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De Vacuo
A PROPOS DE L'APPEL DU VIDE DE K. NESIC

mardi 7 septembre 2004, par R.S.


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La fonction la plus immédiate et la plus banale de la théorie communiste est de participer à la formation d'un parti du communisme, de définir des perspectives et de donner un sens aux réalités sociales parce qu'elle en fait partie. Le « socialisme est une chance à saisir » écrit Rosa Luxembourg (cité par Nesic, p. 40), mais elle écrit L'accumulation du capital pour en montrer les limites objectives, limites sans lesquelles la critique du réformisme serait, pour elle, sans fondements (Les lunettes anglaises). C'est le couple infernal de l'objectivisme et de l' « occasion à saisir ». Nesic laisse de côté l'objectivisme et ne garde que l' « occcasion ». Le « sage » fait de ses incertitudes une forme de lucidité, mais la raison d'être de la théorie communiste est d'affirmer la nécessité du communisme (non seulement nous en avons besoin,, mais encore théoriquement il ne peut pas ne pas être). Décider entre l'« inéluctabilité » ou l'« occasion » ne sont pas les termes d'une alternative de la théorie communiste, immergée et produite dans la lutte des classes qui, elle, est inéluctable et, contrairement à ce qu'affirme Nesic (p.1), constante, la théorie communiste est celle qui, du fait de cette immersion et de cette production, considère le communisme comme aussi certain qu'une chose passée. Il ne s'agit pas ici, avec Nesic, d'une divergence théorique grave mais tolérable, mais d'une incompatibilité d'attitude. Il ne s'agit pas d'y croire sans y croire et de ne pas y croire tout en y croyant. D'où parle cette sagesse qui signale les manques de chaque théorie et qui dit qu'elle n'est pas elle-même une autre théorie ? Quand (pp. 42-43) Nésic présente les « positions théoriques unilatérales » actuelles, mises bout à bout, les parenthèses-critiques nous offrent la « théorie » que Nesic ne veut pas énoncer, tout en l'énonçant.
Cette théorie c'est celle d'une nature révolutionnaire du prolétariat qui se définirait comme « dissolution de la société existante », sans que cela définisse une histoire de la révolution et du communisme. Nesic (et Dauvé) aiment l'histoire comme succession aléatoire d'anecdotes. Il est inutile d'affirmer que « le capital est la lutte des classes » (p.1) si celle-ci, l'histoire même du capital, ne fait rien, ne transforme rien. Considérer que cette histoire est une succession de cycles de luttes qui sont une définition historique de la révolution et du communisme serait contradictoire au dogme du « sujet révolutionnaire » : le capital ne doit pas intervenir. Comme si considérer que le prolétariat est révolutionnaire dans son rapport contradictoire au capital et non par nature serait confier au capital la « résolution de nos problèmes ». Il ne s'agit jamais de dire que la révolution va ou doit avoir lieu, que nous sommes enfin au bout du cycle du capital, personne n'a cette prétention. On ne peut que constater que la restructuration qui a été la défaite du cycle de luttes précédent définit une contradiction entre le prolétariat et le capital dont la structure et le contenu sont la résolution des impasses du programmatisme. Seul celui qui a dans la tête une invariance de la révolution voit dans une théorie qui prend le cours historique au sérieux la recherche d'une réalisation. A partir du moment où l'on dirait qu'il y a de l'histoire et non une vaine répétition, ce serait de l'automatisme et une marche vers un aboutissement, une pureté. Il ne s'agit jamais de réalisation, ce serait supposer un invariant et des conditions, il s'agit seulement de définir actuellement ce qu'est la révolution. Est-ce dire qu'elle est inéluctable et automatique, que cette période est l'ultime ? On s'en fout.
Nesic évolue dans la problématique la plus banale de l'essentialisme révolutionnaire et des circonstances, mais il y évolue avec une grande circonspection. Les circonstances ne modulent même pas cette essence, cet élan. C'est là la grande trouvaille de Nesic, trouvaille qui simplifie énormément le travail d'élaboration théorique en ce qu'elle dispense du saut périlleux de la spéculation qui ne réside jamais dans la montée vers l'abstraction mais dans la redescente. La trouvaille est telle que cet élan révolutionnaire s'affranchit des « circontances capitalistes » mêmes, puisque cela fait « quelques millénaires » que des « êtres humains » (superbes « êtres humains » ) « tentent de vivre libres, sans exploitation » (p. 40). Nous avons deux mondes, deux ensembles (le sujet révolutionnaire et les circonstances historiques ou le cours du capital qui n'ont pas d'intersections. « Les évolutions historiques qu'a traversées et que traverse le capitalisme modifient ses formes, non ses fondements » (p.39). Depuis 25 siècles de métaphysique, il serait temps de laisser le morceau de cire de Descartes au fond de la caverne de Platon et de ne plus confondre le concept et le réel qui ne se décompose pas en forme et fondement, en apparence et noyau caché.
Bien calé sur son fondement, le sage peut s'offrir un tour du monde de l'actualité en se faisant vertu de ne rien nous dire sur rien. Nesic ne cherche pas, dans ce qui est, le mouvement du présent, mais, dans ce qui est, l'écart avec ce qui pourrait, aurait pu être. Lui-même dont la singularité est de ne pas avoir de théorie du communisme présent sait, de par le vaste monde, ce qu'aurait pu être partout l'action communiste qui n'a pas eu lieu. Il n'est qu'à parcourir titres et sous-titres pour voir se déployer la méthode : « l'appel du vide » ; « l'empire du négatif » ; « succès en creux » ; « absence d'un nouveau symbole social » ; « fuite en avant dans le sable » ; « perte de mission historique de la bourgeoisie », « le capital court après des ennemis de substitution ». Jusqu'à affirmer contre toute évidence que « la république islamique est incompatible avec le fonctionnement capitaliste ». Ce qui existe n'existe pas, ce n'est que l'empreinte en creux, le négatif, de ce qui devrait être, nous sommes prisonniers au fond de la caverne.
Pour Nesic, tenir compte du cours historique du capital serait conditionner la révolution et pire conditionner le sujet révolutionnaire. Or celui-ci ne peut pas (par définition) avoir de conditions, commencer à définir un « sujet » par ses interactions, cela nous conduirait tout droit à la déviance « structuraliste ». Nesic a beau dès la première page de sa brochure tirer un coup de chapeau à l' « implication réciproque », il ne comprend absolument pas ce qu'il écrit à ce moment là. Si « le capital est la lutte des classes » (p.1), s'il est par là « contradiction en procès » (ibid), comment, si l'on comprend ce que l'on a écrit ou recopié, reprocher à TC (p. 43) de faire du prolétariat « une contradiction du capital à lui-même » (ce n'est pas exactement ce que fait TC, mais qu'importe). Il est vrai que lorsqu'on a commencé à parler du prolétariat comme sujet révolutionnaire, l'histoire ne peut même plus être la définition de ce sujet, mais une condition. Pour Nesic, l'histoire n'est que conditions, or il ne peut y avoir de conditions, sans que celles-ci soient la résolutions à notre place de nos problèmes, donc il n'y a pas d'histoire. Mais Nesic nous raconte tout de même une « histoire » du mode de production capitaliste pour nous dire simultanément qu'elle est importante (c'est la lutte des classes) et qu'elle n'a aucune importance car elle ne doit pas être comprise comme transformant, comme donnant forme et contenu à la contradiction qui peut porter la révolution et le communisme . Ce dernier est, par essence et définition, intemporel. Pourquoi 1977 est l'apparition de la « communisation » ? Cependant, avec l'IS (et la domination réelle), il est plus ou moins suggéré que nous avons eu une transformation du contenu de la révolution, ou plutôt une révélation : l'obligation de voir, à un moment donné, ce qu'elle avait toujours été. L'histoire est évacuée au moment même où elle est introduite : Marx avait dit en 1846, ce qui sera la « nouveauté » de l'IS, de SoB ou de l'opéraisme. Ce sont les paradoxes temporels de la science fiction.
Toute référence ou importance attribuées à l'histoire, toute reconnaissance de celle-ci comme interaction définitoire de ses acteurs devient recherche d'un « automatisme » et / ou croyance en ce que « le capital résoud à sa place les problèmes du prolétariat ». En fait ce qui n'a, chez Nesic, aucune importance c'est la lutte des classes, elle est une gymnastique, un échauffement, pour la révolution. Elle n'a aucun contenu substantiel en rapport avec la révolution. Pour Nesic, si ce rapport existait, il faudrait l'abolir pour que la révolution soit ce qu'elle doit être. En effet, si ce rapport existait, il nierait le liberté, l'autonomie du sujet définies par l'autofixation de ses buts et de ses moyens, tout les radicalismes cherchent la révolution dans l'autonomie du prolétariat commme sujet. Dire que la lutte des classes est « implication réciproque » (p.1) c'est, pour Nesic, lui dénier « tout sens positif en soi » (p.2), ce qui permet d'évacuer la proposition au moment même où on l'énonce : le « positif » ne réside que dans le sujet révolutionnnaire seul. Il n'y a pas une cause unique à l'évolution du capitalisme dit Nesic (p.2). Il n'y a pas de cause unique parce qu'il y aurait d'un côté ce que fait le capital et de l'autre ce que fait le prolétariat, il ne faut pas se demander laquelle de ces deux actions est première affirme Nesic. Mais il ne dépasse pas la question, un peu de dialectique normande lui suffit. Le rapport d'exploitation, pour Nesic, c'est ce que fait l'un et ce que fait l'autre, à ce moment là dire lequel est premier est évidemment impossible : le capital fait ce qu'il a à faire et le prolétariat ce qu'il a à faire. Ce que Nesic ne montre pas c'est que la question n'a pas de sens.
C'est la même totalité (une phase historique de l'exploitation) qui entre en crise comme pratiques respectives du prolétariat et du capital. Ils ne sont pas chacun la totalité, et la totalité n'est pas quelque chose d'indépendant qui les relierait, la totalité n'est que, dans chacun d'eux, l'exigence de l'autre (jusqu'à un certain point en ce qui concerne le prolétariat, de par justement sa place particulière dans cette totalité où il n'est jamais confirmé positivement comme classe) à l'intérieur de leur situation et pratique spécifiques : cycle de luttes pour le prolétariat, pratiques définissant les modalités de l'accumulation pour la classe capitaliste. La reproduction du mode de production capitaliste n'est jamais en soi un processus automatique, se particularisant de façon nécessaire elle est toujours activités des pôles de la contradiction dont l'autoprésupposition du capital est la dynamique de reproduction. Le capital, comme nécessairement classe capitaliste, a par rapport à la totalité une position différente de celle du prolétariat, position qui résulte du contenu même de l'exploitation : elle est l'agent de la reproduction générale et son action devient objectivation du rapport entre les classes comme développement économique. Le capital réussit d'autant plus son action en tant que pôle de la contradiction qu'il la fait disparaître comme actions de sujets indépendants et contradictoires, mais faire du prolétariat le sujet mettant le capital en crise c'est nécessairement présupposer son existence en dehors du rapport et il faut alors définir les termes du rapport en dehors de leur relation. En cela dire que la crise du capital contraint le prolétariat à agir, ou dire que le prolétariat met le capital en crise, relèvent de la même problématique. On présuppose la définition des termes avant leur relation, pour le prolétariat on pose son activité dans la crise du capital, comme la réalisation d'une possibilité qu'il a en lui-même, avant la crise, puisqu'il la produit.
Nesic aboutit à une étrange variante de l'essentialisme révolutionnaire : une essence sans conditions de réalisations, sans accidents, ni phénomènes. Pour être philosophe : une essence sans existence, donc une essence sans être. Dès la première page de sa brochure, Nesic livre les clés de sa problématique et de ses problèmes. Le prolétariat a une double nature ou plus précisément deux natures distinctes (plus ou moins, les temps ne sont pas venus pour qu'on le sache précisément). Nesic lache en une parenthèse ce qui présuppose des volumes de théorie : « La classe des prolétaires a pour fonction (nous ne parlons pas ici de sa capacité à révolutionner le monde) de vendre cette marchandise (la force de travail, nda) aussi cher que possible » (c'est moi qui souligne la parenthèse). Quand Nesic parle du prolétariat comme « fonction du capital », comme classe définie par et dans l'exploitation (« vendre aussi cher que possible ») il ne parle pas de ce qui en fait un sujet révolutionnaire autonome. On comprend alors que l'on puisse faire le tour du monde en touriste normatif de la révolution. Le prolétariat serait simultanément une fonction (le pire structuralisme imaginable) et un sujet. Nesic, dans la grande sagesse de ses incertitudes, parvient à être simultanément structuraliste et kantien. La même classe est « fonction du capital » et « sujet révolutionnaire » sans que l'un et l'autre se polluent. Chez Nesic, dans son tour du monde, le discours sur la révolution et le discours sur le capital sont deux discours différents, parallèles. Il ne recherche pas en quoi c'est de toute façon dans ce présent, qui n'est pas un « vide », un « négatif » ou un « creux », que se produit notre futur, mais il évalue ce présent à coup de « mais ils n'ont pas fait ceci ou cela ». C'est le fin mot de tous les sagesses des textes de Dauvé et Nésic (ou de chacun séparément), c'est ce qui les rend à la fois agréables à lire et insaisissables à la critique. Au prix de quelques arrangements avec le passé (les luttes anti-impérialistes de l'époque qui n'auraient jamais soutenu d'Etat, etc.), le mythe de mai 68 que Dauvé et Nesic ont construit dans leurs précédentes brochures est l'étalon de la situation qui respecte le parallélisme. Ce fut un instant, pur produit du clynamen.
Cependant, Nesic n'est pas hors du temps, il attend et ce faisant, il accepte ce qu'il rejette par ailleurs, comme étant l'attente du « capital résolvant nos problèmes de révolutionnaires ». Conservant la vision d'un « réformisme », par nature toujours progressiste du point de vue du capital (pp.13 et 32), représentant son avenir, Nesic attend que le capital achève sa restructuration et recommence à « prospérer » pour qu'il puisse y avoir révolution (possible). « Un système de production commence à devenir fragile au moment où il atteint sa pleine maturité... » (p.3), ce moment est celui où existeront « un prolétariat et une bourgeoisie l'un et l'autre actifs » (p.3). C'est donc une condition offerte par le capital. Une simple condition, une fenêtre de tir pour l'apparition du sujet révolutionnaire, c'est-à-dire le simple envers de l'inéluctabilisme.
Le cours du capital (même défini comme « lutte des classes ») ne déterminerait en rien le contenu présent de la révolution.
Surtout pas.



R.S.
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