l'aufhebung est une partie essentielle de la définition de la contradiction entre le prolétariat et le capital dans TC (sur la conception de la notion de contradiction dans TC nous renvoyons au texte sur " Hegel et la dialectique " disponible sur le site " l'Angle mort "). De façon plus générale, on constate souvent que La Matérielle se veut un véritable dépassement du programmatisme (théorie postprolétrienne), elle se situe après ou au-delà de cette théorie mais ne tient pas compte du contenu de cette critique dont elle utilise pourtant beaucoup d'éléments (la communisation par exemple). Si La Matérielle reconnaît à la théorie postprolétariennes d'avoir effectué " des avancées " on ne voit pas comment la théorie de La Matérielle peut réinvestir en elle ces avancées dans la mesure où ces " avancées ", prises une à une, sont niées par la problématique générale de La Matérielle (on peut reprendre ici l'exemple de la communisation : comment prononcer le mot de communisme dans cette problématique ?)
La critique de la " spéculation técéiste " consiste pour La Matérielle à " refuser de considérer que la contradiction prolétariat / capital porte en elle son nécessaire dépassement (il m'étonnerait que TC ait jamais qualifié le dépassement de " nécessaire "), et que cela même est sa " raison d'être. ". Considérer que la contradiction entre le prolétariat et le capital porte son dépassement reviendrait à une " compréhension achevée de la fin en sa nécessité se présupposant dans son origine ". Il y a une étrange obstination de la part de La Matérielle de faire entrer TC dans les petites boites convenues de la critique de l'hégélianisme.
En Effet :
" La révolution et le communisme se produisent historiquement dans le cours heurté de la lutte de classes, à travers les cycles de luttes qui le scandent. Ainsi la conception que nous avons actuellement de la révolution, dans la façon dont se présente le cycle de luttes actuels, c'est au cours du retournement dans la contre-révolution des caractéristiques de l'ancien qu'elle s'est forgée théoriquement et pratiquement (...). Ce processus peut encore nous arriver, la révolution n'est pas quelque chose d'établie, de connue une bonne fois pour toutes et vers quoi tendrait le mouvement, mais quelque chose que celui-ci produit. Si, par exemple, on peut dire maintenant que Mai 68 est en deçà de la critique communiste, c'est parce que c'est Mai 68 (entre autres) et le retournement des caractéristiques de l'ancien cycle dans la restructuration comme contre-révolution, qui ont produit cette critique. Il y a un monde entre les réserves que nous pouvions alors formuler (pas de formation de conseils ou pour d'autres pas de partis d'avant-garde, pas de jonction entre les occupations d'usines et la critique de la vie quotidienne...) et la théorie que le mouvement et son retournement permirent de produire : la révolution comme "autonégation du prolétariat" en tant que simplement abolition du capital et non développement d'une contradiction interne de la classe ou réalisation de l'humanité ; la défense de la condition prolétarienne comme limite des luttes quotidiennes ; l'absence de transcroissance entre luttes quotidiennes et révolution ; la théorisation et la critique du programmatisme ; la théorisation de la subsomption formelle du travail sous le capital et de la subsomption réelle ; l'identité entre le développement du capital et la contradiction entre le prolétariat et le capital ; l'exploitation comme étant cette contradiction ; l'identité entre le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et comme classe révolutionnaire ... La vision que l'on peut avoir maintenant de tout ce qui s'est passé au cours du cycle de luttes précédent, dans la perspective de la révolution telle qu'elle est la nôtre maintenant, ne préexiste pas à ce qui l'a produite. " (TC 16, p. 96)
" L'analyse des cycles de luttes et des phases insurrectionnelles doit partir du fait que ce sont des structurations spécifiques de la contradiction entre le prolétariat et le capital qui se modifient qualitativement (et qui sont dans leur spécificité le seul moteur de leur transformation) et non d'une "nécessité de la révolution communiste" qui évolue quantitativement. " (d°, p. 97)
" Alors qu'il faut expliquer la possibilité de cette situation ultime du rapport entre prolétariat et capital qu'est le rapport de prémisse par le nouveau cycle de luttes (sa structuration comme contradiction et son contenu), il (l'auteur du texte critiqué dans TC 16) fait l'inverse, il explique le nouveau cycle de luttes par le "rapport de prémisse" : le problème est résolu d'avance. Le fait que cette révolution ne soit que "probable" ne change rien au raisonnement : la nature révolutionnaire de la classe ("classe impossible") est posée comme le préalable nécessaire à la révolution. Ce préalable est confirmé par la suite : "la crise révolutionnaire ne peut donc se manifester que sous la forme d'un blocage de l'accumulation" (p. 2). S'il y a "blocage de l'accumulation", la question du dépassement de la défense de la condition prolétarienne n'a plus à être posée, elle est résolue. Le "blocage de l'accumulation" n'est pas un préalable à la révolution, mais l'action révolutionnaire elle-même. Avant la révolution, nous avons donc, dans ce texte, d'une part "la classe impossible", d'autre part le "blocage de l'accumulation", tout est joué d'avance. La révolution n'est pas ici activité du prolétariat, elle n'est que la résultante d'une double impossibilité préalable : celle du capital (blocage), celle du prolétariat ("classe impossible"). Si l'on veut considérer qu'il y a une liaison essentielle entre le cours quotidien du cycle de luttes et la révolution, ce n'est pas une "classe impossible" qui fait la révolution, mais qui le devient par la révolution, par les mesures qui sont prises dans le cours d'une crise qui devient crise révolutionnaire et qui en tant que telle devient le blocage de l'accumulation. C'est une classe, le prolétariat, engagé en tant que classe du capital dans sa contradiction avec le capital, qui est amené à prendre des mesures de communisation de la société dans son rapport de lutte avec le capital, et qui par là seulement devient, si l'on veut, cette "classe impossible", c'est-à-dire tout simplement se supprime en tant que classe en abolissant le capital. Sous des dehors semblant mettre au premier plan l'activité du prolétariat, c'est à un montage théorique formel de la révolution que nous avons affaire. Cela parce qu'il manque le moment essentiel, celui du cycle de luttes dans son cours quotidien, qui n'est là que pour "mettre en crise le capital". " (d°, p. 98)
" La révolution communiste, telle que nous pouvons maintenant la concevoir, telle qu'elle se présente dans ce cycle de luttes, est pour lui (critique du texte de Dauvé " Quand meurent les insurrections ") déjà là (limitée, avortée, avec des erreurs, des illusions, etc.) dans la révolution russe, la révolution allemande, la révolution espagnole. Si bien que lorsque nous disons que nous sommes d'accord avec la conception de la révolution qu'il présente à la fin de sa brochure, c'est parce qu'il ne s'aperçoit pas que cette révolution là, n'est pas, n'est plus, ce qu'était la révolution russe, etc. Elles étaient des révolutions de ce cycle de luttes qui était celui de l'affirmation du prolétariat, ce n'est plus le cas maintenant. La confusion n'est pas sans conséquence sur la théorie que l'on peut faire de la situation actuelle du rapport entre prolétariat et capital, sur la compréhension des luttes actuelles et sur la révolution comme dépassement produit de ce cycle de luttes. C'est-à-dire sur la façon dont on aborde ces luttes comme réellement productrices de leur dépassement (pratiquement et théoriquement) et non comme à juger par rapport à ce dépassement déjà posé comme une norme. L'histoire de la lutte de classes est production et non réalisation. " (d°, p. 115)
" La révolution est un conflit entre les classes qui met un terme au capital, elle est la détermination ultime du procès contradictoire du capital comme contradiction entre le prolétariat et le capital. C'est dans cette contradiction de classes, de par son contenu, que le mode de production capitaliste apparaît comme un mode de production historiquement déterminé, parce qu'il produit une classe révolutionnaire, c'est à dire portant contre lui le dépassement de ses contradictions, et le contenu de ce dépassement comme période radicalement nouvelle de l'histoire de l'humanité. La fin est produite, elle n'est pas déjà le sens caché du mouvement : irreproductibilité, socialisation du travail ou de la nature etc. Il ne faut pas concevoir le procès des contradictions capitalistes produisant la révolution, comme étant déjà en lui même le procès de son achèvement comme révolution. C'est ce que j'appelle les "systèmes de la révolution". Systèmes dans lesquel on ne conçoit qu'une contradiction est productive de son dépassement, que si on a fait de son dépassement ou de sa fin le principe même de son cours.
" Le capital a des contradictions qui sont amenées à produire leur dépassement ou simplement des crises. Si par exemple, la précarisation peut, par analogie, dans une vision européenne, être baptisée "tendance à l'irreproductibilité", mondialement elle est intégration dans le procès de l'exploitation de millions d'individus. A partir du moment où l'on a engrossé les contradictions du capital d'une tendance quelconque, on n'est plus à même de reconnaître ces contradictions comme la condition et le procès même de la valorisation. A ce moment là l'activité de la classe comme moment du dépassement de la contradiction, comme production réelle et non prédéterminée de ce dépassement devient superfétatoire, l'activité de la classe est cernée dans le système comme le mouvement de la fin par lequel seul le procès a existé, la fin donnée dans le procès comme activité. " (TC 13, p. 24)
Le dépassement d'une contradiction n'est pas quelque chose qui vient se surajouter à la contradiction on ne peut pas définir la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans son contenu, l'exploitation, puis se demander comment elle produit son dépassement. On ne peut comprendre une contradiction, dans sa forme la plus immédiate, que comme un procès, celui de sa propre annulation, de son dépassement. C'est ce que Marx exprime continuellement chaque fois qu'il est question soit de la contradiction entre le prolétariat et le capital, soit du développement contradictoire du mode de production capitaliste. Dans le capital, les conditions de son abolition et le procès de celle-ci ne sont rien d'autres que la lutte des classes produisant leur dépassement et non réalisation de celui-ci. Sans ce processus c'est la lutte des classes elle-même qui ne pourrait exister. Le dépassement n'est pas un ajout (la cerise sur le gâteau) à ce dont il est le dépassement, mais " le mouvment qui abolit les conditions existantes ", dans les conditions existantes. Le communisme est bien en relation avec ce qui le précède mais il n'est pas dans ce qui le précède. Parler de contradiction et de dépassement ne construit pas nécessairement une téléologie dans la mesure où le dépassement produit par une contradiction ne lui préexiste. Dans " Un chapitre inédit du Capital ", Marx écrit que le capital crée " les conditions matérielles de sa dissolution, supprimant du même coup sa justification historique en tant que forme nécessaire du dévelopement économique et de production de la richesse sociale (p. 264). Mais ce processus, sorti de l'objecivisme programmatique, c'est le cours de la lutte des classes ; ou alors il faut jeter toute l'analyse du " Capital " et des " Fondements " toute volonté même d'analyse du mode de production capitaliste non " apologétique ".
La téléologie et l'aufhebung consisteraient à dire que le dépassement existe déjà comme réprimé dans le capital (ce que l'on fait chaque fois que l'on subsitue le concept d'aliénation au concept d'exploitation). Qu'est-ce alors que ce dépassement contenu dans la contradiction ? Rien d'autre qu'une position toujours actuelle dans la lutte des classes. La fin est si peu contenue dans le début que l'on se contente d'appeler communisme le dépassement que produit la lutte des classes et que l'on a aucune autre idée de ce qu'est le communisme que comme ce qui advient dans la lutte des classes. Le communisme est réellement produit et non réalisé, il ne s'agit pas de travestir la contradiction entre prolétariat et capital en contradiction entre capitalisme et comunisme. Le communisme est ce que cette contradiction produit et non ce qui la produit. On peut même dire que le communisme est le mouvement contradictoire du mode de production capitaliste, le procès de sa caducité, une telle affirmation ne se réfère pas à un futur. C'est en cela que le dilemme inéluctabilité (nécessité) / possibilité ou aléatoire est rejeté. Le rapport entre prolétariat et capital est une contradiction parce qu'elle remet constamment en cause ce dont elle est la dynamique, c'est pour cela que l'idée du communisme existe parce qu'il existe réellement, dans ce mouvement, ici et maintenant. Quand on parle de l'inéluctabilité ou de la possibilité du communisme sans reconnaître que la question n'est pas celle d'un aboutissement mais celle, présente, de ce qu'est la lutte de classe, on n'a pas compris qu'elle est, parce que contradiction, le mouvement de son dépassement. C'est la situation et l'activité quotidienne du prolétariat, dans son acception la plus immédiate, qui est, au présent, le cours du dépassement de la lutte des classes, son propre dépassement, elle est sa propre condition pour faire éclater la société capitaliste. C'est seulement en cela que l'on peut dire que le dépassement de la contradiction est sa raison d'être. La lutte de classe produit son dépassement et n'existe qu'en ce qu'elle le produit.
Il s'agit seulement de penser la situation dans laquelle nous nous trouvons et de reconnaître que la lutte de classe dans laquelle nous sommes inéluctablement embarqués c'est la caducité du mode de production capitaliste. Nous ne voyons pas plus loin que notre cycle de luttes, ce cycle porte tel contenu et telle structure de l'affrontement entre le prolétariat et le capital, et c'est la révolution communiste, parce qu'il est rigoureusement impossible d'en envisager d'autres formes et d'autres contenus. Nous ne parcourons qu'un petit bout d'histoire et n'étant pas hégélien nous nous en contentons. Nous agissons et pensons dans la situation déterminée actuelle et nous n'avons pas choisi d'agir. Nous relions comme développement historique la situation actuelle et la révolution et nous pensons la révolution, de façon profane, à partir de la situation actuelle et nous disons : " voilà dans la situation actuelle ce qui nous mène à la révolution, parce que le communisme est au présent le contenu de la lutte de classe ". Nous ne disons pas que le communisme, dans le futur, est inéluctable ou qu'il est possible, parce qu'on s'en fout. Nous considérons le futur et sa relation à l'actuel comme production historique présente. Il est vrai que l'on a alors " subsumer les luttes immédiates sous l'absolu de la contradiction prolétariat / capital et de son dépassement " comme dit La Matérielle, mais on pourrait ajouter : " et inversement, subsumer la contradiction sous les luttes immédiates ". Cela est tout aussi vrai que l'existence du mode de production capitaliste comme rapport d'exploitation, c'est-à-dire que nous n'avons rien " subsumer " du tout. On peut dire que l'on va étudier chaque lutte pour elle-même, comme " objet fini " et que l'on va dire " il y a cela ", on peut le dire mais on ne peut pas le faire (à moins de considérer que les dépêches de l'AFP font de la théorie).
Quelques mots sur le notion de " limites " qui serait la preuve du caractère spéculatif de la théorie técéiste. Employer la notion de limites ce n'est pas se situer dans le registre du " pas encore ", c'est reconnaître que le cycle de luttes actuel, parce que la contradiction se situe au niveau de la reproduction, est une tension constante, dans chaque lutte, entre la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe et son entière définition exclusivement dans les catégories du capital (la première caractéristique n'existe que de par la seconde) : le mouvement d'action directe, la lutte des chômeurs, novembre-décembre 95, mais aussi la lutte des dockers de Liverpool, Cellatex, etc. La limite (agir en tant que classe) est ce sans quoi la lutte n'aurait pas lieu et ce qui, simultanément, la renvoit à l'autoprésupposition du capital, la fait disparaître, dans son cours même et pas seulement dans son aboutissement, comme lutte de classe.
En philosophie, c'est un exercice de style facile de critiquer le concept de contradiction, mais ce sont toutes les caractéritiques du rapport entre prolétariat et capital qui nous amènent à utiliser ce concept qu'il serait plus intéressant de voir critiquer, c'est-à-dire que nous attendons de voir montrer que la définition du concept d'exploitation avec toutes ces déterminations, tel que TC l'a formalisée (TC 15, p. 105), est fausse. Si, en revanche, l'exploitation c'est bien cela, alors elle est une contradiction.
On peut refuser qu'il y ait contradiction, mais on peut aussi refuser de comprendre le mode de production capitaliste. On peut contester que le mode de production capitaliste soit une contradiction en procès et que celle-ci soit lutte des classes, mais on peut aussi contester la réalité du mode de production capitaliste, de la baisse tendancielle du taux de profit, du rapport entre surtravail et travail nécessaire etc. Le texte du Capital n'est pas l'exposition du fonctionnement du capital mais sa nécrologie. Une " théorie révolutionnaire " est une théorie qui parle du communisme au présent, or c'est cela même qui pour La Matérielle est " spéculatif ", mais c'est alors le fait même de sortir des formes de l'autoprésupposition du capital qui est " spéculatif ". En définitive, c'est de prononcer le mot de communisme qui devrait être qualifié de " spéculatif ".
Conclusion : pourquoi La Matérielle ?
La Matérielle développe un discours " révolutionnaire " post-moderne (guillemets parce que la problématique de La Matérielle évacue elle-même la possibilité de parler de révolution ) : élimination de tous les " grands romans ", esthétique du fragment, ouverture éclectique, instabilité, hétérogénéité des citations. On ne saurait dénier toute vérité à cette critique du messianisme révolutionnaire, de la rationalité historique, du progressisme que La Matérielle partage avec l'idéologie post-moderniste mais de là à réduire l'oeuvre de Marx et la théorie de la révolution communiste jusqu'à aujourd'hui à ces éléments il y a un peu d'abus. On trouve dans La Matérielle quelque chose de nouveau dans le champ de la théorie de la révolution communiste : une théorie révolutionnaire serait une théorie de la lutte des classes dont le dispositif impliquerait que l'on ne puisse pas parler de la révolution et du communisme (la façon dont La Matérielle tente de relier sa théorie de la lutte des classes dans un sursaut spéculatif, la " forme ultime ", apparaît en fait comme surajoutée). Une théorie de la lutte des classes d'un côté, de l'autre un communisme qui, via le clynamen, n'a plus aucun rapport avec la première. La seule façon de parler de la révolution deviendrait l'impossibilité d'en parler, à condition que d'autres en parlent car si La Matérielle ne pouvait plus se placer dans cette posture d' " autocritique " sa théorie serait immédiatement rejetée hors du champ d'une théorie de la révolution. Dans La Matérielle, la critique de la transcroissance entre le cours immédiat de la lutte de classe et la révolution, la critique de toute positivité faisant son chemin dans le cours de l'histoire (qui n'existe que pour être ce chemin), sont devenus l'objet même de la théorie. Il y a erreur sur le programatisme dont la critique est ramenée à une critique théorique et non à l'analyse de modalités historiques de l'exploitation. Ibi statur, dit La Matérielle, " restons en là ". C'est une expression radicale, mais unilatérale, de la situation du prolétariat face au capital dans le nouveau cycle de luttes : le prolétariat ne peut plus produire à partir de ce qu'il est immédiatement dans le mode de production capitaliste les bases de la société future. C'est là qu'en reste La Matérielle : nous sommes jetés dans un petit bout d'histoire qui n'a plus aucun sens. De cette position en apparence solide, La Matérielle peut pointer tous les risques théoriques inhérents à voir dans la situation actuelle son dépassement. Solide, car constamment la lutte du prolétariat est renvoyée aux catégories de l'autoprésuposition du capital. Mais solide seulement en apparence car c'est à propos des catégories de l'autoprésupposition du capital et des seuls aspects de la lutte de classe pouvant être ramenés au partage de la valeur ajoutée et au syndicalisme que La Matérielle devrait dire " restons en là ". Cela n'empêche que de ce poste d'observation théorique La Matérielle assure une sorte de veille théorique sur tous les risques de dérapages " spéculatifs " inhérents à une théorie de la révolution dans la situation présente de disparition de toute positivité révolutionnaire et oblige à faire attention à ce que l'on écrit. La Matérielle est la critique interne de la théorie de la révolution dans ce cycle, critique que toute théorie de la révolution doit se faire à elle-même. Le problème réside dans le fait que, dans La Matérielle, cette critique interne s'est en quelque sorte " autonomisée " et se donne comme la totalité d'une théorie nouvelle. On retrouve là, dans cette " autonomisation " (guillemets car en même temps que " théorie nouvelle " La Matérielle se veut processus d'autocritique des théories dites " post-prolétariennes "), son incapacité essentielle à être cohérente sur sa propre légitimité à prononcer les termes de révolution et de communisme du fait que sa cohérence, en tant que théorie, est à l'extérieur d'elle-même (dans les autres théories).
Théorie Communiste