La critique de la médiation du programme et la critique de l'immédiatisme de l'anticitoyennisme ne constituent que le "côté négatif ", que l'envers de la théorie de la communisation. La critique doit devenir élaboration positive dans l'analyse des luttes comprenant bien sûr celles des anticitoyennistes. C'est la lutte de classe du prolétariat qui produira le dépassement immédiat du capital dans la crise généralisée de l'exploitation, dans l'éclatement de la contradiction entre les classes, capital et prolétariat. Ce qui sera le plus important dans cet éclatement de la contradiction c'est que le prolétariat ne sera pas autonome, contrairement à ce que souhaitent les conseillistes et contrairement à la pratique auto- référentielle de l'émeute BB.
Le texte le plus intéressant de ceux qui veulent donner des " bases de classe " à l'anticitoyennisme est " l'appui à l'appel pour un bloc anticapitaliste révolutionnaire " (mars 2000) des communistes de conseils des Etats Unis : Collective action Notes, Red and Black Notes et The bad days will end, traduit et publié dans " cette semaine " N° 80 et diffusé sur son site internet, texte que nous reproduisons en annexe. [1]
Après une critique du contenu réformiste du mouvement antimondialisation, le texte en arrive à l'essentiel et c'est là que commence notre critique :
1° ".. pour être contre la mondialisation il faut être contre le capitalisme, l'Etat et la nation."
Il est évident que c'est faux ! Etre contre la mondialisation c'est s'opposer aux politiques concrètes du FMI, de l'OMC de la BM et tutti quanti, c'est s'opposer à l'ensemble des politiques qui sont la mise en place d'un marché mondial de la force de travail, à la spécialisation des productions par pays et groupes de pays ; bref c'est bel et bien s'opposer à la mondialisation qui est d'ailleurs bien souvent qualifiée de mondialisation libérale.. Dire que cette opposition est sans avenir, c'est autre chose que dire qu'on n'est pas antimondialiste si on n'est pas anticapitaliste. Le grave défaut de cette position c'est de poser qu'on va intervenir pour dire aux gens ce qu'ils font vraiment contrairement à ce qu'il croient faire ! Non, ils font exactement ce qu'ils disent ! Cela n'exclut évidemment pas de vouloir clarifier les choses mais cette clarification ne sera pas la révélation aux manifestants de leur vraie nature. Les affrontements dans lesquels les BB ont été centraux ont certainement fait changer de position de nombreux manifestants, mais changer n'est pas découvrir ses vraies positions qu'on ignorait. De manière plus générale cette compréhension relève d'analyses normatives qui posent ce qui doit être et ne pose pas de processus de transformation véritable, la fin est dans le début, c'est au sens strict un devoir-être, une nature.
2° " Cette opposition nécessite une perspective prolétaire : être en faveur de la classe ouvrière et la possibilité pour celle-ci de s'organiser de façon autonome et révolutionnaire au sein de conseils ouvriers."
Tout d'abord on est étonnés car on vient de voir que pour être contre la mondialisation il faut être contre le capital et voilà maintenant qu'il faudrait en plus être pour les conseils ouvriers. C'est un exposé des raisons de la présence des conseillistes qui est fait : "...être en faveur de la classe ouvrière et la possibilité pour celle-ci de s'organiser de façon autonome et révolutionnaire au sein des conseils ouvriers". Ici on voit une position propagandiste en faveur de l'organisation autonome de classe, organisation qui, contre les bureaucraties réformistes détournant les luttes, révèle la vraie nature révolutionnaire du prolétariat. C'est l'autonomie qui est censée permettre à cette vraie nature de se révéler.
Plus fondamentalement on a ici une position strictement "programmatique" de la révolution : la classe doit s'organiser face au capital, s'en séparer, s'affirmer ; c'est exactement ce qui est maintenant radicalement devenu impossible. Ce que manifestent à leur manière les BB, les anticitoyennistes. Cette impossibilité revient immédiatement sur ces camarades et rend leurs positions proprement intenables d'illogisme. Les rédacteurs doivent aussitôt détromper le lecteur qui aura vu le caractère anachronique flagrant de leurs positions, ce qui amène le point suivant :
3° "Cette idée n'est pas un relent de la vieille gauche ou de dogme léniniste dans lequel le prolétariat des usines, organisé au sein de syndicats, serait le sujet " réel" de l'histoire."
Certes ce n'est pas à former de nouveaux syndicats qu'ils appellent, mais d'une part Lénine n'était pas trop syndicaliste ( !), ensuite, encore une fois, les syndicats ne détournent pas les ouvriers de la révolution et pour finir n'est ce pas en tant que sujet "réel" que les conseillistes appellent les ouvriers à former leurs conseils ? On comprend cette dénégation car il est vital de se distancier de la vieille gauche et du léninisme sous peine d'être totalement ringardisé dans le milieu visé par cet appel, mais cette dénégation ne change rien et quand ces camarades communistes en arrivent à la situation actuelle tout bascule et devient antinomique avec ce qu'ils viennent de dire, ce qui amène au point suivant :
4° "La mondialisation elle-même a entraîné une désindustrialisation de larges pans de la main-d'oeuvre américaine. En même temps, le capitalisme sous sa forme moderne, a transformé la société en une "usine sociale" dans laquelle nous sommes tous des travailleurs".
Tout d'abord on ne comprend plus ce que voulait dire "être en faveur de la classe ouvrière ", car d'une part il y aurait beaucoup moins d'ouvriers et d'autre part la société serait une usine sociale dont tous les membres seraient des travailleurs. Où sont passés les conseils ouvriers ? Et si c'est la société qui est une usine on ne voit même plus de classes, tout au plus des riches au-dessus et au-dehors de la société. On reconnaît bien sûr l'influence des théories opéraïstes telles que Negri les a développées, "l'ouvrier social" qui débouchent sur la multitude. C'est la théorie du "general intellect". L'emploi qui est fait ici de ce concept place, dans le travail, le "general intellect". On débouche alors sur la multitude qui l'incarne, elle est le caractère social, en lui-même, du travail. Or, le "general intellect", c'est le capital. Au moment même ou l'on donne à l'Autonomie un contenu qui lui est adéquat (le caractère social du travail comme rapport immédiat du travail à lui-même), ce contenu fait disparaître le prolétariat comme classe particulière. Ce texte se tire de la difficulté par une pirouette en citant la revue Aufheben.
5° "Si nous combattons le capital, alors nous devons nous considérer nous-même comme le prolétariat"
Pourquoi donc se poser la question de savoir si on est le prolétariat ? il suffit d'être contre le capital ! Les BB sont bien plus cohérents, ils ne représentent qu'eux-mêmes et c'est très bien comme ça !
6° "A travers cette union entre la classe ouvrière et son essence, nous construisons ainsi la base d'une véritable unité internationale, qui posera un jour les fondements de l'abolition du capitalisme, du salariat et du travail en lui-même".
Que signifie "l'union entre la classe ouvrière et son essence" ?
Nous voyons des communistes qui participent aux actions en posant qu'ils sont le prolétariat puisqu'ils combattent le capital, on comprend donc que l'essence du prolétariat c'est combattre le capital et donc que la classe ouvrière doit rejoindre son essence grâce à la perspective dans laquelle ces communistes agissent dans l'antimondialisme, c'est-à-dire en voulant y créer un "pôle politique" anticapitaliste.
Pour ces groupes la classe ouvrière a donc une essence anticapitaliste. Comme dans le rapport capitaliste la classe ouvrière c'est la force de travail salariée, son essence c'est bien sûr le travail, pour poser que son essence c'est d'être anticapitaliste, il faut donc que ce soit le travail qui soit anticapitaliste. Ce qui est très exactement le contenu du programme du mouvement ouvrier, la "vieille gauche" et le "Léninisme" dont ces groupes veulent se différencier.
Poser une nature révolutionnaire (essence) du prolétariat est nécessaire lorsque l'on appelle à son autonomie. En effet l'autonomie est censée libérer la nature révolutionnaire du prolétariat habituellement muselée par la bureaucratie politique et surtout syndicale (ici l'AFL-CIO).
7° "Nous construisons la base qui posera un jour les fondements de l'abolition du capitalisme, du salariat et du travail en lui-même".
Cette fois on ne peut pas dire que c'est de l'immédiatisme ! On construit (déjà ça prend du temps) " la base qui posera un jour " (donc une fois construite cette base doit encore attendre son heure) " les fondements de l'abolition... ". Cette base c'est sans doute une organisation (la véritable unité internationale) et ces fondements sont-ils les conseils ? Les conseils sont dans cette logique des organes proprement révolutionnaires et s'ils ne sont que des fondements de l'abolition du capitalisme on doit en déduire qu'il n'y a pas production immédiate du communisme mais étape transitoire. L'ordre des termes : "abolition du capitalisme, du salariat et du travail en lui-même" souligne le problème. On voit mal les conseils ouvriers être des organes d'abolition du travail car les conseils ne peuvent être que des organes de dictature du prolétariat, c'est-à-dire d'affirmation du travail.
Confier aux conseils ouvriers la tâche d'abolir le travail est une tentative de faire coïncider le programme ouvrier avec la situation actuelle dans laquelle le prolétariat entre en contradiction immédiate avec sa propre existence comme classe. L'IS avait déjà en son temps avancé le même thème, mais ce qui était à l'époque le point le plus avancé de la théorie révolutionnaire est maintenant totalement dépassé et constitue un évitement de la remise en cause du programme ouvrier, un raccourci théorique qui laisse en l'état le programme et s'exempte d'analyser le mouvement BB. Cette position entérine la formule "radicale" d'abolition du travail sans saisir en quoi cette formule renvoie à une remise en cause du travail salarié qui met dans l'activité elle-même ce qui est le contenu de la contradiction entre les classes qu'est l'exploitation. L'abolition du travail est une formule qui retourne l'affirmation du travail sans quitter la problématique du travail, c'est une démarche qui toujours et encore reste dans l'essentialisme, tant de l'exploitation que de la révolution. On pourrait dire que peu importe le terme et que ce qui compte c'est que le prolétariat abolisse le capital. Mais il y a cohérence entre la considération qu'il y a une nature révolutionnaire du prolétariat qui est forcement le travail et la référence aux conseils, c'est cette cohérence là qui reste incohérente avec l'abolition du travail (l'expression bricolée et conservatrice que l'on a vue de l'opposition des prolétaires à leur condition de classe) et surtout avec le caractère immédiat du communisme qui est posé par le BB, de manière immédiatiste mais qui en tout cas ignore toute transition au communisme, transition incontournable dans la théorie des conseils.
C'est en résumé un texte ultra-gauche qui se raccroche au Black bloc. Collective Action Notes est très lié à Echanges et partage avec lui tous les thèmes d'autonomie du prolétariat et de nature révolutionnaire du prolétariat. Cette position de classe programmatique s'adapte très mal à l'intervention des BB qui ne s'embarrassent pas d'une telle gymnastique discursive " Construire la base qui posera un jour..." Et ce n'est pas la pirouette : "Nous combattons le capitalisme alors nous devons nous considérer nous-même comme le prolétariat" qui résout quoi que ce soit.
Les BB diront en substance : "nous sommes des individus, des Hommes et nous voulons nous libérer de la domination ( et non de l'exploitation) capitaliste". Et c'est finalement à la fois plus clair et moins faux puisque ce sont bien des prolétaires qui s'opposent à leur appartenance de classe. Ils ne cherchent pas à faire coïncider une forme morte, le programme ouvrier, avec l'anticapitalisme humaniste radical.
Aucune position conseilliste ne peut agir comme BB, des conseillistes le peuvent mais ils ne peuvent avancer le programme des conseils. Critiquer l'humanisme théorique des BB n'est pas restaurer le programme ouvrier, ce que tente le texte de ces trois groupes conseillistes. Le texte qui se présente comme une analyse critique de l'antimondialisation et comme l'ouverture d'une perspective prolétarienne fonctionne toujours selon le système du dévoilement :
a) dévoilement de ce que doit être l'antimondialisation pour l'être vraiment :
"Pour être contre la mondialisation il faut être contre le capitalisme".
b) dévoilement de l'essence du prolétariat :
" Si nous combattons le capital alors nous devons nous considérer comme le prolétariat".
Ces groupes ne partagent pas la conviction des BB d'une toujours possible transcroissance d'un mouvement en révolution, ni la conviction que la révolution c'est ici et maintenant. Mais ce non-immédiatisme c'est la construction d'une véritable internationale, puis c'est l'organisation des ouvriers en conseils, c'est-à-dire que ce non immédiatisme est l'organisation politique du prolétariat. Le paradoxe est donc que le prolétariat aurait une essence révolutionnaire mais il faut l'organisation du prolétariat pour que cette essence se manifeste. C'est la question du devenir révolutionnaire du prolétariat qui est ainsi reposée alors qu'elle était résolue en posant une essence révolutionnaire. Cette manifestation de l'essence du prolétariat dans le mouvement antimondialiste, c'est une démarche de dévoilement de sa vraie nature au prolétariat. Le dévoilement est toujours lié à construction de la conscience, de la conscience vraie qui se manifeste finalement dans l'organisation.
A l'heure actuelle, comme le montre l'expérience des BB ou encore la lutte des chômeurs en France le devenir révolutionnaire des prolétaires c'est le devenir immédiatement contradictoire à leur propre appartenance de classe, de leur contradiction au capital.
S'opposer à sa condition prolétarienne interdit une quelconque construction préalable à la lutte de classe et à la révolution, toute construction se fait sur la base de ce qu'on est dans cette société, elle est toujours une affirmation de sa condition, cette énonciation est une "position théorique", mais c'est la lutte de classe qui ne produit plus un mouvement ouvrier. Si un nouveau mouvement ouvrier ne se construit pas, ce n'est ni l'effet d'une propagande capitaliste après l'effondrement du socialisme réel, ni l'effet de l'idéologie petite-bourgeoise que véhiculerait la couche dirigeante de l'antimondialisme. La fin du socialisme et l'éclosion de l'antilibéralisme sont produits par la même cause qui a produit la disparition du mouvement ouvrier : la restructuration capitaliste des années 80 et 90. Le texte que nous analysons fait allusion à cette restructuration lorsqu'il parle de la "désindustrialisation de larges pans de la main d'oeuvre américaine. En même temps, le capitalisme sous sa forme moderne, a transformé la société en une vaste "usine sociale" dans laquelle nous sommes tous des travailleurs".
Cette restructuration a été la mise en adéquation du procès de travail et des conditions de reproduction du prolétariat avec l'exploitation sur la base de l'extraction de plus value sous sa forme relative, ce qui se traduit par la flexibilisation, la précarisation du travail salarié et la mondialisation du cycle du capital, mondialisation qui, parce qu'elle remet en cause la péréquation du profit dans des aires nationales, détruit les Etats-providence et leurs politiques keynésiennes. La contradiction entre le prolétariat et le capital se centre maintenant sur la reproduction même des classes, le prolétariat n'a plus de positivité à opposer au capital et ne peut plus former un mouvement qui la porte (le mouvement ouvrier avec son programme de développement des forces productives). Le prolétariat entre maintenant en opposition immédiate à son existence comme classe dans son opposition au capital, il ne peut plus y avoir de politique ouvrière, ni révolutionnaire, ni véritablement réformiste. Le réformisme défensif du welfare state de l'antilibéralisme ne détourne pas les luttes, ce sont les luttes qui ne posent plus d'au-delà du capital à atteindre après une période transitoire sous le contrôle du prolétariat.
Cela ne crée pas, contrairement à ce que laisse penser le texte, un prolétariat classe unique mais c'est dans ce cadre nouveau que les salariés semi-intellectuels de l'Etat et des services sociaux (en France surtout) défendent l'Etat-providence et la régulation du capital mondial, ce faisant ils représentent adéquatement les luttes défensives du prolétariat, cela vaut bien les bureaucraties ouvrières social-démocrates ! Les conseillistes en appellent à l'autonomie, mais l'autonomie dans le capital c'est avoir sa propre bureaucratie ! Sinon on parle des luttes tout simplement, il ne faudrait tout de même pas croire que des conseils ne pourraient pas se bureaucratiser, ha ! mais nous oublions ils doivent être formés de délégués nommés et révocables à tout instant ! L'inventivité juridique des conseillistes cherche à empêcher l'organisation de classe à laquelle ils appellent d'être une organisation ! Toute organisation de classe dans le capital se structure comme le capital l'impose et se bureaucratise, et "la base d'une véritable unité internationale fondement de l'abolition du capitalisme" le serait tout autant si elle devait exister, mais elle n'existera pas.
Actuellement une position anticapitaliste de classe ne peut partir que de la mort du mouvement ouvrier et de son programme. Dans le mouvement antimondialisation on a deux courants liés et ennemis : le Démocratisme Radical ou citoyennisme et l'anticitoyennisme (pour employer les termes utilisés en France) ou bien l'antilibéralisme et le Black blok. Le DR pose l'indépassabilité du capital à humaniser, le mouvement BB de son côté agit comme si le capital comme rapport social d'exploitation était déjà aboli et réduit à une domination. Dans cette situation on peut voir se juxtaposer deux pratiques : l'une (DR) écarte toute révolution et l'autre (BB) "l'enjambe". Les deux peuvent agir de concert mais, de plus en plus, le DR se suffit à lui-même. Cette étrange situation est produite par le fait évident que les manifestations anti-sommets ne sont pas des luttes ouvrières, ces mouvements s'articulent à des luttes ouvrières et de chômeurs, paysannes, ou à des luttes de "petits bourgeois" paupérisés mais elles posent avec conséquence deux acquis :
Ces luttes sont défensives et ne portent pas leur dépassement sur leurs propres bases mais s'opposent à la poursuite de la restructuration qui est approfondissement de l'exploitation, par la mondialisation et la dérégulation économique libérale.
Le communisme ne peut plus passer par l'affirmation du prolétariat et donc se présente maintenant avant la révolution, comme action au-delà de la classe, faute de pouvoir être abolition immédiate des classes.
Cette tentative de la part de trois groupes conseillistes américains de suturer le programme ouvrier à l'immédiatisme illustre la nécessité de saisir la révolution comme communisation, action de classe abolissant immédiatement les classes. Le problème se situe exactement au point de contact entre la mort du programme ouvrier et l'exigence immédiate du communisme.
La volonté de créer une perspective pour une action autonome du prolétariat repose sur deux postulats intimement liés :
1° Le prolétariat, bien qu'il mène une résistance permanente à la base contre l'exploitation capitaliste, (cf. "Fragile prospérité, fragile paix sociale", Curtis Price, édit : Echanges ) n'est finalement pas autonome dans sa lutte mais encadré et entravé par des organisations syndicales et politiques qui ne le représentent pas réellement mais qui sont des structures fondamentalement capitalistes et contre-révolutionnaires. Le problème c'est que si ces organisations sont en effet totalement intégrées à la société capitaliste et chargées de la gestion conflictuelle de l'exploitation de la force de travail, elles sont par-là représentatives de la force de travail achetée par le capital, cette force de travail n'étant (malheureusement pour CAN) que l'autre nom du prolétariat. Cette représentativité globale ne signifie absolument pas qu'il n'y a pas de conflits au sein des luttes de classe ni surtout que le syndicalisme épuise la lutte de classe, mais que fondamentalement il n'y a pas un manque d'autonomie qui s'oppose à une action révolutionnaire du prolétariat.
2° On peut ouvrir une perspective au prolétariat, c'est-à-dire que le positionnement se proclamant révolutionnaire prolétarien crée un espace où l'action et l'organisation du prolétariat peuvent se développer, ce qui suppose que c'est une proclamation politique qui peut ébranler le dit carcan politico-syndical et que le prolétariat n'attend que ça.
La conclusion de ces deux points est que le prolétariat autonome présent dans les manifestations, c'est tout simplement les quelques personnes qui se proclament prolétariennes-autonomes et qui finissent par se considérer comme le prolétariat pour ne pas devoir parler en son nom !
Les conseillistes américains atteignent ici une forme de mise en abîme : on appelle à l'autonomie du prolétariat, on est donc le prolétariat ; ils devraient manifester entre deux miroirs, ils se verraient ainsi être virtuellement l'immense majorité qu'est le prolétariat.
Cette position a un sens théorique, le prolétariat existerait deux fois :
le prolétariat comme classe révolutionnaire, l'essence du prolétariat. (et comme qui dit essence dit forcément aussi phénomène)
le prolétariat comme force de travail salariée par le capital, le prolétariat comme phénomène.
Les deux prolétariats sont séparés, l'essence, on le sait, est très volatile et ne subsiste d'elle que la mémoire, ce sont les conseillistes qui conservent et magnifient les momentshistoriquesdans lesquels le prolétariat aurait eu une pratique révolutionnaire directe : les conseils. Il est donc normal que le prolétariat phénoménal doive s'unir à son essence, qui, bien qu'elle se considère comme le prolétariat, reste parfaitement consciente que ces manifestations ne sont pas des luttes prolétariennes même si elles sont prises dans la contradiction de classe et s'articulent à des luttes de classe.
Cette ambivalence militante est la forme active d'une théorie ambivalente du prolétariat : la théorie des deux prolétariats ou du prolétariat double ou de la nature dite contradictoire du prolétariat. Toutes ces formes théoriques ont en commun d'avoir une nature du prolétariat, cette nature c'est d'être travail salarié et non-propriété face au capital. C'est par ce "face au capital" que les deux aspects peuvent exister séparément ou "contradictoirement" (si l'on défend comme perspective l'autonégation du prolétariat). D'un coté, le prolétariat du et pour le capital, de l'autre, le prolétariat non capital et contre le capital. En réalité, ces deux aspects n'existent pas pour eux-mêmes ils sont identiques, ils ne définissent pas une dualité interne de la classe mais le rapport entre prolétariat et capital comme exploitation. Cette extériorité du prolétariat et du capital qui fait transférer dans le prolétariat la contradiction entre les classes est constitutive de la fin de l'époque programmatique de la lutte du prolétariat, celle des conseils, où l'affirmation de classe est conservée mais sans aucune médiation de l'Etat, où le prolétariat assumerait directement la période transitoire de l'Etat ouvrier et où donc la dégénérescence de l'Etat serait l'auto-abolitionprogrammée du prolétariat. C'est cette théorisation de la fin de l'époque du programme révolutionnaire (l'époque du conseillisme historique de Pannekoek ) qui donne naissance à cette dualité théorique du prolétariat sur laquelle est fondée l'essence dont il est question ici.
Ce n'est en aucune façon la volonté d'être dans ces manifestations que nous critiquons ici car ces manifestations sont vraies et s'opposent réellement à l'Etat. Les Black Blocs avec leurs limites (qui sont celles de la situation elle-même) dans leur pratique émeutière pointent le contenu de la révolution : l'abolition de la condition prolétarienne par et dans l'affrontement avec le capital, abolition qui sera ainsi abolition de toutes les classes. Ce qui est critiqué ici c'est la volonté d'y être en tant que le prolétariat (son essence) et, en posant que l'antimondialisation doit être anticapitaliste pour être antimondialiste, prétendre lui ouvrir une perspective dans ces manifestations .
Les manifestations ne peuvent être (réellement) qu'en deçà de la révolution, éternisation d'un capital horizon indépassable ou (symboliquement ) enjambement au-delà du rapport révolutionnaire, réappropriation d'un espace urbain déserté par sa population remplacée par la police, destruction des symboles du capital (dépassement symbolique encore une fois, des armes de la critique par la critique par les armes) et création d'un "nouveau rapport social "entre les émeutiers (ce qui pointe l'abolition de la condition prolétarienne).
Les conseillistes qui, comme tous les rupturistes, appellent à une "action autonome" de la classe prolétarienne, sont placés devant une alternative impossible : être dans les manifestations comme les BB ce qui implique qu'ils ne représentent qu'eux-mêmes et posent le développement de la lutte prolétarienne comme celui de l'émeute elle-même telle qu'elle est ou continuer dans leurs chapelles à lancer des incantations à l'autonomie de la classe, à vilipender les antimondialistes et à envier les BB.
Pour résoudre ce dilemme de devoir choisir entre un "faire quelque chose" non-révolutionnaire et un "ne rien faire" révolutionnaire, certains conseillistes tentent un "faire prolétarien par procuration", un faire dépassant l'incantation par la proclamation de l'existence d'un créneau ouvert au prolétariat dont ils seraient en quelque sorte l'avant-garde en dépit de leur anti-avant-gardisme définitoire.
Les conseillistes ne se rallient pas sans réserve au mouvement activiste BB qui n'en appelle pas au prolétariat et se fonde sur l'individu mythiquement au-delà du capital dans son opposition au capital. Ils savent que cette opposition ne pose pas un dépassement révolutionnaire et ils le montrent dans leur refus de se rallier sans préserver leur théorie conseilliste, c'est-à-dire une analyse qui se veut strictement de classe mais programmatique. Les BB sont au-delà du programme dans leur immédiatisme du communisme et les conseillistes (au risque d'être de vieux ouvriéristes) tentent de préserver le programme dans et malgré l'attirance de la lutte BB contre la mondialisation et le réformisme antimondialiste. En fait, ici, la théorie conseilliste se saborde.
Le communisme ici et maintenant et le communisme médié par l'affirmation de classe, sont deux positions théoriques qui ne sont pas dans une équivalence. Le programme n'existe pratiquement plus sous une forme organisationnelle alors que le mouvement d'action directe est la dynamique autonomisée de la contradiction de classe dans ce cycle (cf. TC 17), mais leur opposition pose tout de même sur le plan théorique et "à leurs corps défendant" la communisation comme action de classe.
Le courant conseilliste se trouve devant l'antimondialisme démocrate-radical en position de dénonciation, l'anticitoyennisme aussi quoique sur d'autres bases. L'intervention des BB dans les manifestations anti-sommet de Seattle a eu une très grande importance, les conseillistes américains se sont donc trouvés amenés à vouloir s'unir aux BB en y "important" leur théorie (moyennant l'abolition du travail par les conseils), ce collage semble possible car bien que les BB ne soient pas sur des positions de classe et qu'ils s'opposent au capital comme marchandises et domination et non comme exploitation, ils ont vis-à-vis de la théorie du prolétariat une attitude révérencielle. Les BB utilisent des formules et des termes qui peuvent superficiellement faire croire aux conseillistes que l'appel qu'ils leur lancent à la constitution d'un "bloc anticapitaliste révolutionnaire" peut permettre de développer un discours de lutte de classe. En fait même ce discours est impossible, seule existe la possibilité d'enjamber symboliquement la révolution pour avoir une activité émeutière qui soit son propre objet, c'est-à-dire qui se pose comme création d'un instant de liberté comme un au-delà provisoire du capital, et cela ne peut pas se dire dans le langage du programme qui est justement celui de la médiation, de la transition au communisme.
La critique de la médiation du programme et la critique de l'immédiatisme de l'anticitoyennisme ne constituent que le "côté négatif ", que l'envers de la théorie de la communisation. La critique doit devenir élaboration positive dans l'analyse des luttes comprenant bien sûr celles des anticitoyennistes. C'est la lutte de classe du prolétariat qui produira le dépassement immédiat du capital dans la crise généralisée de l'exploitation, dans l'éclatement de la contradiction entre les classes, capital et prolétariat. Ce qui sera le plus important dans cet éclatement de la contradiction c'est que le prolétariat ne sera pas autonome, contrairement à ce que souhaitent les conseillistes et contrairement à la pratique auto- référentielle de l'émeute BB. Le prolétariat dans sa lutte ne sera pas autonome, de même il ne construit plus un mouvement ouvrier séparé et face au capital, la non-autonomie du prolétariat dans sa lutte contre le capital ce sera l'abolition immédiate de toutes les classes et donc du prolétariat lui-même.
Théorie Communiste
Lire l'Angle mort, polémiques
[1] Le texte ci-dessous a été rédigé par des communistes des conseils américains. Ils répondent ici à un appel lancé par des anarchistes avant les manifestations de Washington du 15 au 17 avril 2000 en vue de constituer un bloc anti-capitaliste révolutionnaire. Chacun se rassemblant tout en conservant ses propres bases, il y a notamment des points de convergence qui se dessinent, qu'il s'agisse de refuser les bureaucrates (syndicats, ONG) et les réformes des institutions préconisées par les associations citoyennes. Ainsi, l'opposition aux FMI/OMC/Banque Mondiale ne peut que se fonder sur des bases de classe. Explications.
Appui à l'appel pour un bloc anti-capitaliste révolutionnaire
Récemment, un certain nombre de groupes anarchistes ont lancé un appel pour la constitution d'un Bloc anti-capitaliste révolutionnaire en vue des manifestations contre le FMI à Washington DC. Pour ne pas se limiter à former un "black bloc" anarchiste, ces militants ont étendu leur appel aux autonomes, aux libertaires anti-autoritaires, aux marxistes, aux anarcho-syndicalistes et aux communistes-conseillistes pour former un front commun, organisés séparément, mais agissant de concert en tant que pôle révolutionnaire et anti-capitaliste au sein du large mouvement contre la " mondialisation ". Adhérant aux idées et perspectives politiques du communisme conseilliste, les publications Collective Action Notes, Red and Black Notes et The Bad Days Will End souscrivent à l'appel lancé par nos amis anarchistes. Nous faisons cela non pas en tant que représentants d'organisations participantes, et encore moins en tant que "leaders" d'aucune sorte, mais plutôt en tant qu'individus représentant des publications de modeste diffusion.
Les actions de Washington (appelées A16) ont l'intention de construire une suite aux manifestations qui se sont déroulées à Seattle l'année dernière contre le sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce. Dans le prolongement d'une résistance croissante à la "mondialisation" et contre les institutions financières internationales telles que l'OMC, le FMI et la Banque Mondiale, certains veulent mettre en avant l'émergence d'un "nouveau mouvement" et même un " nouvel anti-capitalisme ". Ces déclarations montrent sans doute que la mondialisation n'est pas l'avenir inévitable que les patrons capitalistes et les bureaucrates semblent nous proposer. Mais le " nouvel anti-capitalisme " qui s'est exprimé à Seattle était un mélange contenant, semble-t-il, une bonne part de la vieille tendance réformiste portée par la bureaucratie de l'AFL-CIO, le Sierra Club, la National Lawyer's Guid (groupe d'avocats), Ralph Nader et sa clique, et autres ONG. Ces groupes ne voient le mouvement anti-mondialisation que comme un moyen de pression pour que l'Etat capitaliste limite le pouvoir des institutions financières internationales et remplace le " commerce libre " par le " commerce équitable ". Cette perspective réformiste est associée à un protectionnisme nationaliste détestable là où nous aurions besoin d'une large solidarité internationale. Des tensions sont apparues entre les réformistes et les radicaux à Seattle, où les " gardiens de la paix sociale " ont volontairement agi comme des auxiliaires de l'Etat en soutenant les flics dans leur travail de répression des radicaux. Au moment où le mouvement prépare les journées de Washington, une clarification politique s'impose.
Parmi les questions qui se posent, celle posée par l'appel d'un Bloc anti-capitaliste révolutionnaire s'oriente vers l'option de la lutte des classes plutôt que vers celle du réformisme. L'appel déclare que le message réformiste contenu dans le slogan "un commerce équitable, pas de commerce libéral" et l'appel à un "contrôle des instituions financières internationales" n'est pas acceptable. L'appel rejette la thèse qui affirme qu'une seule voie est possible et opte à l'inverse pour une critique du capitalisme qui se veut totale. L'appel s'oppose au protectionnisme et au nationalisme qui semble gangrener une bonne partie du mouvement anti-mondialisation, prônant ainsi la disparition des nations. Cet appel s'oppose totalement au mouvement de ceux qui se nomment "pacifistes" et insiste sur le droit de groupes et d'individus à s'organiser et agir au sein du large mouvement contre la mondialisation. Il s'agit de montrer en quoi tout ceci n'est pas seulement juste mais surtout nécessaire.
Cet appel des anarchistes n'a pas pour vocation de "diviser" le mouvement. C'est un appel pour renforcer un pôle politique concret au sein du mouvement anti-mondialisation. Ce pôle politique affirme que pour être contre la mondialisation, il faut aussi être contre le capitalisme, l'Etat et la nation. Cette opposition nécessite une perspective prolétaire : être en faveur de la classe ouvrière et la possibilité pour celle-ci de s'organiser de façon autonome et révolutionnaire au sein de conseils ouvriers.
Cette idée n'est pas un relent de la vieille gauche ou du dogme léniniste dans lesquels le prolétariat des usines, organisé au sein de syndicats, serait le sujet "réel" de l'histoire. La mondialisation elle-même a entraîné une désindustrialisation de larges pans de la main d'œuvre américaine. En même temps, le capitalisme sous sa forme moderne, a transformé la société en une " usine sociale " dans laquelle nous sommes tous des travailleurs. Comme l'écrit le journal anglais Aufheben dans un éditorial récent au sujet des manifestations du 18 juin à Londres : " si nous combattons le capital, alors nous devons nous considérer nous-mêmes comme le prolétariat ".
A travers cette union entre la classe ouvrière et son essence, nous construisons ainsi la base d'une véritable unité internationale, qui posera un jour les fondements de l'abolition du capitalisme, du salariat et du travail en lui-même. C'est en ayant cette perspective à l'esprit que nous soutenons l'appel pour un bloc anti-capitaliste révolutionnaire. mars 2000
Curtis Price, Collective action notes / Neil Fettes, Red and black notes / Ed Caldwell, The bad days will end