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Notes de lecture sur la brochure Il va falloir attendre"

mercredi 2 octobre 2002


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Le capital, ayant eu le mauvais goût de ne gagner qu'à moitié sa plus récente bataille contre le prolétariat, n'a pas su achever sa restructuration : il se tient alors bêtement en travers de la route de la révolution.

Le capital, ayant eu le mauvais goût de ne gagner qu'à moitié sa plus récente bataille contre le prolétariat, n'a pas su achever sa restructuration : il se tient alors bêtement en travers de la route de la révolution. "L'assaut prolétarien se produit lorsqu'un cycle de production atteint son sommet et commence à entrer en crise" (page 2) : et voilà que nous avons la crise sans le sommet. Tant que le capital n'aura pas enfin été capable de trouver un rôle à la démocratie et à l'Etat, de cesser de balancer entre assurance et assistance, de maîtriser l'espace et de resocialiser les foules, il n'y aura pas grand-chose à faire, sinon attendre. Tel est, en substance, le propos de la brochure signée Gilles Dauvé et Karl Nesic.

D'habitude, la crise est vue comme un signe de l'affaiblissement du capital, et donc de sa chute possible et de son dépassement. Dauvé et Nésic retournent cette thèse : cette fois, la crise n'est rien d'autre que l'incapacité du nouveau cycle à se développer et l'inachèvement de la restructuration. Certes, la brochure envisage aussi la possibilité d'une crise qui soit une crise du rapport social, mais à certains moments seulement. Tout se passe comme s'il y avait deux sortes de crises : une qui serait véritablement crise sociale, avec un "assaut prolétarien", et qui surviendrait au climax du cycle de production, lorsque celui-ci aurait donné tout ce qu'il pouvait. L'autre type de crise serait celui de la période actuelle : purement économique, elle ne tiendrait qu'à l'incapacité du capital à se développer comme il le faudrait, et laisserait les prolétaires sans autre possibilité de réagir qu'au sein des catégories du système et sans pouvoir en envisager la remise en cause globale. Il faudrait donc attendre que le capital veuille bien mener son cycle à son terme pour que, l'économie offrant cette "fenêtre de tir" au prolétariat, celui-ci se réveille en se demandant soudain à quoi peut bien servir le capital. Ce n'est rien d'autre que la problématique des "conditions objectives". Le fait d'avoir inversé le contenu des dites conditions (ce n'est plus l'excès de misère qui conduit à la révolution, mais son recul) ne change rien.

Le problème des conditions objectives, c'est qu'elles n'existent pas. L'économie et ses lois ne sont pas objectives, elles sont des produits du rapport social capitaliste. On peut certes soutenir, comme le fait TC, que "l'objectivation" est un processus réel du capital : mais alors on ne peut pas prendre ce qui est "objectivé" comme la cause du déclenchement, ou non, du processus révolutionnaire (et ce même au sens minimaliste qu'envisage la brochure, de la "maturité" du système qui ouvrirait sur sa "critique"). Ce qui provoque la critique du système, tout comme une éventuelle révolution, tout comme la restructuration (qu'elle soit ou non achevée), ce sont les formes de valorisation du travail et les résistances à ces formes, sans que l'un ou l'autre de ces pôles, celui du capital ou celui du prolétariat, puisse jamais être considéré comme seul moteur de ces évolutions. Le capital et le prolétariat sont dans un rapport tel qu'il est impossible d'extraire un de ces termes pour en faire un acteur unique. Ce qui est gênant dans la brochure de Dauvé et Nésic, c'est donc bien que soit envisagé, d'un côté, le rôle de l'économie comme processus objectif, et de l'autre l'action du prolétariat qui "profite" des moments favorables de ce processus pour le critiquer et, éventuellement, le remettre en cause.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'on ne puisse pas parler d'économie, y compris dans les catégories de pensée qui sont celles du capital. Toute crise généralisée du rapport social a sa traduction dans les formes objectivées par le capital : elle est aussi une crise économique massive, mais il est visible qu'elle n'est pas seulement cela (elle est également sociale, politique, morale, etc...). Allant plus loin, on peut dire qu'une crise n'est toujours économique qu'en apparence : mais ce qui se joue en deçà des processus d'objectivation ne s'exprime pas toujours de manière évidente. L'objectivisme dont font preuve Dauvé et Nésic ne tient donc pas à la nature de leur discours (je ne leur reproche pas d'être "économistes") mais à la place qu'ils accordent à l'économie.

Dauvé et Nesic apparaissent orphelins à double titre.
Ils sont d'abord orphelins de la grande contestation des années soixante et soixante-dix, dont le point d'orgue est en France mai 68, au point de faire de cette période un paradigme de la remise en cause du capital par le prolétariat. Cela les conduits à des réflexions historiques plutôt surprenantes, en particulier lorsqu'ils affirment (page 2) que "la panne économique n'offre jamais la situation la plus favorable à une critique de l'économie... L'énorme recul de la production après 1929 n'a exacerbé la lutte de classes qu'en aggravant les échecs révolutionnaires des années 20". La révolution espagnole de 1936-37 n'a donc jamais existé pour nos auteurs. Il est vrai qu'elle arrivait dans le pire des moments, à une époque ou le capital en crise voyait s'affronter démocraties et fascismes pour la suprématie politique et in fine pour une meilleure défense de l'ordre social, lutte dont le prolétariat faisait les frais. Ne valait-il pas mieux attendre que le capital se dépatouille de ses problèmes, plutôt que de tenter bêtement une tentative libertaire en Aragon ?
Nos auteurs sont également orphelins de la figure emblématique du prolétaire, l'OS de la période précédente dont ils cherchent l'équivalent sans le trouver dans la période actuelle. Tout en reconnaissant que le procès de travail fordien ou toyotien ne concernait qu'une part du prolétariat, ils voyaient dans l'ouvrier de ce procès de production l'emblème auquel pouvait s'identifier le prolétariat tout entier, et sa lutte devenait l'occasion de la lutte de tous (on retrouve la problématique générale de l'économie qui fournit opportunément au prolétariat le moyen de sa remise en cause). Quelle est, demandent Dauvé et Nesic, la dynamique actuelle du capital, sa révolution du procès de travail ? L'informatique. Quel prolétaire emblématique devrait-il donc sortir de ce nouveau procès ? Le télétravailleur. Or, il n'est pas là, donc, disent nos auteurs, la restructuration est inachevée. CQFD.
Le seul ennui avec cette démonstration, c'est qu'elle est fausse à chacune de ses étapes. La dynamique actuelle du capital n'est pas forcément seulement dans la révolution du procès de travail : c'est là une vision très normative. La notion de figure emblématique du prolétaire apparaît surtout comme une nostalgie de la période de confirmation du prolétariat : qu'est-ce qui empêche de penser que le prolétariat, dans la période actuelle, pourrait ne pas être confirmé ? D'autre part, en raisonnant de manière plus pragmatique (c'est-à-dire en cherchant non pas la figure que logiquement le capital devrait faire surgir, en se fondant sur la logique qu l'on a soi-même placée dans le capital, mais plus modestement en partant d'une analyse de la réalité sociale et des luttes), d'autres ont cru la trouver, cette figure : c'est le précaire. Peut-être est-ce là une erreur. Peut-être faudrait-il récuser cette thèse : mais peut-on simplement l'ignorer, comme le font Gilles Dauvé et et Karl Nesic en restant muets sur cette question ?.

L'analyse qu'ils font de la restructuration leur permet de conclure à la nécessité "d'attendre", autrement dit à l'impossibilité d'envisager un quelconque dépassement du capital et même sa critique généralisée. S'il s'agissait seulement d'annoncer qu'il n'y a pas, à l'heure actuelle, de crise globale du rapport social, on pouvait peut-être faire l'économie d'une brochure : mais leur propos va plus loin. Même s'ils adoptent un ton prudent, les auteurs sont conduits par la logique de leur raisonnement à affirmer qu'aucune remise en cause globale du capital n'est possible dans un avenir qui, s'ils ne le chiffrent pas, doit se compter à quelque chose d'équivalent aux cycles auxquels ils font référence (quelques dizaines d'années environ). C'est là que sous le théoricien pointe le devin.

Objectivisme, "prévisionnisme", attentisme : tous les travers de ceux qui envisagent la théorie sans comprendre qu'elle ne parle d'aucun point de vue extérieur à la lutte des classes se retrouvent dans cette brochure. Il n'y a pas lieu d'attendre, parce qu'il n'y a pas de lieu pour attendre. Le prolétariat ne peut pas aller s'asseoir en attendant que le capital ait résolu ses problèmes, et le théoricien ne peut pas se détourner de ce qu'il est (un individu du capital) pour trouver une position qui lui donnerait les moyens de juger, en toute indépendance et toute partialité, du bon moment révolutionnaire. Contrairement à celles du seigneur, les voies du dépassement ne sont pas impénétrables, mais dans leur effectuation concrète elles sont imprévisibles. Les analyses contenues dans la brochure, prises séparément, ont leur valeur comme les signes ténus des dynamiques du cycle actuel : signes que l'irruption brutale de l'histoire peut brouiller demain sans que les Dauvé et autres Nésic ne l'ait vu arriver dans leur boule de cristal.

Denis

Pour se procurer la brochure "Il va falloir attendre" : Trop loin











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