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SCENES D'EMEUTES PAR RUBEN MARTINEZ Première publication : avril 1992, mise en ligne: vendredi 11 juillet 2003, par Bruno Astarian |
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Le récit qui suit est extrait d'un recueil d'articles [1] rassemblés après les émeutes de Los Angeles d'Avril 1992. Nous le publions comme un témoignage de première main sur l'une des insurrections majeures de ces dernières années. Ce texte ne nous intéresse pas pour ses idées, mais pour les faits qu'il relate. Quand le prolétariat se soulève, son activité est qualitativement différente de quand il revendique. Dans l'insurrection, le rapport entre prolétariat et capital est qualitativement différent de ce qu'il est dans le cours normal de la reproduction capitaliste, fût-il conflictuel. C'est cette différence qualitative qui fonde la possibilité de la révolution communiste. Et c'est toujours à partir de l'activité du prolétariat dans ces phases brèves mais intenses d'activité révolutionnaire que se projette, à chaque époque, l'idée du communisme et des moyens d'y parvenir, autrement connue sous le nom de théorie communiste. C'est pourquoi il nous parait nécessaire de prêter à ces phases de l'histoire du prolétariat une attention plus minutieuse que ne le font souvent les commentateurs qui se contentent de replacer l'événement dans le sens général de son époque. Car la différence qualitative dont nous parlons ne se situe pas tant au niveau des idées générales exprimées par les leaders (quand il y en a) qu'au niveau moléculaire de l'activité et des rapports que les prolétaires créent au moment où éclate la crise. SIMI VALLEY Le public - un assemblage étrange d'activistes du centre ville, d'anglos de Simi Valley et d'habitués des procès - sortent lentement de la salle du tribunal, certains avec des visages ahuris. Ils trainent dans l'entrée, les reporters s'agglutinant autour d'eux. Et tout d'un coup ça commence. Une femme africaine américaine se met à pleurer. "Vous faites confiance au système, et il vous baise", déclare-t-elle en tenant son bébé dans les bras. Le bébé observe l'amas des micros devant le visage de sa mère. Une autre femme noire se met à crier "je pleure pour l'Amérique ! je pleure pour l'Amérique ! je pleure pour l'Amérique !". Les reporters ne savent pas vers où se tourner. De quelque côté qu'on se tourne, il se passe qulque chose. Epuisé, Terry White murmure qu'il faut rejuger Powell. La soeur de Powell pleure de joie, en direct à la télé. Une foule de 75 personne, vengeresse, poursuit le sergent Stacey Koon tandis que les hommes du sheriff le précipitent dans la Mercedes de son avocat. Un homme à la barbe grise, dans une toge blanche, souffle dans une longue trompe de cérémonie depuis la ridelle de son pick-up garé dans le parking et crie "la seule justice vient de Dieu, et il n'y a pas de justice ici aujourd'hui !". Patricia Moore, membre du conseil de Compton, est comme un phare pour les médias dans sa robe rouge. Elle s'adresse à sa communauté par télé interposée, et dit d'un air résigné : "Faites ce que vous avez à faire". Un concert de cris éclatent devant le tribunal. Une blonde platinée déclare à une noire de South Central que "cet homme était ivre, et n'a pas obéi aux ordres". "Va te faire enculer, pétasse blanche", claque la réponse de la soeur. Le soleil de l'après midi est radieux, et un vent chaud du désert de Simi agite les drapeaux de la Marine, de l'Armée, des marines et de l'Armée de l'Air qui ornent le monument aux morts à coté du tribunal. La foule autour du batiment augmente, et se sépare en fractions plus aggressives. Un autre noir, qui m'avait dit auparavant qu'il botterait personnellement le train de Powell si le jury le relachait, crie en direction de la foule, des mères de famille blanches, des vétérans de la seconde guerre, des teenagers anglos en tenue hip-hop et des visiteurs de South Central, des médias, de tout Los Angeles "brûle, baby, brûle". FIRST A.M.E. Dans la salle de presse improvisée en face de la chaire, nos yeux sont rivés sur une série d'écrans transmettant en direct la vue du chauffeur de camion Reginald Denny étalé sur l'asphalte au croisement de Normandie et de Florence. "L'onde de choc dont l'épicentre est le tribunal de Simi Valley est devenue mortelle mercredi 29 Avril, aux environs de 17 heures. Au carrefour des avenues de Florence et de Normandie, pratiquement au centre de South Central, des jeteurs de pierres et de bouteilles sont bientôt au pillage pillage d'un magasin d'alcool et d'un petit supermarché de quartier. Il y avait peut-être deux douzaines de gens. Au moment où les hélicoptères de la télévision sont arrivés, la scène a cessé d'être plaisante. En direct et sans coupures, toutes les stations ont diffusé la répétition macabre et publique du rossage de Rodney King [2]. Cette fois cependant, c'était des blancs qui se faisaient casser la figure par des noirs. (...). Pendant une heure et plus, les téléspectateurs ont regardé trois automobilistes blancs se faire battre à coups de poings et de pierres. [Finalement], le camionneur Reginald Denny arrive au milieu de cet embouteillage mortel avec son semi-remorque... Un homme arrache Denny à son siège, deux autres le rouent de coups alors qu'il est étendu, impuissant, sur le goudron. Puis vient un troisième. Il prend un extincteur dans le camion, et l'abat sur le crâne de Denny. Il est étendu sur le sol, et un autre vient et lui fait posément les poches, s'enfuyant avec son portefeuille. Images pitoyables, écoeurantes. Et toute la ville regardait." (Certains ne comptent pas, par Marc Cooper et Greg Goldin, in Inside the LA Riots...) Les leaders : "Nous ne perdrons pas notre sang froid. Nous ne perdrons pas notre calme. Nous allons demander justice" (Rev. Frank Higgins). "Ne déchirons pas notre communauté pour ne rien prouver" (Mark Ridley-Thomas, membre du Conseil de LA City). A la télé : "Tous les policiers ont reçu l'ordre de se mettre en tenue d'émeute". Les leaders : "Je vous le demande, avez-vous jamais vu un verdict plus immoral dans votre vie ? Nous exigeons le passage de la proposition F" (Mélanie Lomax). "Nous voulons que vous exprimiez toute votre colère, toute votre frustration... (lorsque l'ai entendu le verdict) j'ai été choqué, abasourdi, j'en ai perdu le souffle. Nous sommes ce soir venus dire que ça suffit, et vous encourager à exprimer verbalement votre colère" (Tom Bradley, qui est reçu avec des cris, des huées et une agitation générale). A la télé : une ligne de policiers du LAPD (Los Angeles Police Department), en tenue anti-émeute, fait face aux protestataires devant le Parker Center (siège centrale du LAPD) Les leaders : "Inscrivez-vous sur les listes électorales !" (Joseph Duff, NACCP). "Si (les hommes du LAPD) considèrent que la justice consiste à arracher les gens de leur voiture pour les battre, pourquoi ne le font-ils pas à Simi Valley ? (Rev. James Lawson). A la télé : vue aérienne des flammes jaillissant d'un mini-centre commercial à l'angle de Vermont et de Century. CENTRE VILLE L'organisme mute à chaque inhalation de fumées. Nous crachons le feu. Le café Phils Coffee Shop à l'angle de Spring et de First part en fumée. Puis Tommy's Coffee à l'angle de Spring et de Second. Les vitrines de la nouvelle boite mexicaine au carrefour de Broadway et de Third sont démolies - coca gratuit pour tout le monde ! Des poubelles dans la devanture de Eagleston's Big and Tall. Un manequin en robe de mariée de Bridal City en feu. L'organisme unique commence à se fractionner. Un bout part vers le nord sur Broadway. Un autre vers l'est sur Second. Un autre encore vers l'est en direction de Temple. Les gens emportent des téléphones portables, des ordinateurs portables, des chaines stéréo (Radio Shack, à l'angle de Second et de Broadway). Nous rions. Nous hurlons. Où est passé le LAPD ? Une coutellerie est pillée. Nous voilà soudain armés de crans d'arrêt et de longs couteaux de cuisine reluisants. Allons-nous nous entretuer ? Allons-nous continuer ? Rentrons-nous à la maison ? Que faisons-nous ? Qui nous dirige ? Le RCP (Révolutionary Communist Parti) ? Le type avec le T-shirt "Soundgarden" ? Le gamin de Ramona Gardens ? Le LAPD ? Quelqu'un est frappé à l'angle de Temple et de Spring. Il pisse le sang sans dire un mot, effondré à l'arrière d'une voiture. Un cordon du LAPD boucle la zone. "Vous allez tous mourir" crie un noir, debout sur un banc d'arrêt de bus. Il gesticule, le visage couvert de transpiration. "Je vous le dis ! Si c'est pas moi qui le fais, ce sera un frère". SOUTH CENTRAL Les groupes se forment aux carrefours. Des familles entières regardent. Des voitures customisées passent , la musique à fond, claxon bloqué, des poings noirs dressés. La police brille par son absence. Les incendies font rage, personne ne s'en occupe. Des jeunes en moto passent avec le butin : synthé, boites à lumières, godasses neuves et brillantes, animaux empaillés, bouteilles de whiskey, packs de bière, couteaux, pistolets, sacs bourrés d'épicerie, piles de vidéos. Les objectifs du pillage et de l'incendie sont parfois justifiés : Thrifty, Boys. "Ils sont trop chers, ils appartiennent au blanc", me dit un ouvrier noir de l'automobile à l'angle de La Bréa et de Rodéo - c'est un homme qui refuse de participer au pillage. Mais il ne demande qu'à l'expliquer : "Ils frappent les compagnies d'assurance, qui appartiennent aussi à l'homme blanc". Même les grandes galeries marchandes sont frappées, comme le Broadway au carrefour de Martin Luther King et de Crenshaw. Des douzaines de voitures pilent le long de MLK (Martin Luther King). Les gens se précipitent à l'intérieur et ressortent les bras chargés de vêtements et d'appareils. Il n'est pas non plus étonnant que les boites coréennes soient attaquées : magasins d'alcool, entrepots de meubles et magasins de beauté. La tension entre les noirs et les coréens était sur le point d'exploser. "Ca fait neuf ans que j'attends ce jour", exulte un africain-américain à l'angle de MLK et de Muirfield, tandis que le poissonier d'en face est pillé. "J'étais le propriétaire, jusqu'à ce que je doive vendre à un coréen". L'attaque des magasins de chaussures est aussi normale. Les chaussures sont un important signe de statut, même si c'est des godasses en faux cuir à $14.99 de chez PayLess. Mais la violence déborde, et s'attaque à des magasins de papa-maman. "Les noirs aussi payent le prix", me dit une résidente de South Central, assises dans son jardin avec ses enfants et regardant le spectacle qui se déroule dans le mini super-marché d'en face. "C'est comme un affrontement entre gangs. Si tu ne peux pas te farcir celui que tu veux, tu t'attaques à ce qui se présente". Les flammes qui envahissent le magasin d'alcool coréen passent au restaurant noir d'à coté. Le feu du magasin Trak-Auto se communique au toit d'une pupuseria salvadorienne. Des commerçants paniqués bombent leurs locaux de messages pour les incendiaires et les pilleurs : "au service de la communauté noire depuis 6 ans" sur le mur d'un restaurant salvadorien. "Propriétaire noir" sur une épicerie de quartier. "Propriétaire latino" sur un El Pollo Loco. La rage se retourne sur elle-même, détruisant tout sur son passage. Il y a une rumeur persistante selon laquelle les gangs Crips et Bloods vont s'unir et déclarer la guerre à outrance contre le LAPD, que la Nation de l'Islam va placer des tireurs d'élite sur les toits de tout South Central pour faire un comité d'accueil à la Garde Nationale. Impossible de dire jusqu'où ça va aller. "Jusqu'à ce que le jury change d'opinion", déclare un gamin noir de 12 ans à l'angle de Adams et de Victoria. Il se tient devant un magasin de meubles complètement carbonisé, et dit que sa famille l'a arrosé toute la nuit pour préserver les habitations d'à coté. PICO UNION Il fallait s'y attendre. Ce barrio est au bord du chaos depuis des années. L'hostilité entre les jeunes et la police est presqu'aussi forte qu'à South Central. "Fuck the police", crie un jeune à l'angle de Third et de Vermont, où un magasin Vons et un Thrifty sont pillés. "Ils nous emmerdent autant que les noirs. Certes, tout le monde n'est pas aussi enragé. Tout le monde ne force pas les portes noires de sécurité des grands magasins, ne jette pas des briques et des bouteilles aux voitures de la police qui passent sirènes à fond. A la télé, les vues aériennes montrent les colonnes de fumée montant en rubans noirs dans le ciel, les groupes de "voyous" et de "holigans" - petites fourmis sur le sol - courant dans les rues. Mais dans la rue, il y a surtout des hommes, des femmes et des enfants, se tenant sur les trottoirs, choqués, en pleurs, ou hurlant aux reporters qu'on détruit leur barrio et ne pouvons pas faire quelque chose pour arrêter ça ? Et puis, il y a aussi le pillage motivé par la peur et la nécessité, pas par le goût du profit, comme pour ces mères et grand-mères qui volent des couches au supermarché. "Non, ça n'a rien à voir avec Rodney King", dit une jeune mère chicana, "il ne s'agit que de trouver quelque chose à manger pour nos enfants. Où allons nous trouver à manger, maintenant que tout est détruit ? On n'a pas le choix". Et il y a les volontaires qui s'occupent des tuyaux d'incendie - tels les noirs et les latinos et les asiatiques qui combattent un véritable enfer dans un magasin de meubles coréen, à l'angle de Vermont et de Pico. Ou bien cette équipe de latinos à South Central, qui sautent par dessus la palissade d'une caserne vide de l'autre côté de la rue et s'emparent des tuyaux pour sauvegarder non pas leur affaire (une carrosserie complètement envahie par le feu) mais la résidence qui se trouve juste derrière - ce sont surtout des noirs qui y vivent. A quatre heures de l'après midi, il n'y a que flammes et fumée dans Pico-Union : Olympic, Pico, Alvarado, Seventh, Union, Washington. Les signes des quartiers sont détruits. La galerie de brocante de Union n'est qu'un de ces nombreux batiments prétentieux en brique (occupés surtout par des boutiques coréennes) à partir en fumée. Il crache tant de fumée noire et acre que les gratte-ciel du centre ville disparaissent. A l'angle de Pico et de Berendo, la librairie trotskyste Pathfinder brûle, de même que le Club Flamboyan et la boulangerie Lupita. Les poteaux téléphoniques explosent, dispersant les badeauds. Les fils électriques pendent et se tordent, et font des étincelles lorsqu'ils touchent le métal tordu et mouillé des grilles de sécurité devant les magasins. La fumée, épaisse et noire, voile le soleil. KOREATOWN Il me dit que c'est la seule mini-galerie qui a résisté jusqu'à présent. Au deuxième étage, un groupe de propriétaires coréens monte la garde devant les fenêtres ouvertes. Ils sont armés d'Uzi, de fusils, de pistolets. Ils sont là depuis jeudi matin tôt, lorsque des pillards ont attaqué la galerie marchande de l'autre côté de la rue (elle a brûlé). Deux jeunes salvadoriens passent dans la rue. Kim les provoque en frappant de sa batte de base-ball contre les grilles. "Vous vous sentez riches aujourd'hui ? Venez donc !". Les jeunes s'arrêtent, lui jettent un regard appuyé, puis laisse tomber. "Nous n'avons jamais eu de problèmes avec les noirs ou les latinos", me dit Kim, "Nous sommes venus, nous avons monté nos affaires, gagné un peu d'argent et payé nos impôts. Grâce à cela, les noirs et les latinos ont des foods stamps, le welfare, et le toutim. Nous faisons notre part". Deux vigiles noirs qui travaillent à la galerie arrivent aux grilles. Kim les salue. "Yo, William, alors, tu veux jouer au base-ball ?". L'étonnant défilé de Koratown, le samedi, ne masque pas entièrement les tensions de classes et de races. "Je ne comprends pas pourquoi les blacks et les latinos doivent toujours nous voler", dit un commerçant. Un manifestant africain-américain répond : "je ne vois ici aucune pancarte parlant de Latasha Harlins" [3]. Les vues aériennes de la télé donnent une image positive de dizaines de citoyens mobilisés appelant à la paix. La fumée se dissipe et l'on voit des équipes de nettoyages se répandant dans la ville. Des anglos vnant de l'ouest de la ville s'aventurent dans Koratown, voire dans South Central, certains pour la première fois de leur vie. A l'église First A.M.E., la foule des volntaires est trop grande, et la profondeur de la mauvaise conscience libérale est évidente partout, à la mesure de ces masses de vêtements et de produits alimentaires qui sont chargés dans les camions pour être expédiés dans les zones dévastées. Mais bien que les débris soient balayés, le langage des races continue de brûler. Un noir crie au LAPD "Diables blancs !". Mais bien sûr, ce n'est pas que du noir et blanc. "Les espingos", "les chinos" (terme générique espagnol pour désigner les asiatiques). A la télé, les mots codés sont "ils" ou "les casseurs et les hooligans". Les images, bien entendu, rendent la profondeur de la séparation. Les banlieusards blancs de LA regardent de haut (vues aériennes à la télé) - les noirs et les marrons sont en bas. Le vocabulaire des races s'infiltre dans presque toutes les conversations. John Mack, leader de l'Urban League, parle comme le porte-parole du mouvement "Les anglais seulement" lorsque qu'il dit à Ted Koppel, de l'émission Nightline que les coréens-américains "sont en Amérique maintenant", et qu'ils doivent apprendre les manières américaines. Les coréens-américains qui marchent pour la paix, le samedi, portent des banderoles protestant contre leur exclusion de l'émission. Les latinos ne demandent qu'à faire porter la responsabilité des émeutes sur les noirs. Et les dirigeants de la ville, mexicains-américains, gardent le silence, incapables ou refusant de s'occuper du problème des salvadoriens de Pico-Union. Les positions stratégiques sont plus polarisées que jamais. Mais cela n'a pas empêché Tom Bradley [le maire de LA] de chercher à faire renaitre de ses cendres le vieux mythe multi-culturel. Et voilà qu'arrive le maitre des coalitions inter-ethniques, Peter Ueberroth, pour nous faire chanter, tous ensemble, "We are the world". OLYMPIC & BLAINE Andrea Toscan, née à Guadalajara et habitant la cité depuis 11 ans, remarque que "nous sommes venus dans ce pays dans l'espoir d'une vie meilleure ; ce que nous avons trouvé était bien pire". Les habitants de la cité se plaignent. La Croix Rouge avait promis son aide hier, mais ne s'est pas manifestée. Le propriétaire de l'immeuble assure à tout le monde que l'assurance couvrira toutes les pertes, et qu'ils pourront prendre possession d'un nouvel immeuble dès qu'elle le construira. Mais ce sera quand ? "Quand nous avons vu que La Curacao brulait", dit César Luisi, du Guatemala, "nous avons fait tout ce que nous pouvions. Mais nous n'avons pas pu faire marcher les systèmes anti-incendie. Nous avons essayé les lances dans les couloirs, mais elles étaient si vieilles qu'elles ont laché. Il était alors trop tard pour sauver quoi que ce soit". Un groupe d'habitants traverse l'entrée obscurcie, où des cascades d'eau sale tombent des plafonds et ruissellent sur les murs. Les gens sauvent ce qu'ils peuvent - ils ne partiront peut-être qu'avec quelques ustensiles de cuisine. Une grand-mère fouille dans les restes boueux de moquette brûlée. Elle cherche les pièces de monnaie qu'elle avait économisées. Voilà ce qu'il reste : des ruines. Etait-ce une isurrection, une rébellion, le début d'une révolution ? Une crise de rage sans objectif ? Un explosion de colère justifiée, mais ayant oublié son but ? Parmi les nombreuses victimes, il faut compter le mythe d'un Los Angeles multiculturel. Ce mythe est mort parce qu'il n'a jamais vécu - comment célébrer la diversité culturelle lorsque les groupes sont déchirés par la sur-exploitation ? L'image de groupes de nettoyage rassemblant des latinos, des anglos, des asiatiques et des africains-américains pâlira bientôt. Dans les quartiers mixtes de Pico-Union, de Watts, de South Central et de Mid-Wilshire, les groupes ethniques vont se regarder d'un sale oeil. Plus que jamais, les blancs auront peur des quartier du centre, les observant d'en haut et priant que, la prochaine fois, la violence ne vienne pas plus au nord que Pico-Union. Partout, la colère se tournera vers les dirigeants de la ville, les politicos, et même contre les activistes et les leaders spirituels. Voyez-vous maintenant à quel point les choses sont graves ici ? Nous sommes capables de n'importe quoi, voilà comment c'est grave... La nuit du 29 Avril, un organisme formé de dizaines de milliers de gens est né de la rage, et a crevé le mur de papier du pouvoir. Sur une impulsion, il s'est mis en mouvement avec détermination. Il s'est fractionné plusieurs fois, tuant les autres et se tuant lui-même. Il demandait la justice et a exécuté sa sentence par le feu. Pour l'instant, il est calme. Ce qui reste, c'est un immeuble en ruine au coin de Blaine et d'Olympic. Depuis une fenêtre brulée donnant sur Olympic, nous regardons passer un groupe de motards du LAPD. Deux lignes parallèles de casques blancs et de Harley-Davidson. Soudain, un crissement et un bang... Deux motos se percutent, tombent et provoquent une réaction en chaine. Ceux de derrière tombent à leur tour, et la rue est couverte de flics étendus sur la chaussée. Pensant à des snipers, ils se redressent et dégainent. Quelques minutes plus tard, un match de foot impomptu s'improvise sur Blaine Street. On entend les habituels cris, rires et jurons. Le ballon rebondit à travers toute la rue. Tout d'un coup, tout le monde a arrêté le travail de sauvetage, et ce n'est plus qu'un samedi comme les autres. Un homme va pour marquer, et tape la balle à toute force. Mais la balle passe trop haut et va tomber sur un tas de débris carbonisés et trempés. Ruben Martinez est co-animateur de l'émission de télé Life & Times. Il est aussi journaliste au LA Weekly, où une version de cet article a été publiée. voir également l'article Chronologie des émeutes de Los Angeles [1] Inside the LA Riots, What really happened,and why it will happen again (Dans les émeutes de Los Angeles ; pourquoi elles ont eu lieu, et pourquoi ça recommencera), Institute of Alternative Journalism, New York, 1992. L'IAJ est "une organisation à but non lucratif dont le but est de soutenir la presse alternative et de défendre les médias différents et indépendants nécessaires à une démocratie vigoureuse". Adresse : 100 East 85th Street, New York NY 10028. [2] Automobiliste noir, sorti de sa voiture et battu à mort par la police, qui ne savait pas qu'elle était filmée par un vidéaste amateur. L'acquittement des policiers est l'étincelle qui, un an plus tard, déclenche les émeutes de Los Angeles (ndr). [3] Jeune fille noire tuée dans un commerce coréen pour avoir "semblé" voler du jus d'orange. L'épicière sera condamnée à une peine avec sursis. (ndr) |
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Bruno Astarian |
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