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Il y a 2 contribution(s) au forum.
(1/2) 1er décembre 2004, jef
(2/2) 29 novembre 2004, Nicolas
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Le texte présenté ici est une traduction d'un article paru dans Aufheben n°11 en 2003, sous la forme d'une lecture critique de deux ouvrages :
A l'assaut du ciel : composition de classe et lutte de classe dans le Marxisme Autonomiste Italien par Steve Wright (Londres Pluto Press, 2002)
Pour une lecture politique du 'Capital' ( 2ème édit ) par Harry Cleaver (Leeds : AK/Anti-thesis, 2000)
L' 'Automne chaud' italien de 1969 fut un des points culminants des luttes révolutionnaires de la fin du 20 ème siècle, et il est associé à l'operaismo ( 'opéraisme'), une approche marxiste centrée sur les luttes de la base par opposition à ce qui était vu comme la politique et l'opportunisme de la gauche ( stalinienne ) dominante. La vague de luttes sociales de cette année eut un écho, bien qu'avec des différences importantes, dans le tumultueux 'Mouvement de 1977'. Sous la bannière de l'autonomia, l'analyse de la lutte de classe par les opéraïstes se prolongea dans les actions de groupes à l'extérieur du lieu de travail. D'intenses combats de rue, des auto-réductions ou le refus complet de payer factures d'énergie et tarifs des transports , la formulation explicite de revendications radicales telles que l'abolition du salariat : tout cela donnait l'idée d'un mouvement pour lequel ce qui compte comme 'politique' a été sérieusement remis en cause par des luttes autour de désirs et de besoins plus vastes. Les lecteurs auront connaissance de l'ouvriérisme et de l'autonomia aujourd'hui à travers les œuvres de ses théoriciens les plus connus, comme Negri, à travers le journal américain Midnight Notes, et peut-être à travers le site web et la liste de discussion aut-op-sy [1]. Pour beaucoup de gens insatisfaits des versions du Marxisme et de l'anarchisme disponibles en G.B., les notions d' 'autonomie' et d' 'autonomiste' évoquent quelque chose de positif. Par exemple, les récentes mobilisations du J 18 et de Seattle s'appuyaient toutes les deux sur des thèmes et sur un langage associés à l'autonomia, tels que les luttes et la diversité autonomes [2]. Néanmoins, l'histoire et la théorie de l'ouvriérisme et de l'autonomie ne sont pas toujours bien connus. La récente publication de deux livres sur l'operaismo et l'autonomia et leur héritage théorique témoignent de l'intérêt que ce courant continue de susciter. Une lecture politique du 'Capital' de Harry Cleaver fut publié originellement en 1979, et a maintenant été republié avec une nouvelle préface. L'introduction de Cleaver, en particulier, a été pour beaucoup une référence pour saisir la signification des développements d'après-guerre, y compris des luttes qui ne s'expriment pas dans des formes traditionnelles. A l'assaut du ciel de Steve Wright présente une histoire critique du développement politique et théorique du mouvement italien en relation avec les luttes des années 50, 60 et 70 - une histoire qui, à notre avis, supplante maintenant la présentation de Cleaver. La publication de ces deux livres nous donne l'occasion d'une réévaluation critique des contributions de l' operaismo et de l'autonomia, et de la tentative de Cleaver de les maintenir en vie. En particulier, nous aborderons quatre questions. Premièrement, est-ce que le concept d' 'autonomie' est adéquat en tant que base pour une analyse de classe. Deuxièmement, nous soutenons que les opéraïstes et donc ceux qui les ont suivi souffrent de l'absence d'une critique adéquate du gauchisme et du nationalisme. Troisièmement, l'ambiguïté de ceux qui sont influencés par l'ouvriérisme dans leur manière de poser le statut de la 'loi de la valeur'. Quatrièmement, l'incapacité de l'ouvriérisme et de l'autonomia à théoriser le recul dans la lutte de classe peut être reliée à une satisfaction implicite ( ou même explicite ) parmi certains théoriciens de ce courant quant aux limites actuelles de la lutte de classe. Finalement, est-ce que la lecture politique du Capital de Marx offerte par Cleaver fonctionne réellement. Notre conclusion est que la défaite du mouvement sur lequel s'appuyait le développement de l'ouvriérisme a conduit à la fois à l'abandon du projet de révolution mondiale et à l'idéologisation de la théorie parmi les théoriciens de ce courant.
1 - Promesses et limites d'une analyse de classe 'autonomiste'
Pour comprendre la saisie operaïste et ensuite 'marxiste autonomiste' de la classe, il nous faut remonter à l'émergence des concepts théoriques clés actuellement utilisés 1.1 - Opéraïsme classique Les origines de l'operaismo résident dans les recherches des années 50 sur le comportement des ouvriers. L'objet de ces recherches était les besoins et les perceptions propres des ouvriers, leur définition de leurs problèmes dans l'atelier, et la nature de leurs luttes. Wright (p. 63) cite comme éléments centraux de la perspective operaïste émergeant de cette recherche : L'identification de la classe ouvrière avec le travail subsumé au procès immédiat de production ; l'accent sur la lutte salariale comme terrain clé du conflit politique, et sur le fait que la classe ouvrière était la force motrice au sein de la société capitaliste [3]. Tous ces éléments étaient une réaction - et la base pour le développement d'une alternative - par rapport au réformisme productiviste et à la politique ( bourgeoise) de la gauche traditionnelle (stalinienne), .c'est-à-dire le PCI. ( le Parti Communiste Italien, de loin le plus grand parti communiste d'Europe occidentale). Pour le PCI, la 'politique' était dirigée prioritairement à travers le parlement ( et la bureaucratie syndicale ). Par contraste, en mettant l'accent sur la signification des luttes menées par les ouvriers eux-mêmes dans les industries, les operaïstes rejetaient la distinction léniniste classique entre luttes 'politiques' et 'économiques'. En reliant la théorie operaïste au contexte des luttes au travers desquelles il a émergé, Storming Heaven examine la catégorie la plus connue de l'ouvriérisme - celle de composition de classe, que Wright (p. 49) définit comme l'ensemble des comportements qui surgissent quand des formes particulières de force de travail sont insérées dans des procès de production spécifiques. L' operaismo a aussi introduit le concept d'ouvrier-masse, qui décrit le sujet identifié par les recherches sur les usines FIAT et Olivetti. Ce qui caractérise l'ouvrier-masse, c'est son travail relativement simple, sa place au cœur du procès de production immédiat , et l'absence chez lui des liens qui avaient attachés les ouvriers qualifiés à la production (Wright, p. 107).
1.2 - L'ouvriérisme au-delà des ouvriers Comme le montre Cleaver, l'analyse et la pratique politique marxistes classiques comprennent la production et le travail lui-même comme quelque chose de neutre. Le but est de s'emparer des moyens de production et de les faire tourner 'dans l'intérêt des travailleurs', pour une distribution plus équitable. Mais les recherches sur FIAT et Olivetti avaient montré que la division du travail, et la définition des qualifications opéraient comme un procès de domination, et n'étaient pas une simple question technique. Les operaïstes proposèrent donc des concepts visant à saisir cette non neutralité de l'organisation et de la machinerie de l'usine. Particulièrement importante est ici l'œuvre de Panzieri, qui avait affirmé que, à la différence des réformistes staliniens, la classe ouvrière reconnaissait l'unité des moments 'technique' et 'despotique' de l'organisation de la production [4]. De tels concepts faisaient ressortir les limitations de l'auto-gestion ouvrière qui pouvait être vue comme pure auto-gestion de sa propre domination. Tronti développa cette ligne d'analyse avec la notion d'usine sociale. L'idée de l'usine comme lieu de pouvoir était étendue à l'ensemble de la société vue comme une totalité organisée autour des mêmes principes de domination et de (re) production de la valeur [5]. Ce qui impliquait que, puisque l'organisation sociale dans l'usine n'est pas neutre, alors la résistance à l'extérieur de l'usine pourrait être un moment valide de la lutte de classe. Mais l'accent mis sur ces ouvriers ( d'usine ) dans le procès immédiat de production signifiait que l'operaïsmo était pris dans une tension, sinon une contradiction. Tronti et d'autres ne furent pas capables de concilier leur notion d'usine sociale avec l'accent qu'ils voulaient mettre sur ce qui se passait dans les grandes usines : même quand ils étendaient l'analyse au-delà de l'ouvrier-masse, les operaïstes continuaient à privilégier le rôle du prolétariat d'usine. L'Autonomia ( l' 'aire de l'autonomie'), un réseau diffus de groupements incluant les operaïstes radicaux et influencé par eux, émergea dans les années 70, à la suite de l'effondrement de certains des groupes operaïstes. Ce nouveau mouvement vit aussi l'afflux de nombreux individus plus jeunes ; ils étaient souvent passés par l'université ou travaillaient dans de petites entreprises ou dans le secteur des services. Ils privilégiaient de façon caractéristique le local et le personnel par rapport à la lutte à l'échelle de l'ensemble de la classe, le besoin par rapport au devoir, et la différence par rapport à l'homogénéité (Wright, p. 197). Ils cherchaient ainsi à étendre le concept de composition de classe au-delà du procès de travail immédiat dans les usines. Ils étaient aussi moins concernés par les concepts totalisants de classe et par la définition de leur identité à partir du lieu de travail ; et ils avaient moins de temps pour le PCI et les syndicats. Certaines de ces tendances trouvèrent une expression théorique dans 'La Tribu des Taupes' de Bologna, qui eurent une influence majeure [6]. Le développement théorique le plus controversé de cette période fut la théorie de Toni Negri selon laquelle l'ouvrier-masse avait été remplacé par ce qu'il appelait l'ouvrier social (operaio sociale). La thèse de Negri était que le capital, tout en maintenant l'entreprise en tant que cœur de son procès de valorisation, tend vers une plus grande socialisation du travail, allant au-delà de la simple extension du procès immédiat de production vers une complète redéfinition de la catégorie de travail productif. L'étendue de cette catégorie, selon Negri, « dépendait » maintenant « du degré d'avancement du procès de subsomption du travail sous le capital….Nous pouvons maintenant dire que le concept de salarié et le concept de travailleur productif tendent à devenir homogènes », avec pour résultat de constituer « la nouvelle figure sociale d'un prolétariat unifié » [7]. En bref, tous les moments du procès de circulation, et même la reproduction, étaient vus comme productifs de valeur, la distinction entre travail productif et travail improductif était oblitérée. Alors que le Capital, livre I, pose la reproduction de la force de travail sous la forme de la famille et de l'éducation, l'innovation théorique de Negri était de se centrer sur celle-ci comme espace de lutte. Negri suggérait que, historiquement, il y avait eu un glissement de l'intérêt après le fin des années 60, le capital ayant adopté une stratégie pour éviter la dépendance exclusive par rapport à la classe ouvrière traditionnelle et s'appuyer plus massivement sur la force de travail de groupes sociaux qui étaient, à cette époque, marginaux et moins organisés [8]. Ainsi lui et ceux qui le suivirent considéraient les chômeurs organisés, le mouvement des femmes, la pratique des auto-réductions et les exemples de plus en plus nombreux de pillage organisé qui caractérisaient le Mouvement de 1977 comme des moments valides de pratique anti-capitaliste ; le processus révolutionnaire était compris comme un pluralisme d'organes d'auto-gestion prolétarienne (Wright, p. 173). Comme Wright l'expose, la position de Negri fut critiquée comme finalement trop abstraite : elle identifiait le pouvoir comme la dimension reliant tous les groupes et pratiques sociales pris comme constituant l'ouvrier social ; elle avait pour effet de gommer les différences entre ces différents groupes et pratiques. La redéfinition de la catégorie de travail productif est problématique pour la même raison. Bien plus, cela conduisit Negri à tirer des conclusions hyper-optimistes quant à la composition de classe résultant de la subsomption réelle du travail sous le capital. L' 'ouvrier social' semblait de plus évoluer avec le temps. Tout d'abord, l'ouvrier social renvoyait de façon caractéristique aux travailleurs précaires ; par la suite, tandis que la perspective de Negri vacillait au fur et à mesure de sa déconnexion par rapport au mouvement, l'ouvrier social s'incarna dans le 'travailleur immatériel', dont le programmeur informatique est un exemple [9]. L'aire de l'autonomie atteignit son zénith avec le Mouvement de 1977. Mais ce ne fut pas seulement la massive répression étatique - sur laquelle nous sommes bien informés - sous la forme de la violence et de l'emprisonnement, qui conduisit à la fracture de l'autonomia et à l'effondrement de l'opéraisme. Le développement de l' autonomia et l'accent mis sur les luttes hors du lieu de travail allèrent de pair avec l'isolement des opéraistes radicaux par rapport au reste de la classe ouvrière. Ce fut cet isolement et le pessimisme qui en découla quant à la possibilité d'un mouvement plus large, qui conduisit en fin de compte un grand nombre d'individus à retourner au PCI - ou à rejoindre les groupes armés.
1.3 - Position de Cleaver sur la classe ouvrière Une objection souvent faite au projet communiste est la disparition supposée de son agent - la classe ouvrière. La conception de la révolution chez Marx est censée être liée à une structure de classe qui était en voie de disparition. C'était une question particulièrement pressante à l'époque où Cleaver écrivit Pour une lecture politique du Capital, avec L'adieu à la classe ouvrière de Gorz et les analyses sociologiques similaires qui devenaient à la mode. Cleaver offre une réponse à cela en affirmant que la classe ouvrière ne fait que changer de forme et est en fait partout [10]. Pour beaucoup d'entre nous, l'aspect de Pour une lecture politique du Capital de Harry Cleaver qui eut le plus d'écho est moins son analyse 'politique' de la relation entre valeur et luttes (que nous discuterons plus loin ), que son Introduction, dans laquelle une histoire des mouvements et des idées est utilisée pour développer une conceptualisation 'autonomiste' de la classe ouvrière contre celle du marxisme traditionnel aussi bien que contre les théoriciens d'une disparition de la classe ouvrière ( en fait , alors que le livre de Cleaver était photocopié et diffusé par des tas de gens, la plupart de ceux que nous connaissons ne lurent que cette Introduction ! ). L'analyse de classe de Cleaver peut sembler se situer dans le prolongement du concept d'usine sociale de Tronti et de la 'Tribu des Taupes' de Bologna. Ainsi, dans sa description des développements en Italie, il affirme que les luttes des travailleurs hors de l'usine - principalement des femmes - incarnaient et clarifiaient à la fois la nouvelle composition de classe (p. 71). Les luttes 'communautaires' autour des auto-réductions sur les loyers et les prix des aliments et des autres biens d'usage courant, affirme-t-il, permettaient aux femmes qui y participaient de prendre conscience de leur propre rôle dans la production de valeur. Aussi leur activité autonome pouvait-elle être saisie comme une partie essentielle de la lutte de classe, plutôt que comme un auxiliaire des luttes sur le salaire livrées par leur compagnons. Cleaver prend la campagne visant à un salaire pour le travail domestique comme l'expression la plus élevée de ce développement. Dans la nouvelle préface de Pour une lecture politique du Capital (pp. 16-17), Cleaver poursuit cette analyse de la nature de classe. D'un point de vue descriptif, un point essentiel est ici l'extension de la catégorie de la classe ouvrière pour englober non seulement les salariés mais aussi les non-salariés. Cleaver proclame que cette extension est justifiée par la recherche historique ( par exemple The London hanged [ Les pendus de Londres ] de Linebaugh [11]), qui - est-il affirmé - montre à partir de la culture des artisans et autres que la classe ouvrière est antérieure à la prédominance du salaire. Conceptuellement, la clé de l'argumentation de Cleaver est la notion d'exploitation d'un groupe social par le capital, et par suite les luttes contre celui-ci. Bien plus, ce sont les luttes du groupe social en tant que tel, plutôt que leur subsomption sous une lutte globale de la classe ouvrière, qui sont considérées comme significatives du fait de leur potentiel d'auto-transformation. Pour Cleaver, la capacité de tels groupes sociaux à se recréer dans la lutte met en évidence le problème des définitions classiques (étroites) de la classe ouvrière, qui ne disaient rien de cette auto-recréation [12]. Conformément à la tradition de l'autonomia, Cleaver pose la résistance au capital comme un trait inhérent à la majorité de l'humanité et non pas une spécificité du prolétariat industriel - comme dans les analyses de la structure de classe des sociologues ou de certains marxistes en Occident. L' affirmation par Cleaver d'une tradition 'autonomiste' des luttes et des théories fut important pour nous, comme pour beaucoup de gens à la recherche d'une analyse adéquate de la lutte de classe dans les années 80 et 90. Mais une relecture de la définition de la classe ouvrière par Cleaver, et en particulier les groupes sociaux qu'il tente d'inclure ( en tant que groupes sociaux ) dans cette définition, nous amène maintenant à affirmer que cette position n'est pas suffisante en tant qu'analyse de classe. La question est de savoir si l'exploitation est une caractéristique du groupe social auquel il se réfère en tant que tel, et donc si la résistance est inhérente au groupe en tant que tel. Nous pensons qu' il y a des différences et des distinctions, au sein de et entre les catégories sociales que Cleaver identifie comme parties de la classe ouvrière, qui ont une importance. Wright considère que l'operaismo et l'autonomia recourent à des concepts qui servent à écraser des différences et des distinctions importantes pour l'analyse de classe. Notre point de vue est que Cleaver est l'héritier de cette tendance. Pour rendre cette analyse plus concrète, considérons chacune des catégories sociales que Cleaver veut (re)définir comme partie intégrante de la classe ouvrière. Mais auparavant, nous devons souligner ici combien il est inadéquat de se livrer au jeu qui consiste à traiter les classes comme des catégories où l'on range les individus. Pour nous, la classe n'est pas une forme de stratification mais une rapport social ; plutôt que de tenter de classer les individus, nous devons comprendre comment la classe se forme, comme processus, au sein d'un rapport d'antagonisme [13]. Il est vrai que les individus sont situés différemment en ce qui concerne la relation sociale fondamentale dans laquelle du travail est pompé sur le producteur direct ( et que des identités et des perceptions des intérêts liés à ces identités peuvent se former autour de ces situations ). Mais notre discussion des (re)classifications de Cleaver est en elle-même inadéquate, il faut la replacer dans un débat plus large sur la classe comme rapport et non comme (simple) strate. Cleaver affirme (p. 73) :
L'identification du rôle dirigeant des non-salariés dans les luttes des années 60 en Italie, et l'extension du concept [ de recomposition politique de la classe ouvrière ] à la paysannerie, fournissait un cadre théorique au sein duquel les luttes des étudiants et des ménagères d'Amérique et d'Europe, des chômeurs, des minorités ethniques et raciales, et des paysans du Tiers Monde (sic) pouvaient toutes être saisies comme moments d'un cycle de lutte international de la classe ouvrière.
Les chômeurs Les luttes des chômeurs organisés jouèrent un rôle significatif dans l'expérience italienne des années 70 - par exemple le mouvement Napolitain fut capable de mobiliser des milliers d'ouvriers au chômage, devenant le point de référence central de la région pour l'activité militante (Wright, p. 165). Dans ces pages et dans d'autres publications, nous avons prêté une grande attention à de telles luttes, qui pour nous portent souvent sur les allocations de chômage, pour la raison très simple que les allocations de chômage sont l'autre face du salaire [14] ( et parce que nous - mêmes nous avons pas mal recouru aux allocations de chômage ! ). Les chômeurs sont la strate la plus basse du prolétariat - la plus dépossédée - et sont le plus souvent issus de la classe ouvrière en tant que telle. Dans le Capital, livre I, Marx démontre que les chômeurs sont nécessaires à la production de valeur. Puisqu'ils sont définis comme catégorie par leur relation au salaire, les chômeurs font visiblement partie de la classe ouvrière. Mais Marx montre aussi clairement comment les chômeurs fonctionnent en tant que facteur de discipline pour ceux qui travaillent et qui de ce fait « mettent un frein à leurs prétentions » [15]. Pour le marxisme classique, les chômeurs en tant que tels ne jouent pas le même rôle que la classe ouvrière industrielle ; il leur manque à la fois la force et le potentiel de conscience de classe révolutionnaire de ceux qui travaillent. Dans cette perspective, les luttes de chômeurs doivent nécessairement être réduites au rôle d'appendice des grèves ouvrières ; toute 'autonomie' des chômeurs pourrait trop aisément aboutir au rôle de briseurs de grève [16]. Mais les fonctions d'une strate sociale pour le capital ne définissent pas nécessairement les limites de la subjectivité qui lui est associée. Historiquement, ce sont souvent les moins auto-organisés, ou les moins autonomes, qui ont brisé des grèves. Les chômeurs sont, parmi les catégories citées par Cleaver, le groupe social dont l'appartenance à la classe ouvrière prête le moins à controverse.
La 'race' Dans le cas de la 'race' et du facteur ethnique, ce à quoi Cleaver fait référence ici, c'est la construction par le capital de divisions au sein de la classe ouvrière afin de créer et de justifier la compétition parmi les ouvriers. Dans la mesure où les identités 'raciales' et ethniques sont construites, l'organisation de la classe ouvrière elle-même est 'racialisée' ou 'ethnicisée'. Autrement dit, c'est parce que la racialisation et le facteur ethnique fait partie de la façon dont la division de classe est construite et la classe ouvrière décomposée que les identités 'raciales' et ethniques pourraient servir de base pour s'organiser contre le capital. Les noirs et les autres minorités ethniques qui s'organisent et résistent de façon autonome le font parce que, en tant que strate sociale, leur expérience de la classe est plus brutale et ils sont plus fréquemment situés au pôle prolétarien du rapport de classe, et ce du fait des conditions dans lesquelles la condition de 'noir' et de 'blanc' a été socialement construite ( aux USA). Les minorités ethniques qui ne s'engagent pas dans une telle action autonome tendent à être celles qui sont les plus mobiles socialement, selon l'expression américaine elles deviennent 'blanches'. Particulièrement aux USA [17], les noirs sont, à la différence des autres groupes ethniques et 'raciaux', toujours au bas de l'échelle, même par rapport à ces autres minorités ethniques. Les noirs sont le prototype de la classe ouvrière, et la classe moyenne noire est l'exception qui confirme la règle.
Les femmes L'émergence des femmes en tant que sujets collectifs du changement social a contribué à la réévaluation de l'analyse de classe de l'operaismo (Wright, p. 133). En particulier, la revendication par les femmes d'un salaire social universel a semblé pointer vers une solution aux limites rencontrées par la surestimation du salaire (Wright, pp. 123, 135). Certains dans l'autonomia, comme le groupe Rosso, se mirent à parler de l'émergence d'un 'nouveau prolétariat féminin' ; pour eux, les féministes, avec les chômeurs, étaient des composantes intégrales du nouveau sujet social - de l' 'ouvrier social'. De même, pour Cleaver, les femmes sont un exemple clé de catégorie sociale qui, à travers leurs luttes , devrait être saisie comme partie de la classe ouvrière - en particulier les 'ménagères' qui exigent des salaires pour leur travail de reproduction de la force de travail [18]. Dans notre perspective il est clair que ce sont des femmes de la classe ouvrière - définies ici par la position de classe de leur famille - qui ont le plus de chances d'être engagées dans de telles luttes. Les femmes plus aisées sont moins susceptibles d'avoir besoin et de poser la 'revendication de transition' d'un salaire, et peuvent parvenir à l'' autonomie' individuellement ( en poursuivant une carrière ) sans avoir besoin de s'organiser collectivement. Bien plus, la forme sous laquelle les femmes ont défié les relations d'exploitation fondées sur le genre a varié historiquement. L'identification et la remise en cause du rôle des femmes qui a émergé dans les années 60 faisait partie d'une théorisation et d'un défi par rapport à la reproduction de la société capitaliste de façon plus globale, et tendait donc à s'exprimer comme un mouvement de changement social. Mais, surtout depuis le recul de la lutte de classe globale, le féminisme a au contraire tendu vers une idéologie justifiant une réduction du politique à l'individuel ( sans lien avec une transformation sociale ) ou un véhicule du carriérisme des femmes de la classe moyenne. Si on ne le fonde pas sur une analyse de classe - plutôt que de tenter de fonder une analyse de classe à partir de lui, l'accent mis sur les luttes des femmes en tant que femmes risque fort de conduire à cette impasse.
Les paysans L'inclusion des luttes des paysans dans celles de la classe ouvrière chez Cleaver le différencie des thèses de l'ouvriérisme classique. Les ouvriéristes du début reconnaissaient que les luttes des paysans pouvaient contribuer à l'internationalisme de la classe ouvrière, mais ils suggéraient aussi l'on ne devait pas confondre les deux, et que le 'salut' ultime des paysans se trouvait entre les mains de leurs collègues des parties du monde plus développées (Wright, p. 66). Considérer que les luttes des paysans sont effectivement des luttes de la classe ouvrière sert au moins à faire comprendre quelque chose sur la situation des paysans dans un monde capitaliste et sur les conséquences de leurs actions sur la lutte de classe globale. Bien que les paysans ne dépendent pas exclusivement d'un salaire, leur travail est souvent producteur de marchandises ; la manière dont ils produisent est assujettie à la demande du marché mondial. C'est pourquoi certains paysans tentent dans un certain sens d'agir comme 'la classe ouvrière' - c'est à dire de résister collectivement aux exigences du capital. Mais, chez Cleaver, la redéfinition des 'paysans' comme partie de la classe ouvrière glisse sur des différences significatives au sein de cette catégorie sociale hétérogène. Le terme 'paysans' recouvre une multitude de positions économiques : il y a des degrés variables de relations communales, de production pour le marché ( par opposition à l'auto-subsistance ), d'évolution vers la classe capitaliste, et d'engagement dans le travail salarié. C'est pour cette raison que les 'paysans' en tant que tels n'agissent pas comme une vaste classe ouvrière et ne peuvent donc pas lui être simplement assimilés. Même si nous admettons que Cleaver a simplement en vue la majorité des paysans qui n'ont aucune chance de devenir des fermiers capitalistes, il y a néanmoins une logique dans leurs luttes qui les empêche de se constituer en tant que négation du capital. Le paysan est défini par une relation à la terre, et la terre est l'objet caractéristique des luttes des paysans. Ceci posé, les succès des luttes paysannes sont aussi leurs limites. Dans le cas du salaire, un succès quantitatif ( plus d'argent ) préserve la relation qualitative d'aliénation, mais peut ouvrir sur son dépassement : la victoire est insatisfaisante mais tout recul de la classe capitaliste peut suggérer que le rapport capitaliste lui-même est vulnérable. Mais une victoire dans une lutte pour la terre est une fin en elle-même, ce qui ne pousse pas à un niveau supérieur de lutte. Il n'y a pas d'impératif essentiel en faveur de l'abolition de la propriété de la terre dans les luttes pour la terre. Comme nous le disions dans un précédent numéro d' Aufheben, alors que nous pourrions reconnaître la subjectivité révolutionnaire des luttes fondées sur les paysans, la condition paysanne comporte une stabilité conservatrice dans les relations sociales. La résistance des paysans tend à refléter plutôt la menace externe que l'antagonisme de classe interne. Par conséquent, la forme de cette résistance peut souvent conduire à des alliances entre des petits fermiers privés et ceux qui dépendent de terres communales - ou même entre une masse paysanne et une direction nationaliste de gauche et urbaine [19]. Ainsi, nous ne voyons pas la résolution de la 'question agraire' (c'est-à-dire paysanne) simplement dans les luttes paysannes 'autonomes', ni , évidemment, dans la prolétarisation de la paysannerie. Nous envisagerions plutôt, avec Marx [20] ( et Camatte [21]), une révolution dans laquelle les potentialités communales du paysan prennent appui sur un soulèvement prolétarien plus large au cœur du pouvoir capitaliste.
Les étudiants Pour des opéraïstes comme Potere Operaio ( Pouvoir ouvrier ), les luttes des étudiants devaient être subordonnées à celles des ouvriers d'usine. Mais les mouvements étudiants étaient une composante de l'Automne chaud aussi bien que du Mouvement de 1977, et avaient leur importance dans la tentative des opéraïstes de théoriser la prolétarisation du travail intellectuel [22]. Un des développements intéressants de l'Automne chaud fut l'appropriation du bâtiment d'une faculté au Collège Médical de Turin pour une assemblée générale permanente [23]. Le Mouvement de 1977 comporta des tentatives de relier pratiquement ouvriers et étudiants à la fois organisationnellement et en terme de revendications telles que le salaire généralisé, qui apparaissait comme un moyen de permettre à plus de jeunes de la classe ouvrière d'accéder à l'université. Chez Cleaver, la catégorisation des étudiants comme faisant partie de la classe ouvrière pourrait être considérée comme prémonitoire, puisque le fossé entre les étudiants passés par l'université et les autres, sur le marché du travail, s'est rétréci dans les années récentes. A mesure que davantage d'étudiants acquièrent des diplômes, la valeur de ces diplômes diminue et les postes offerts aux diplômés ne sont souvent pas plus privilégiés ou mieux payés que ceux offerts à leurs collègues qui ont reçu une formation plus élémentaire. Le chômage des diplômés est maintenant plus élevé que jamais. Mais il ne s'agit là que de tendances. Les étudiants appartiennent de façon écrasante à la classe moyenne en termes de contexte familial ( revenu, valeurs et représentations ) et d'avenir. Dans la ligne de la notion d'usine sociale, Cleaver prend en compte ces observations en définissant la formation des étudiants comme travail de reproduction de la valeur d'usage de la force de travail [24]. Mais leur travail en tant qu'étudiants est quelque chose de plus que, et diffère de la simple reproduction de n'importe quelle force de travail. En premier lieu, le produit final du travail de l'étudiant à l'université n'est pas nécessairement une quelconque compétence mais plutôt une qualification destinée avant tout à permettre l'accès à des emplois plus privilégiés. Ce qui est reproduit, c'est donc une hiérarchie à l'intérieur de la force de travail - une division du travail pour accroître la compétition. Ce processus est aussi idéologique dans la mesure où ses bénéficiaires intériorisent et s'identifient avec la division hiérarchique qui en résulte - croyant qu'ils méritent leurs privilèges, et que seule une minorité talentueuse et travaillant dur peut acquérir leur type de statut. En second lieu, les 'compétences' qui sont reproduites par la formation universitaire ne sont pas seulement des compétences de direction et de gestion, mais aussi ( pour les diplômés en sciences humaines et sociales ) la capacité à classifier, à dire n'importe quoi et à jouer un rôle - toutes choses qui n'ont aucun sens hors de relations sociales aliénées. En se focalisant sur l'autonomie et ses conséquences possibles pour le capital, la redéfinition par Cleaver des luttes étudiantes comme des luttes de la classe ouvrière perd de vue certains caractères importants de cette catégorie sociale [25]. Constater que la plupart des 'étudiants radicaux' finissent par poursuivre les mêmes carrières bien payées de la classe dominante que leurs parents, c'est peut-être adopter un point de vue exagérément cynique ; mais la part de vérité d'une telle approche est qu'il n'y a pas pour la plupart des jeunes radicaux de la classe ouvrière de possibilités équivalentes de finir patrons ! A la différence des étudiants, les jeunes de la classe ouvrière ( dans des emplois d'ouvriers ) n'ont pas le même choix.
Qu'est il donc advenu de la classe moyenne ? L'étiquette 'classe moyenne' est largement absente de Pour une lecture politique du Capital, ce qui est du au fait que pour Cleaver elle n'existe pratiquement pas, si ce n'est peut-être comme catégorie sociologique. La position 'marxiste autonomiste' semble être que, dans les conditions de l' 'usine sociale', les classes moyennes ne sont qu'un secteur de la classe ouvrière. D'une part, l'analyse de Cleaver reflète, encore une fois, des tendances réelles. Dans un certain nombre de domaines, le travail de la classe moyenne a été déqualifié et prolétarisé. La précarisation, jusqu'alors limitée aux emplois ouvriers, a maintenant atteint un grand nombre de gens dans les classes moyennes. Bien plus, de nombreux salariés, en particulier dans le secteur public, ont été de plus en plus dévalorisés depuis ces 20 dernières années ou à peu près. En même temps, les salaires de ceux situés au sommet des classes moyennes, et particulièrement dans le secteur privé ( par exemple les comptables, les juristes et les divers types de 'consultants' ), ont continué de monter. A partir de là, en tant qu'identité commune assumée par des gens dont les conditions varient grandement - des ouvriers cols-blancs aux boulots précaires et aux salaires plus bas que leurs collègues cols-bleus, jusqu'aux administrateurs et directeurs de société - l'ensemble 'classe moyenne' est une catégorie pour le moins problématique, si ce n'est une mystification. Aux USA, le pays de Cleaver, le terme est même plus problématique encore du fait que de grandes parties de la classe ouvrière (blanche) sont situées ( ou se situent elles-mêmes ) dans la 'classe moyenne'. D'autre part, s'appuyer sur ces disjonctions, ces anomalies, ces tendances, pour affirmer qu'on peut se passer de la catégorie 'classe moyenne', c'est une position unilatérale. L'analyse qui subsume la majeure partie des classes moyennes sous la classe ouvrière est unilatérale parce qu'elle perd le pouvoir explicatif de la classe moyenne en tant que catégorie. Ici encore, selon nous, l'analyse de Cleaver reflète les limites de l'approche dont il est l'héritier. Selon Wright, malgré toutes leurs contributions vitales à notre compréhension de la lutte, un des problèmes de l' autonomia et de l'operaismo est, plus généralement, le fait de prendre une tendance pour la totalité. De façon analogue, Cleaver prend une tendance particulière pour une caractéristique de la situation de classe dans son ensemble. Alors que des tendances à la prolétarisation pourraient pousser un grand nombre de membres des classes moyennes à partager le sort de la classe ouvrière, il y a d'autres traits de la condition de la classe moyenne en tant que telle qui agissent dans le sens opposé. Ce qui est absent de l'analyse de classe de Cleaver, c'est une reconnaissance des liens qui attachent l'individu de la classe moyenne à son rôle ou à sa position de classe et par suite au monde aliéné qui engendre ce rôle et cette position de classe Un trait qui distingue la classe moyenne de la classe ouvrière, et qui a des conséquences pour la possibilité d'une pratique et d'une subjectivité révolutionnaire, est la présence ou l'absence d'une structure de carrière. Tandis que, de façon typique, les salaires dans les emplois ouvriers atteignent un pic relativement tôt et se stabilisent ensuite, les salariés de la classe moyenne évoluent, de façon encore plus typique, par augmentations continues, dans le cadre desquelles l'individu de la classe moyenne peut anticiper un avenir où son revenu et son statut s'amélioreront de façon continue. De fait, plus l'individu de la classe moyenne persiste dans un travail et colle à lui, moins il a intérêt à en sortir puisqu'il lui apporte un confort croissant. Parce que le travail dans le classe ouvrière offre rarement une telle perspective, l'impératif de s'en sortir est une constante tout au long de la vie. En second lieu, alors qu'on peut être fier de son propre rôle dans de nombreux types d'emplois, les emplois dans la classe moyenne engendrent souvent un type d'identification qui est généralement absent pour ceux de la classe ouvrière. Une telle identification à la classe moyenne a des effets sur la forme que prend la résistance - et sur le fait qu'une résistance existe ou non. L'universitaire, le travailleur social, le juriste, etc.., peut souhaiter attaquer le capital, mais en général, il le fait en posant comme préalable de sa résistance le maintien de son propre rôle, d'une façon qui est impensable pour l'individu de la classe ouvrière. Ainsi il y a des psychologues radicaux, des philosophes radicaux, des juristes radicaux, et ainsi de suite [26], mais pas de maçons ou de balayeurs de rue radicaux ! Ces derniers sont simplement des gens radicaux qui veulent sortir de leur condition. Par contraste, les premiers souhaitent s'engager dans la lutte tout en conservant leurs identités de classe moyenne, y compris leurs compétences et leurs rôles spécialisés. En tant que telle, leur participation présuppose plutôt qu'elle ne remet en cause fondamentalement les institutions et les relations sociales qui sont la base de ces identités [27]. Ce n'est pas par hasard, nous semble t'il, que les figures dirigeantes de la scène post-autonomia qui rejettent ( ou en tout cas négligent ) la critique situationniste des rôles et de l'université, et qui redéfinissent tous les secteurs de la vie - y compris l'université - comme classe ouvrière, sont eux-mêmes des universitaires [28]. On devrait évidemment définir comme classe moyenne certains groupes, comme les professionnels - médecins, juristes, universitaires - qui gardent le contrôle de l'entrée dans leur profession. Mais il y a d'autres groupes pour lesquels la situation est moins tranchée. Dans la plupart des cas, l'épineuse question de la classe, et en particulier le statut des classes moyennes, est inévitablement un sujet embrouillé. C'est parce que la classe est un processus et non une boîte où l'on peut simplement ranger les gens [29], comme dans la sociologie. En Argentine, par exemple, on assiste à un processus d'effondrement de l'identité de la classe moyenne ; mais pour comprendre cela, il faut reconnaître qu'une telle identité existe et a une base matérielle. Pour nous, la manière dont Cleaver aplatit la réalité en la faisant entrer dans la catégorie classe ouvrière pose problème précisément à cause de l'absence de la composition et de la décomposition de classe en tant que processus. La ( composition de ) classe implique une dynamique constante de prolétarisation et d' 'embourgeoisement'. Mais si ces pôles ne sont pas reconnus - et si les classes moyennes sont comprises comme faisant déjà partie de la classe ouvrière - la composition de classe apparaît seulement comme une donnée statique. 1.4 - L'autonomie comme base ou comme fonction de la composition de la classe ouvrière ? Comme on l'a vu, la thèse fondamentale de Cleaver est que les non-salariés, et à partir de là les autres catégories auxquelles il se réfère, ne font partie de la classe ouvrière que dans la mesure où le capital a cherché à exploiter et aliéner leur travail non-salarié ou leur condition particulière, et parce que ces non-salariés et autres catégories réagissent maintenant par la lutte contre le capital. C'est leur lutte et non leur appartenance à une catégorie sociale en tant que telle qui fait d'eux une partie de la classe ouvrière. La clé pour Cleaver, c'est donc l'action autonome contre le capital. De la sorte, Cleaver est une nouvelle fois cohérent avec la tradition qui est sortie de l'opéraïsme, et qui cherchait à se distinguer et à aller au-delà de la pauvreté du marxisme traditionnel en se focalisant précisément sur l'activité indépendante ou autonome des ouvriers en lutte ; on montrait que leur activité et leur organisation de résistance collectives survenaient sans médiation du parti ou du syndicat - ou même en opposition à ceux-ci. L'antagonisme lui-même, sous la forme de l'autonomie, était ainsi la base de l'analyse de classe. Dans les années 60, les opéraïstes ont subsumé la spécificité de différents lieux et expériences de la classe ouvrière sous ceux de l'ouvrier-masse. Dans les années 70, les œuvres de Negri menacèrent de dissoudre jusqu'à cette compréhension partiellement concrète de la classe dans un prolétariat générique, l' 'ouvrier social'. Dans 'La tribu des taupes', Bologna identifia de nouvelles déterminations subjectives de la classe : « Les classes ont tendu à perdre leurs caractéristiques 'objectives' et à se définir en termes de subjectivité politique » [30]. Pour Bologna, les questions d'identité sociale et culturelle, d'acceptation ou de refus des normes de comportement social exigées par l'Etat, jouaient maintenant un rôle dans la reproduction des classes. Ces nouveaux déterminants étaient censés être mis en évidence dans « la reproduction et l'invention permanente de systèmes de contre-culture et de lutte dans la sphère de la vie quotidienne, qui est devenue infiniment plus illégale ». En fait , Negri et les autres abandonnèrent la démarche de recherche centrale des opéraïstes - l'examen des relations entre les 'conditions matérielles' d'exploitation et le 'comportement politique'. Comme le dit Wright, les opéraïstes radicaux insistèrent à l'excès sur le subjectif, la « volonté de destruction » (Potere Operaio, 1972, cité dans Wright, p. 138), appréciée post festum à partir d'une analyse des luttes plutôt que sur la base de la place dans le procès de travail. L'abandon des déterminants matériels de la composition de classe laisse sans réponse la question de savoir comment les différents sujets, ou strates de la classe, se reconnaissent eux-mêmes et entre eux comme prolétariat, classe révolutionnaire universelle. Pour nous, la raison pour laquelle des groupes différents s'organisent de façon autonome contre le capital est qu'ils sont déjà prolétariens ( ou, au moins, en voie de prolétarisation ). L'antagonisme surgit à cause de la classe. Il est implicite dans notre discussion ci-dessus, au sujet des différentes catégories sociales mentionnées par Cleaver, que la potentialité d' 'autonomie' est nécessaire mais pas suffisante pour une analyse de classe. L' 'autonomie' suppose une analyse de classe appropriée, et ne peut donc être la base de celle-ci : le subjectif requiert l'objectif.
2 - Par delà le gauchisme [31] ? Ce fut une intuition vitale de l'opéraïsme : voir dans le refus des ouvriers de participer aux grèves d'avertissement à l'appel des syndicats, non une absence de conflit de classe mais une preuve de leur autonomie. Dans les débats d'aujourd'hui sur l' état de la lutte de classe, le danger est de prendre une telle 'passivité' comme un simple refus de la représentation alors qu'elle pourrait en fait être ambiguë : en même temps qu'une expression d'hostilité au capital, elle pourrait aussi être la source d'un fatalisme paralysant. Mais la faiblesse de l'opéraïsme, ce n'était pas un sens excessif du poids de l'antagonisme ouvrier autonome vis-à-vis du capital comme vis-à-vis de la gauche institutionnelle ; c'était plutôt un refus ou une incapacité à concilier leurs vues avec leur conceptions de l'organisation. A maintes reprises, les mêmes théoriciens qui nous ont fourni les outils théoriques d'une nouvelle approche, nous recommandent d'être modestes dans notre compréhension des luttes ouvrières. Panzieri, par exemple, a insisté sur le fait que le sabotage n'était que l'expression de la défaite politique ouvrière (Wright, p. 61) ; et Classe Operaia ( 'Classe ouvrière' ) émit l'idée que les luttes spontanées ne suffisaient pas (Wright, p. 69). Nous sommes d'accord sur ce point : les différentes luttes particulières ne peuvent aller au-delà d'elles-mêmes si elles ne sont pas reliées entre elles. Mais ce qui est crucial, c'est la nature de cette organisation et comment elle peut surgir. Pour la plupart, les opéraïstes tendaient à fétichiser la structure organisationnelle formelle d'une façon qui reflétait leurs origines léninistes. En premier lieu, il y eut pendant longtemps une répugnance à couper les liens avec le PCI. Ainsi, Tronti continua à affirmer la nécessité de travailler au sein du PCI afin de le 'sauver' du réformisme. Tronti était un cas particulier et il abandonna finalement l'opéraïsme, mais Potere Operaio maintint des liens avec le PCI jusqu'aux événements de 1968 en France, et même alors se considérait encore comme léniniste. Et Negri, bien qu'il eut écrit sur la contradiction au sein de l'autonomia entre ceux qui privilégiaient 'le mouvement' et les champions d'une conception 'léniniste' de l'organisation, affirmait sa certitude de la nécessité du parti léniniste même pendant les événements de 1977 (Wright, p. 214). L'autonomia émergea en partie comme un groupement de militants qui ressentaient la nécessité de critiquer les formes léninistes d'organisation et de pratique ( y compris la structure formelle du parti ), mettant au contraire l'accent sur les besoins de la classe : « Pour articuler de tels besoins, il fallait que l'organisation soit enracinée directement dans les usines et leurs alentours, dans des corps capables à la fois de promouvoir les luttes gérées directement par la classe elle-même, et de restituer à celle-ci cette 'conscience du pouvoir prolétarien que les organisations traditionnelles ont détruit' » (Comitati Autonomi Operai, 1976, cité par Wright p. 153). Mais finalement, comme le montrait Bologna, l'autonomia a échoué sur ce point, retournant à un avant-gardisme qui oubliait que « l'organisation est obligée de se mesurer jour après jour à la nouvelle composition de la classe, et doit trouver son programme politique uniquement dans le comportement de la classe et non dans une quelquonque collection de statuts » [32]. Malgré leur tentative d'échapper au 'politique', les opéraïstes eux-mêmes furent en fait prisonniers d'une vision politique, en ce qu'ils cherchaient constamment à la fois à exprimer les besoins du mouvement social en termes d'unification des revendications politiques, et à réinventer le parti. Tout en innovant sur certains points, avec des idées comme celle de parti armé, leur conception de l'organisation resta léniniste par son fétichisme de la structure organisationnelle formelle, et sans grand rapport avec la conception tout à fait différente du parti (historique) de Marx [33]. De la sorte, ils n'allèrent pas jusqu'à une véritable critique de la gauche et du gauchisme. Ce problème se retrouve dans les versions actuelles de l'approche opéraïste. Selon nous, si le concept d'autonomie est insuffisant pour une analyse de classe, il est également inadéquat - au sens de trop ouvert ou ambigu - pour une critique du gauchisme. De quelles 'luttes autonomes' s'agit-il ? L'accent mis sur l'autonomie en soi, et l'absence d'une véritable critique de la gauche qui en découle, a signifié que certains héritiers de cette tradition ne sont pas critiques à l'égard du nationalisme [34]. Cleaver (p. 25) affirme : « Le mouvement contre la guerre [ du Viet-Nam ] rassembla un grand nombre de ces luttes diverses, et son unification avec les paysans d'Asie du Sud-Est devint complète quand fut lancé le mot d'ordre 'Victoire au FNL [ Front de Libération Nationale ]' et que les drapeaux Vietcong flottèrent sur les universités occupées. » En rapport avec cela, l'idée de 'circulation des luttes', c'est à dire comment une lutte dans une zone déterminée inspire une lutte dans une autre zone, décrivait certainement un aspect des mouvements sociaux des années 60 et 70 ( bien que l'on doive aussi reconnaître le phénomène inverse, la défaite dans un secteur suite à l'effet de démobilisation venant d'un autre secteur ). Mais une telle idée est en soi inadéquate s'il s'agit, par exemple, de considérer les luttes des paysans vietnamiens en dehors du cadre nationaliste et stalinien dans lequel elles s'inscrivaient ; et si l'on traite de façon non-critique la manière dont une idéologie anti-impérialiste prédominait chez les étudiants ( qui tendaient à considérer le prolétariat occidental comme irréversiblement 'corrompu', et se voyaient eux-mêmes comme un front pour le 'Tiers Monde') [35]. Chez Harry Cleaver, le traitement 'marxiste autonomiste' des gauchistes et des nationalistes se reflète dans son attitude non-critique vis-à-vis des Zapatistes [36]. Dans les textes de Cleaver , il n'y a pas de véritable critique du rôle du gauchisme et du nationalisme dans les luttes parce que de telles expressions sont considérées - au même titre que les luttes des 'ménagères', des étudiants, des chômeurs et du prolétariat industriel - comme des moments d'autonomie dans la mesure où ils semblent défier la stratégie capitaliste consistant à imposer le travail à l'échelle nationale et internationale. Toute critique du nationalisme dans les luttes est écartée par lui comme étant idéologique ou dogmatique. Etant donnée leur nécessaire antipathie pour le projet de négation du capital, l' 'autonomie' du gauchisme et des tendances nationalistes signifie obligatoirement la soumission et bien sûr l'écrasement de l'autonomie prolétarienne ! Cette lacune de l'analyse, qui érige des forces opposées par nature à l'auto-organisation de la classe ouvrière en équivalent de cette auto-organisation de la classe ouvrière, semble être un effet de l'incapacité de la tendance de l'autonomia à réaliser cette rupture radicale avec le léninisme qu'elle a quelquefois revendiquée, et dont Cleaver a repris l'héritage ( bien que, à la différence de Negri, il n'ait jamais adhéré à aucun parti ). Au pire, le 'marxisme autonomiste', loin d'être une alternative à un gauchisme pour lequel représentation politique et nationalisme sont défendus en tant que véhicules de la 'révolution', peut finir par n'être qu'une variété de plus de ce gauchisme non-critique. Tout en rejetant l'idée de parti formel, les 'autonomistes' cherchent encore à formuler des revendications politiques pour les luttes autonomes sur le même mode que les gauchistes.
3 - Négocier la loi de la valeur
Une autre tension de la théorie opéraïste que reproduit le livre de Cleaver tourne autour du statut de la 'loi de la valeur'. D'une part, l'accent mis sur les ouvriers à la pointe du procès de production immédiat semble aller dans le sens de la centralité de la production de valeur dans l'explication de la dynamique de la lutte de classe. D'autre part, les germes d'une approche révisionniste furent semés dès les années 70, quand Potere Operaio affirma que la lutte de classe s'était affranchie des limites de l'accumulation ; l'ouvrier-masse était censé avoir fait éclater le fonctionnement de la loi de la valeur, obligeant le capital à s'en remettre de plus en plus à l'Etat ( p.137 ). Potere Operaio citait l'Automne Chaud comme tournant, mais son analyse lui fut suggérée par une révolte de la population de Reggio de Calabre contre le changement de statut régional de la ville dans la seconde moitié des années 70, qui semblait être significatif d'un rejet des institutions violent et généralisé. Cette analyse fut reprise par Negri, qui était conduit par sa compréhension de la crise comme produit de l'antagonisme de classe à soutenir l'idée que la loi de la valeur était supplantée par des relations de confrontation politique directe entre les classes [37], et que l'argent devait maintenant être compris en termes de fonction de 'commandement' [38]. Il en découle un trait distinctif des gens influencés par la tradition de l'autonomia : l'accent mis sur la lutte de classe non comme lutte en relation avec la valeur, mais comme lutte pour le contrôle sur le travail, pour l'imposer ou pour lui résister. Un apport majeur de l'ensemble de la scène 'autonomiste' américaine a été de ne pas aller trop loin dans la reprise des positions de Negri. Mais il nous semble que la tentative de Cleaver d'adopter certaines idées 'hérétiques' de la post-autonomia qui vont 'au-delà de Marx' tout en proclamant sa fidélité au Capital fait naître des ambiguïtés sur cette question de la valeur. Ainsi, d'une part, Pour une lecture politique du Capital affirme, au moins dans une note de bas de page, que le contrôle est toujours lié à la valeur ; et dans la seconde édition, contre ceux ( les 'autonomes' ) qui l'oublient, Cleaver répète que la théorie de la valeur travail est le 'noyau indispensable' de la théorie de Marx ( p. 11). D'autre part, tout au long de Pour une lecture politique du Capital, les aliments et l'énergie (principaux exemples de Cleaver ) apparaissent essentiellement comme des moyens de lutte pour le contrôle lui-même plutôt que comme des secteurs de la production de valeur, et le travail apparaît comme un moyen de contrôle en lui-même. La valeur d'usage ultime du travail, qui est la valeur d'usage de la force de travail, est son rôle en tant que moyen fondamental du contrôle capitaliste. Pour le capitaliste, être capable d'imposer le travail, c'est conserver le contrôle social. Mais la valeur d'usage de la force de travail pour le capital est aussi sa capacité à produire de la valeur et de la plus-value. (p. 100)
L'emploi du mot 'aussi' semble indiquer la priorité donnée au contrôle par rapport à la valeur dans l'explication de la dynamique de la lutte de classe. Bien que le capital traite essentiellement toutes les valeurs d'usage comme des sources arbitraires de valorisation, il ne peut pas être indifférent aux particularités des valeurs d'usage - nous en sommes d'accord. Ainsi Cleaver a raison, par exemple, de revenir au moment de l'accumulation primitive où le capital crée la classe ouvrière en chassant les paysans de la terre et ainsi de leur source d'aliments. Bien plus, avec des mécanismes contemporains comme la Politique Agricole Commune et les mesures similaires dans d'autres pays, il est exact que la valeur d'usage spécifique des aliments ( et le rôle politique des classes engagées dans la production alimentaire ) l'a amenée à être probablement davantage l'objet de mesures stratégiques de planification par le capital général, sous forme d'organes étatiques et supranationaux. Rétrospectivement, pourtant, il nous semble maintenant que la politisation du prix des aliments et de l'énergie - qui apparaissaient comme des instruments manipulés dans la lutte entre sujets conscients, classe capitaliste et classe ouvrière - était une caractéristique spécifique des conditions de crise des années 70 ( la crise de l'énergie notamment, et la focalisation par rapport à l'intervention de l'Etat sur l'inflation dans la négociation entre classe ouvrière et capital ). Cleaver, comme d'autres dans la tradition post-autonomia, utilise ces moments historiquement spécifiques de la lutte de classe pour généraliser. Dans la période actuelle, il y a eu 'dépolitisation' de ces questions de prix en régime de faible inflation, et le modèle idéologique a été qu' 'il n'y a pas d'alternative' au marché 'globalisé'. Comme nous l'avons dit plus haut dans ces pages, l'abandon de la loi de la valeur chez les théoriciens qui s'identifient à l'autonomia pose problème [39]. Dans notre lecture de Marx, et dans notre compréhension du capital, le capital comme totalité parvient à se constituer en tant que tel à partir d'éléments disparates et bien sur conflictuels. Cette conceptualisation du capital comme sujet en conflit avec le sujet classe ouvrière, chacun avec leurs stratégies distinctes ( 'imposer le travail' contre 'refuser le travail' ), que Cleaver partage finalement avec Negri [40], si elle est posée comme quelque chose de plus qu'un raccourci ou une métaphore, implique un capital déjà unifié. Le capital en tant que sujet ne peut avoir une stratégie que dans la mesure où il y a une entente ( pour fixer les prix ) entre les différents capitaux, ou si un capital particulier ( qui ? Le capital US ? La Banque Mondiale ? ) accepte d'agir comme capital-en-général de la même façon qu'un gouvernement national agit dans l'intérêt capitaliste national. Le capital en tant que totalité a bien sur ses intérêts, mais ceux-ci - fondés sur le besoin d'exploiter la classe ouvrière aussi durement que possible - surgissent et agissent précisément à travers ses éléments conflictuels : la concurrence entre les capitaux individuels. Le capital peut parvenir à plus de conscience à des moments de conflit de classe accru, et cette conscience peut s'institutionnaliser. Mais le capital n'est pas essentiellement un sujet conscient.
4. Comprendre le recul
Tronti affirmait, selon une formule célèbre, que chaque attaque capitaliste couronnée de succès contre le travail ne fait que déplacer l'antagonisme de classe à un niveau plus élevé, plus socialisé (Wright, p. 37). A sa suite, Negri, Cleaver et d'autres gens du courant autonomiste ou influencés par lui, soulignent que la lutte de la classe ouvrière pousse le capital en avant. L'activité de la classe ouvrière n'est pas vue ( seulement ) comme réponse aux initiatives du capital mais comme le moteur même du développement capitaliste - son premier moteur [41]. Dans cette analyse, la crise capitaliste - les fermetures d'usines, le chômage de masse et l'austérité - signifient que la lutte de classe change simplement de forme plutôt qu'elle ne recule. On pose que la lutte de classe est partout et sous de multiples formes. Cette perspective apporte par conséquent un correctif appréciable à la description objectiviste du fonctionnement du capital dans le marxisme classique. Les conceptions figées et fétichistes de la lutte de classe dans le marxisme classique pouvaient conduire à se demander où est passée la résistance et si elle réapparaîtra jamais. Par contraste, le 'marxisme autonomiste' trouve la résistance partout. Mais il nous semble que l'opéraïsme en général et Cleaver en particulier tordent peut-être le bâton dans l'autre sens. Affirmer que la lutte de classe est 'partout' et 'toujours' pose le problème d'expliquer le phénomène évident des reculs historiques de la lutte de classe, aussi bien que le problème 'politique' de répondre à ce recul en pratique. Les deux sont liés.
4.1 Affronter l'évidence de la décomposition En postulant l''unité du travail abstrait' comme base de la recomposition de classe, Negri saluait presque comme bienvenue la 'disparition' de l'ouvrier-masse et croyait que le moment décisif de la confrontation approchait. « Au moment même où la 'vieille contradiction' semblait s'être apaisée, et le travail vivant s'être subsumé sous le capital, toute la force d'insubordination se coagule dans ce front final qu'est le caractère antagoniste et constamment général du travail social » [42]. A un moment qu'on pourrait certainement caractériser comme le début de la contre-offensive de restructuration du capital, qui aboutit à une décomposition de la classe, il décrivit un processus massif de recomposition - un bond qualitatif dans l'unité de la classe. Wright (p. 167) conclut que cette description ne coïncidait pas avec l'expérience italienne de l'époque. Il y a peu de témoignages de l'unification concrète entre secteurs sur laquelle toute l'argumentation de Negri reposait ; les luttes industrielles acharnées dans les petites usines du Nord furent coupées des autres secteurs de la classe. Wright affirme qu'en 1975-1976, ce furent plutôt les cercles de jeunes prolétaires que les luttes dans les usines qui créèrent des liens au niveau de l'ensemble de la classe ouvrière. Les ouvriers des grandes usines étaient en situation de 'trêve productive' au mieux, de défaite rampante au pire - et subordonnés au mouvement ouvrier officiel, qui avait repris le contrôle des usines après l'explosion de luttes autonomes de 1969 et des années suivantes. Le soutien des syndicats à l'ajustement des revendications des travailleurs aux exigences de l'accumulation se reflétait, dans la sphère politique, dans le 'compromis historique' du PCI avec le gouvernement Chrétien-Démocrate. La gauche historique, PCI et CGIL, soutenait la 'gestion' des difficultés économiques de la nation. Bologna (1976, cité par Wright, pp. 170 -1) accusa Negri et l'autonomia de « se laver les mains des difficultés récentes de l'ouvrier-masse ». Il affirmait qu'il y avait eu une « réaffirmation de l'hégémonie réformiste dans les usines, brutale et implacable dans ses efforts pour démembrer la gauche de la classe » Negri n'avait pas réussi à prendre en charge le désarroi et la défaite de l'ouvrier-masse. Il préférait « exercer le vieux métier du théoricien en possession de quelque synthèse grandiose ». Les Comitati Autonomi Operai, l'aile romaine de l'autonomia, rejeta aussi la vision optimiste de Negri, et critiqua dans ses abstractions leur absence de base empirique, chose qui avait eu tant d'importance pour les premiers opéraïstes. [43] Dans le quart de siècle qui s'est écoulé, il ne s'est pas produit grand chose, à notre avis, qui confirmerait le pronostic optimiste de Negri. L'ouvrier-masse a été décomposé à travers la flexibilisation du travail, la désarticulation territoriale de la production, la mobilité du capital sur le marché mondial, la rationalisation de la production, la décentralisation ; mais l' 'ouvrier social' qui était censé émerger des cendres de l'ouvrier-masse n'est pas apparu comme un nouveau prolétariat universel capable d'affronter fondamentalement le rapport capital. La décomposition est quelquefois décomposition et rien d'autre, elle n'est pas nécessairement une recomposition en elle-même. Le 'marxisme autonomiste' de Cleaver et de ceux qui sont proches de sa perspective affirme que nous devons reconnaître la validité des luttes multiformes et 'cachées' ( absentéisme, vol au travail, formes diverses de grève perlée, etc.. ) qui restent vivaces malgré le déclin des formes plus anciennes de résistance collective manifeste [44]. Il y a toujours, bien sur, une résistance au mode spécifique selon lequel du sur-travail est pompé sur les producteurs directs. Mais le fait que la classe ouvrière tend actuellement à résister sous une forme principalement fragmentée et individuelle - le fait que la résistance soit si fragmentée ou cachée - reflète la faiblesse historique de la classe dans son ensemble. Cela signifie qu'il n'est pas facile de voir comment de telles formes cachées et individuelles de résistance peuvent en elles-mêmes nous ramener au point de non-retour. A moins de devenir ouvertement collectives, elles fonctionnent purement comme une forme d'antagonisme à laquelle le capital peut faire face, ou même qu'il peut récupérer. C'est là l'aspect valide des avertissements de Tronti et de Panzieri au sujet des limites de la lutte autonome.
4.2 Echapper au collier ? Liée à cette question du recul, il y a celle de savoir si la classe ouvrière poussera éternellement le capital en avant. Est-ce que les 'autonomistes' avancent trop rapidement que la lutte de classe est le moteur ? Si la lutte de la classe ouvrière est toujours remise au pas par le capital, comment peut-elle échapper au collier ? L'argument que la lutte de classe est vivace sous des formes multiples a de la force, mais il risque de n'être plus, finalement, qu'une manière de se satisfaire des limites actuelles de la lutte de classe. L'accent mis sur la validité et l'importance ( de la pluralité ) des luttes autonomes elles-mêmes peut signifier l'abandon de la révolution en tant que totalité. Et alors que la possibilité et la nécessité de la révolution totale s'estompent, les campagnes réformistes, présupposant le maintien du rapport capital, passent au premier plan. Un symptôme de ce mauvais coté de la post-autonomia, ce sont les revendications de revenu garanti : ces mouvements ont permis aux gens influencés par l'autonomia de se retrouver côte à côte avec d'autres réformistes dans des campagnes prolongeant les besoins actuels du capital en matière de restructuration de l'Etat-providence [45]. Cette vision, finalement conservatrice, des avantages de la fragmentation, toutes les figures majeures de l'autonomia ou du 'marxisme autonomiste' ne la reprendraient pas à leur compte, mais elle n'est pas incompatible avec une compréhension de la lutte de classe se référant au concept d'autonomie.
5 - Pour une lecture politique du Capital : Des 20 mètres de toile à l'auto-réduction des prix en deux temps - trois mouvements
Dans sa tentative de donner une lecture politique de la critique de l'économie politique de Marx, Harry Cleaver reste dans la ligne de la tradition opéraïste : Le livre de Negri écrit en 1968, 'Marx à propos du cycle et de la crise', est un des premiers exemples de tentative de relier les catégories de Marx et les notions de stratégie et de lutte. Mais en sous-texte du livre de Cleaver, il y a une défense de l'importance du Capital contre la thèse de Negri ( celui de la dernière période ) selon laquelle le Capital est dépassé par les Grundrisse par rapport au projet révolutionnaire de notre époque. Dans 'Marx au-delà de Marx ' [46], Negri affirme que le Capital a servi à réduire la critique à de la théorie économique, que l'objectivisation des catégories dans le Capital a pour effet de bloquer l'action de la subjectivité révolutionnaire et de soumettre la capacité subversive du prolétariat à l'intelligence réorganisatrice et répressive du pouvoir capitaliste. L'objet de la critique de Marx prise dans sa totalité n'est pas 'intellectuel' mais révolutionnaire, et donc les Grundrisse, qui sont traversés d'un bout à l'autre par un antagonisme absolument insurmontable, sont, selon Negri, le texte-clé et peuvent même servir comme critique des limites du Capital. Dans Pour une lecture politique du 'Capital', Cleaver affirme que la bonne manière de lire le Capital et ses catégories fondamentales, telles que la valeur, est de le lire 'stratégiquement', dans la perspective de la classe ouvrière. Cleaver soutient donc que, s'il y eu 'blocage', il provenait seulement d'une lecture inadéquate du Capital, et que la solution est d'en faire une lecture politique. Nous sommes d'accord avec Cleaver que, malgré la puissance des Grundrisse et leurs indications cruciales sur le fait que le projet théorique de Marx était plus vaste que la matière du Capital [47], le Capital est néanmoins la meilleure présentation de la critique de l'économie politique ( comme Marx lui-même le pensait clairement ). Mais ce n'est pas la même chose que d'affirmer qu'une lecture 'politique' du Capital est utile ou même tenable. Nous pensons que la lecture 'politique' de Cleaver est finalement un échec.
5.1 Les objectifs de Pour une lecture politique du 'Capital' Pour une lecture politique du 'Capital' est centré sur les trois premières parties du Chapitre 1er du Livre I du Capital. Marx y montre comment la marchandise a deux aspects - valeur d'usage ( un produit du travail concret utile qui crée cette marchandise particulière ) et la valeur ( une représentation de ce travail considéré comme travail général abstrait ) ; il montre comment la valeur doit prendre différentes formes ; et de là il déduit la nécessité logique de l'argent en tant que forme équivalent général de la valeur. Avec le chapitre sur l'argent, ce sont indéniablement quelques-unes des parties les plus difficiles du Capital. Alors qu'une bonne part du reste du livre avance sans détours, ce début suffit souvent à frustrer le lecteur et à le décourager. Aussi doit-on reconnaître le mérite de la tentative de Cleaver de donner un commentaire accessible. La thèse centrale de la lecture de Cleaver est qu'il faut mettre en rapport la catégorie de valeur, sous ses diverses formes ( et aspects ), avec les luttes de classe sur les besoins humains - avec le subjectif - plutôt qu'avec le (seul) fonctionnement objectif du capital en tant que 'système'. Dans les termes de Cleaver, faire une lecture politique du Capital, c'est « montrer comment chaque catégorie et rapport est en relation avec la lutte de classe et clarifie sa nature, et montrer ce que cela signifie pour la stratégie politique de la classe ouvrière » (p. 76). La tentative de Cleaver de restituer le subjectif dans l'analyse de la valeur de Marx procède en court-circuitant la plupart des médiations de Marx, sautant directement de la forme-marchandise aux luttes particulières. Il met en relation la matière du Chapitre 1er du Capital avec les développements qui suivent dans le même Livre sur la lutte pour la journée de travail et sur l'accumulation primitive, pour une part ; mais il fait surtout le lien avec des luttes plus contemporaines - sur les prix de l'énergie et des aliments - d'une manière qui est clairement distincte de la méthode de Marx [48]. Il justifie cela en disant que « dans la mesure où je fais donc appel, dans l'interprétation de certains passages, à des développements tirés d'autres parties du Capital ou d'autres œuvres, je procède ainsi dans le but de saisir le Chapitre 1er par rapport à l'ensemble de l'analyse, et non pas pour reconstruire l'évolution des écrits et de la pensée de Marx" (p. 94, deuxième édition).
5.2 Les objectifs du Capital Une question que Cleaver n'aborde pas, c'est la raison pour laquelle Marx parlait très peu des luttes dans le Chapitre 1er du Livre I. S'il est si nécessaire d'avoir une lecture politique du Capital comme celle que fait Cleaver, alors pourquoi Marx ne nous a t'il pas épargné la difficulté simplement par une écriture politique du Capital ? En présentant le Capital comme une arme pour nos luttes, Cleaver veut mettre l'accent sur les moments de dé-réification et de dé-fétichisation dans les catégories de Marx. Bien sûr il proclame que ce projet de lecture politique « est exactement le projet qu' exige la discussion sur le fétichisme chez Marx. (p. 76). Ainsi pour Cleaver, il n'est pas besoin d' une « analyse séparée de la section 4 du Chapitre 1er qui traite du fétichisme, simplement parce que …tout le présent essai implique d'aller au-delà des apparences de la forme-marchandise pour atteindre les rapports sociaux » (p. 80). Cleaver a raison sur ce point que la section sur le fétichisme est cruciale 'pour atteindre les rapports sociaux' ; mais pourquoi Marx tenait-il au type d'exposé qu'il utilise malgré la difficulté que cela risquait d'entraîner pour la classe ouvrière, le public qu'il visait ? Qui plus est, le type de lecture politique de Cleaver est-il vraiment approprié pour comprendre ce que Marx traite en tant que fétichisme de la marchandise ? Il est intéressant de comparer avec les Essais sur la théorie de la valeur chez Marx d'Isaac Rubin [49], que Cleaver ne mentionne que brièvement et pour l'écarter, dans une note de bas de page [50]. Tandis que Cleaver ne commente pas directement la section du Chapitre 1er du Capital sur le fétichisme, toute la première partie du livre de Rubin porte sur ce sujet. L'influence majeure du livre de Rubin fut précisément due au fait qu'il saisit de façon systématique le caractère inséparable du fétichisme de la marchandise et de la théorie de la valeur de Marx : « La théorie du fétichisme est, per se, la base de tout le système économique de Marx, et en particulier de sa théorie de la valeur » (Rubin, 1973, p. 5). Ainsi les catégories de la valeur sont l'expression d'un monde sens dessus dessous, où leurs propres produits dominent les producteurs, où les hommes se rapportent entre eux au travers de choses, et où les objets se comportent comme des sujets et les sujets comme des objets. Depuis que le livre de Rubin a été rendu accessible dans le monde anglophone par la traduction de Fredy Perlman, toute une école marxiste s'est développée, insistant comme Rubin sur le fait que la théorie de la valeur de Marx n'est pas une théorie néo-ricardienne du travail concret, mais une théorie de la valeur fondée sur le travail social abstrait ; [51] une telle analyse met au premier plan le fétichisme et fait ressortir le fait que l'œuvre de Marx est une critique de l'économie politique, pas une économie politique marxiste. Il semble donc que Rubin fait ressortir les mêmes points que Cleaver, mais en expliquant et en illustrant les catégories de la valeur à partir des médiations fondamentales que sont les rapports sociaux, le fétichisme du travail et de la marchandise, et non pas par la lecture directement politique qui a la préférence de Cleaver. De plus, le cas de Rubin remet en cause le schéma développé par Cleaver dans son introduction, tel que le résume le tableau suivant :
| | Lectures idéologiques | Lectures stratégiques | | Lectures de l'économie politique | Du point de vue du capital | Du point de vue du capital | | Lectures philosophiques | Du point de vue du capital | ensemble vide | | Lectures politiques | ensemble vide | Du point de vue de la classe ouvrière |
Approches de lecture de Marx (Cleaver, p. 31)
Cleaver (p. 30) définit la case en bas à droite du tableau comme : la lecture stratégique de Marx qui se place du point de vue de la classe ouvrière. C'est une lecture qui structure consciemment et unilatéralement son approche pour déterminer la signification et la pertinence de chaque concept par rapport au développement immédiat de la lutte de la classe ouvrière. C'est une lecture qui écarte toute interprétation détachée et toute théorisation abstraite pour ne saisir les concepts que dans le cadre de cette totalité concrète de luttes dont ils désignent les déterminations. Je pense que c'est le seul type de lecture de Marx qui puisse vraiment être qualifié de lecture du point de vue de la classe ouvrière, parce que c'est le seul qui s'adresse directement au besoin de la classe de clarifier la place et la structure de son propre pouvoir et de sa propre stratégie. Bien que l'Etat stalinien ait admis la portée politique du 'raisonnement abstrait' de Rubin [52], le livre de Rubin ne répond pas aux critères 'politiques' de Cleaver. Mais le livre de Rubin n'est pas non plus, visiblement, un cours d'économie politique ou de philosophie. Une des raisons pour lesquelles l'ouvrage de Rubin a une influence majeure, dirions-nous, est précisément le fait qu'il transcende une telle distinction. Sous l'influence de la vague révolutionnaire des années 10 et 20, Rubin, comme des écrivains de la même période tels que Lukács et Korsch, put aller au-delà du marxisme de la Seconde Internationale et comprendre le Capital comme une critique de l'économie politique - mais sans revenir, comme l'Ecole de Francfort, à la pure philosophie. La quatrième partie du Chapitre 1er du Capital, 'Le fétichisme de la marchandise et son secret', est cruciale parce que Marx y montre comment les formes de la valeur sont une expression de la réification, et par suite, sont fétichisées dans notre expérience. L'approche de Rubin est décisive car elle attire l'attention sur le caractère inséparable du fétichisme et de la théorie de la valeur. En essayant de court-circuiter le processus, en passant immédiatement à l'aspect de dé-fétichisation de la lutte de classe, Cleaver saute des niveaux d'abstraction. Il nous semble, d'un point de vue analytique, qu'il est nécessaire d'expliquer la réification avant d'examiner son renversement. Autrement dit, pour relier la valeur aux types de lutte dont parle Cleaver, il faut développer toute une série de médiations [53], parmi lesquelles les catégories de plus-value absolue et relative, de capital constant et capital variable, et la relation entre prix et valeur ( que Marx introduit plus tard dans le Livre I ), la circulation (que Marx introduit dans le Livre II ) et les formes de distribution de la plus-value - profit, rente et salaires ( qui ne sont pas abordés avant le Livre III ). Le Livre I concerne le capital-en-général, exposé à travers des exemples d'entreprises capitalistes comme un outil analytique pour dériver les catégories ultérieures, plus développées. Il nous semble essentiel de saisir ce que Marx tentait de faire dans le Capital. Si le projet d'ensemble de Marx était 'le capitalisme et son reversement', il fallait néanmoins d'abord montrer, pour lui, ce qu'était le mode de production capitaliste, comment il était possible ; ce qui le conduisait méthodologiquement à mettre provisoirement de côté la subjectivité de classe afin de saisir la logique du capital comme un système objectif et positif de 'lois' économiques qui est apparemment indépendant de la volonté humaine [54]. Le marxisme objectiviste fait de cette mise de côté provisoire quelque chose de définitif. On pourrait considérer la démarche de Cleaver comme une tentative de redonner sa place à la subjectivité de classe ainsi provisoirement écartée ; mais comme il n'explique pas vraiment le caractère marginal de la lutte de classe dans les pages du Capital, ce qu'il dit n'est là que comme simple revendication de désaccord par rapport à l'argumentation de Marx. Bref, dans sa quête compréhensible du concret et de l'immédiat, Cleaver abandonne la rigueur analytique requise pour faire le lien entre le Capital et la lutte de classe. Si nous pouvons être d'accord avec l'idée que qu'il faut comprendre le Capital comme une arme dans la lutte de classe, il n' a pas besoin qu'on le réduise à la lecture grossièrement instrumentale qu'en propose Cleaver.
6 - Où va l'autonomie ?
6.1 Negri et la renonciation au sujet révolutionnaire universel Le maintien de l'influence de l'operaismo et de l'autonomia est évident aujourd'hui dans nombre de mouvements récents, dont le plus notable est peut-être Ya Basta ! en Italie, qui s'inspire de certaines idées de Negri. Negri lui-même a dernièrement suscité l'intérêt de certains cercles. Empire, le livre qu'il a écrit avec Michael Hardt [55], est entré en résonance avec les préoccupations de certains activistes 'anti-capitalistes'/'anti-mondialistes', de certains universitaires et même d'un conseiller politique du New Labour [56]. Alors que les idées de Negri étaient quelquefois discutables quand il faisait partie de l'aire de l'autonomie, après avoir perdu contact avec le mouvement il a cessé de produire quelque chose de valable, et il a glissé dans un marécage universitaire dont les implications réformistes ne sont que trop évidentes [57]. La déconnexion des idées par rapport au mouvement, à la suite de la répression qui a culminé dans les arrestations massives de 1979, a signifié aussi dans une certaine mesure une bataille pour l'héritage du mouvement. A travers des journaux comme Zerowork et Midnight Notes, les théoriciens anglo-américains ont maintenu en vie le 'marxisme autonomiste'. En mettant l'accent sur l'importance que garde la valeur ( même de façon ambiguë, comme on l'a vu), ces théoriciens, et entre autres Harry Cleaver, se sont distingués du dernier Negri et de son adhésion à la fois au post-structuralisme et aux idées du philosophe ( pré-hégélien) Spinoza. Mais - malgré ses innombrables contradictions internes - on peut retrouver une continuité de l'autonomia, du Negri des débuts au Negri de la dernière période. Par exemple, on peut remonter de ses positions récentes, communes à d'autres réformistes, pour un revenu garanti, à la revendication d'un 'salaire politique' du Negri radical de Potere Operaio. Malgré ses analyses intéressantes des débuts, il est significatif que son œuvre théorique relativement récente paraît en accord avec les idées de Foucault, Deleuze et Guattari justifiant les formes fragmentées de résistance et niant la nécessité d'affronter l'Etat. Empire contient toutes sortes de positions qui pour nous sont problématiques, sinon contre-révolutionnaires et récupératrices, y compris l'abandon de la valeur, la centralité du travail immatériel, l'appel à une 'démocratie réelle' et les propositions de 'citoyenneté globale'. Ce qui a suscité l'intérêt, apparemment, c'est justement la thèse de l' 'empire' - l'émergence d'une unique entité politico-économique capitaliste mondialement unifiée - qui semblait offrir une alternative aux décevantes théories orthodoxes de l'impérialisme. Mais avec la guerre US en Afghanistan, le concept d'impérialisme est revenu au premier plan du discours politique [58]. Ce qu'il nous reste donc, en tant que contribution de Negri à l'autonomia, c'est une apologie de la fragmentation. L'abandon du concept de prolétariat ( remplacé maintenant par la 'multitude' ), sujet révolutionnaire universel, c'est l'abandon de la révolution mondiale. On pourrait donc dire que l'œuvre de Negri est l'expression du profond sentiment de défaite et de désillusion qui a suivi l'échec du Mouvement de 1977.
6.2 L'histoire comme idéologie Il y a clairement deux manières différentes d'écrire l'histoire dans les livres de Steve Wright et Harry Cleaver. Celui de Wright est l'histoire politique d'un mouvement. Mais il est également critique, d'un point de vue communiste. C'est pourquoi nous en recommandons fortement la lecture, comme ressource inappréciable pour aider à comprendre le développement, les contributions et les tensions de l'opéraïsme et de l'autonomie dans leur contexte historique, celui de l'Italie des années 50, 60 et 70. A l'opposé, l'exposé de la tradition de l'autonomia par Cleaver nous paraît beaucoup plus tendancieux. Au lieu de se centrer, comme Wright, sur ce qui est clairement un épisode historique unique, Cleaver choisit un certain nombre de mouvements et de théoriciens différents, remontant jusqu'à C.L.R. James et Raya Dunayevskaya, pour les désigner comme représentatifs de ce qu'il appelle 'marxisme autonomiste'. Là encore, Cleaver est cohérent avec la tradition de l'historiographie opéraïste, qui, rétrospectivement, retrouva l'ouvrier-masse, et donc une communauté de perspective, dans des luttes anciennes comme celles des Wobblies et du mouvement ouvrier allemand des années 20. Dans un sens il pourrait sembler qu'il n'y a rien à redire à la tentative de Cleaver d'identifier comme une tradition particulière ce qu'il considère comme un usage révolutionnaire de Marx. Et si nous regardons les groupes et les théoriciens auxquels il se réfère ( à la fois dans Pour une lecture politique du 'Capital' et dans son cours à l'université sur le 'marxisme autonomiste' [59]), un grand nombre d'entre eux correspond à ce que nous estimons être les contributions les plus valables. Mais il y a deux problèmes, liés entre eux. Premièrement, en regroupant ainsi ces mouvements et théoriciens divers, on a la même homogénéisation ou le même aplatissement - par oubli des différences - que nous avons vu dans l'analyse de classe 'autonomiste' de Cleaver, aussi bien que dans les concepts opéraïstes d'ouvrier-masse et autres. Deuxièmement, il est révélateur de considérer quelles tendances sont exclues du canon selon Cleaver, ou du moins évoquées seulement de façon superficielle. Comment ces tendances négligées peuvent-elles être en opposition avec les autres ? Quelles sont donc ces contradictions que la formule 'marxisme autonomiste' supprime ? Pour nous, compte tenu des développements dans la théorie depuis un siècle, les absences les plus notables de 'Pour une lecture politique du 'Capital', sont l'Internationale Situationniste [60] et la gauche italienne, et ceux qui ont été influencés par elle, comme Barrot/Dauvé et Camatte. On peut même dire que la tentative de définir quelque chose comme le 'marxisme autonomiste' est idéologique, par son insistance sur les idées 'similaires' et par ses dissimulations ( le fait de glisser sur ce qui distingue les 'bons' théoriciens et mouvements, le silence sur ceux qui ne cadrent pas ). Ceci n'a rien d'inhabituel ou d'étrange. La contre-offensive capitaliste qui a culminé avec la défaite du Mouvement de 1977 a vu un désillusionnement à l'égard de la possibilité d'un changement révolutionnaire de masse, qui s'exprima dans les trajectoires de ceux qui sortaient de l'aire de l'autonomie : la plupart entrèrent au PCI ou dans les groupes armés. De même, on peut voir dans la transformation des analyses globales des théoriciens de l' operaismo et de l'autonomia en 'marxisme autonomiste' un reflet du recul du mouvement qui donnait lieu à ces idées. L'idéologie, c'est la théorie figée, la théorie se fige quand la pratique sur laquelle elle est fondée est interrompue. 'Autonomisme' semble non-dogmatique et dynamique à cause de l'accent sur les besoins particuliers et la diversité des luttes etc. ; mais c'est le principe d'ouverture sur de nouvelles luttes qui est lui-même devenu idéologique à mesure que la vague de luttes a reflué. Ainsi le fait de passer sous silence les limites des courants que Cleaver approuve, et qu'il cite même comme modèles de luttes autonomes ( par exemple Le salaire pour les ménagères ) [61], va de pair avec l'exclusion de ceux qui contribueraient à la critique de ces mêmes courants. Tout courant radical a besoin de se critiquer pour se dépasser, comme le prolétariat s'auto-émancipe à travers son auto-abolition. L'identification par le label 'marxisme autonomiste' chez Cleaver est idéologique, en ce qu'elle est partielle et tente de fermer et non d'ouvrir le chemin de sa propre auto-critique.
6.3 Vers une évaluation critique et une appropriation des contributions des opéraïstes Alors que le livre de Cleaver, et particulièrement son introduction, a été important pour un grand nombre d'entre nous dans le passé, il nous semble à présent que le livre de Wright est plus utile que Pour une lecture politique du 'Capital', car il nous permet de nous approprier les meilleurs apports de la tradition opéraïste. Wright achève son livre par cette phrase : « Ayant aidé à forcer le verrou… qui bloquait la compréhension du comportement de la classe ouvrière dans et contre le capital, pour tout compte fait se désagréger dans le processus, la tradition opéraïste a légué à d'autres le soin de comprendre les trésors qu'elle recèle. ». Sous de nombreux aspects, les analyses de la lutte de classe de l'opéraïsme italien promettaient beaucoup, mais donnèrent peu. Toute la tendance, de plus en plus divisée en camps séparés, s'effondra à la fin des années 70. Tandis qu'un des camps donnait sa préférence aux thèmes libertaires de l'autonomie, au développement de l'individu et aux déterminations subjectives de l'identité de classe, l'autre camp se tourna au contraire vers les débats sur le 'parti armé' et la possibilité de la guerre civile. Les deux camps abandonnèrent la focalisation traditionnelle de l'opéraïsme sur le rapport entre composition de classe technique et composition de classe politique - c'est à dire entre la structure matérielle de la classe dans le procès de travail et son comportement en tant que sujet autonome par rapport aux impératifs du mouvement ouvrier aussi bien que du capital. Mais qu'y a t'il à sauver de toute cette expérience ? La « dialectique complexe de décomposition et de recomposition » des forces de classe, d'abord élaborée par Tronti et d'autres, fut un abandon significatif de la compréhension gauchiste traditionnelle de la lutte de classe ; les bonnes questions étaient posées : quels sont les facteurs matériels déterminants dans la compréhension du comportement de la classe ouvrière en tant que sujet (révolutionnaire ) ? Mais si les bonnes questions étaient posées, les réponses qu'apportèrent les opéraïstes n'étaient pas toujours satisfaisantes, et l'on confondait souvent tendance et totalité. On critiqua avec raison les premiers opéraïstes pour leur refus de théoriser les moments de lutte de classe en dehors des grandes usines, et peut-être aussi leur vision du salaire comme lieu privilégié de la lutte ; mais leur successeurs autonomistes pouvaient tout autant être critiqués pour leur abandon problématique de l' 'ouvrier masse'. Le livre de Wright se focalise sur le concept de composition de classe, l'apport le plus spécifique de l'opéraïsme. La composition de classe fut importante comme tentative d'exprimer comment la classe ouvrière est un sujet actif, et nous mène donc au-delà de la pauvreté du marxisme objectiviste qui donnait de la classe ouvrière une image passive et dépendante. Ce concept naquit de l'expérience de la lutte autonome quand la classeouvrière était à l'offensive, mais il a finiparsembler moins adéquat dans des périodes de crise et de recul. Dans quelle mesure y eut-il une recomposition politique de la classe avec le déclin de l'ouvrier-masse ?Est-ce que les auto-réductionsdes années 70 et les mouvements d'étudiants et de chômeurs de 1977 firent de l' 'ouvrier social' une réalité concrète ? Certes, une multiplicité de luttes firent irruption au niveau social. Mais est-ce que ces luttes s'unifièrent, est-ce que les nouvelles subjectivités forgées dans la lutte fusionnèrent ? La recomposition de classe devait entraîner la formation d'un mouvement prolétarien de plus en plus conscient de lui-même. La dispersion des ouvriers (operaio disseminato), et le déplacement de la lutte sur le terrain de la société globale, du fait de la fluidité des situations et de la multiplicité des moments de lutte, rend plus difficile l'émergence d'un mouvement conscient de lui-même. Mais certains dans l'aire de l'autonomie voient dans ces mêmes facteurs un potentiel de transmission rapide des luttes à tous les secteurs de la classe. Mais, tandis que le refus du travail et la libération des besoins se manifestaient sous les formes les plus diverses dans les luttes des années 70 ( cercles de jeunes prolétaires, émeutes, 'shopping gratuit' ou réappropriations, squats, auto-réductions organisées sur les loyers, les articles de consommation courante et les transports, etc. ), ils ne se développèrent pas en mouvement politique sur le salaire ( redéfini comme un revenu social garanti ) tel que Negri le théorisait - pas plus qu'en un mouvement de classe cohérent capable de renverser les rapports sociaux capitalistes. Si ce compte-rendu de lecture a consacré tant de place aux problèmes de l'opéraïsme et de l'autonomia, c'est uniquement à cause de l'importance historique de ce courant. Aujourd'hui, des idées comme celles de la non-neutralité de la machinerie et de l'organisation de l'usine, de la mise au premier plan des luttes et besoins immédiats (au lieu de la 'politique' séparée), et de la nature anti-capitaliste des luttes en-dehors ( tout autant qu'à l'intérieur ) du lieu de travail, sont caractéristiques de nombreux cercles radicaux, qui ne se qualifieraient pas tous de marxistes. Les opéraïstes furent parmi les premiers à théoriser ces questions. La mesure dans laquelle leurs idées ont eu un écho parmi les radicaux au cours des années ( ou ont été adoptées et dénaturées par les récupérateurs ) est l'indice qu'ils ont su articuler la négation du rapport capital.
[1] http://lists.village.virginia.edu/ spoons/aut_html
[2] La mobilisation J18 cherchait à relier les luttes autonomes des « écologistes, des ouvriers, des chômeurs, des peuples indigènes, des syndicalistes, des groupes paysans, des réseaux de femmes, des sans-terre, des étudiants, des pacifistes et de beaucoup d'autres encore » . Voir http://bak.spc.org/j18/site/english.html
[3] Dans le discours politique en Grande-Bretagne, « ouvriérisme » [ workerism ] est habituellement un terme péjoratif pour des approches avec lesquelles nous sommes en désaccord, car elles fétichisent les luttes sur le lieu de travail ( et écartent celles en dehors ). L' operaismo italien, par contre, se réfère à une inversion de perspective : se placer non du point de vue du fonctionnement du capital, mais du point de vue de la classe ouvrière : « Nous aussi, nous avons travaillé avec un concept qui met le développement du capital au premier plan, et les ouvriers au second. C'est une erreur. Et maintenant, nous devons remettre le problème sur ses pieds, renverser la polarité, et partir du commencement, et le commencement, c'est la lutte de classe de la classe ouvrière. Au niveau du capital développé à l'ensemble de la société, le développement capitaliste se subordonne aux luttes de la classe ouvrière ; il leur emboîte le pas, et ce sont elles qui fixent le rythme sur lequel les mécanismes politiques de la reproduction du capital lui-même doivent se régler » (M. Tronti, 1964, 'Lenin in England', in Working Class Autonomy and the Crisis [ L'autonomie de la classe ouvrière et la crise ] (London : Red Notes/Conference of Socialist Economists, 1979). Tandis que l'usage italien de ce terme est, comme nous le verrons, clairement positif, une des limites éventuelles de la version italienne de l'ouvriérisme était précisément la fétichisation des luttes dans l'atelier .
[4] « Les nouvelles 'bases techniques' progressivement atteintes dans la production offrent au capitalisme de nouvelles possibilités de consolider son pouvoir…Mais c'est la raison même pour laquelle le renversement du système par la classe ouvrière est une négation de toute l'organisation dans laquelle s'exprime le développement capitaliste » . R. Panzieri, 'The Capitalist Use of Machinery : Marx versus the Objectivists' [ L'utilisation capitaliste de la machinerie : Marx contre les objectivistes ] in P. Slater ed., Outlines of a Critique of Technology [ Eléments d'une critique de la technologie ] (London : Ink Links), pp. 49-60.
[5] « Au niveau le plus élevé du développement capitaliste, le rapport social devient un moment du rapport de production, l'ensemble de la société devient une articulation de la production ; autrement dit, l'ensemble de la société existe comme fonction de l'usine et l'usine étend sa domination exclusive à l'ensemble de la société. C'est sur cette base que la machine de l'état politique tend, de façon toujours croissante, à ne faire qu'un avec la figure de capitaliste collectif. » M. Tronti, Operai e Capitale (Turin : Einaudi 1971).
[6] S. Bologna (1977),'The Tribe of Moles', in Working Class Autonomy and the Crisis (op. cit.).
[7] A. Negri (1973). 'Partito Operaio Contro il Lavoro', in S. Bologna et al., eds., Crisi e Organnizzazione Operaia (Milan : Feltrinelli, 1974)
[8] Voir Negri (1982) 'Archaeology and Project : The Mass Worker and the Social Worker', in Revolution Retrieved : Selected Writings on Marx, Keynes, Capitalist Crisis & New Social Subjects 1967-83. (London : Red Notes, 1988).
[9] Voir 'Decadence : The Theory of Decline or the Decline of Theory ? Part II', note 83, Aufheben 3 (été 1994).
[10] Une réponse marxiste opposée au 'problème' du fondement de classe de la révolution, donnée par Moishe Postone dans Time, Labor and Social Domination et le groupe Krisis, est de conserver l'œuvre de Marx comme critique de la société marchande et de la valeur, mais en coupant le lien avec le concept de classe.
[11] P. Linebaugh, The London Hanged (Harmondsworth : Penguin, 1991).
[12] Negri introduisit le terme d' 'auto-valorisation' pour ce processus d'auto-développement autonome. Voir Marx au-delà de Marx : Leçons sur les 'Grundrisse' (New York/London : Autonomedia/Pluto, 1991). L'intérêt de ce concept réside dans son corollaire, l'idée que la classe ouvrière est un sujet actif, pas une simple fonction des besoins de la valorisation du capital, dont la stratégie est de prendre ce dont elle a besoin. Mais chez Marx, le concept de 'valorisation' désigne le propre fonctionnement du capital - plus précisément, son utilisation de notre activité pour augmenter la valeur, c'est à dire notre travail aliéné. Il semble donc extrêmement bizarre de l'employer pour désigner notre activité contre le capital - à moins que cette activité soit elle même également aliénée d'une certaine façon. Dans la préface à la seconde édition de Pour une lecture politique du 'Capital' reconnaît que ce concept est problématique ( comme il le fait dans son entretien avec Massimo de Angelis dans Vis-à-vis , 1993). Pourtant, il l'utilise encore pour expliquer que les luttes autonomes, tout en existant contre le capital, sont aussi pour 'une diversité de nouveaux mode d'existence' . Voir aussi son 'The Inversion of Class Perspective in Marxian Theory : From Valorization to Self-valorization' in W. Bonefeld, R. Gunn & K. Psychopedis eds., Open Marxism : Volume II : Theory and Practice (London : Pluto).
[13] Ce point est bien affirmé dans 'Marianne Duchamp talks to Tursan Polat about Class' : " Premièrement, il y a des différences, et pas seulement de simples différences, mais une opposition fondamentale, entre la conception sociologique des catégories socio-économiques d'une part, et la conception hegelienne-communiste de la classe sociale d'autre part. Dans la conception sociologique, on définit les catégories socio-économiques, y compris celle de 'classe' et une quantité innombrable de sous-strates qui la constituent : a) en partant de la particularité, c'est à dire de l'individu, donc de façon analytique/inductive ; b) comme des agrégats intemporels d'individus ayant en commun métier, revenu, et aussi culture ; c) comme des réalités présentes de façon statique et normale dans toute société, c'est à dire d'un point de vue biologique,. Dans la conception hégélienne-communiste, on définit les classes : a) en partant de la totalité, c'est à dire de la forme sociale, donc de façon synthétique/déductive ; b) comme agents actifs d'intérêts historiques mutuellement opposés inhérents à cette forme sociale ; c) dans la perspective de l'abolition de l'Etat et de l'économie, c'est-à-dire du point de vue de leur nécrologie. »
[14] Voir Dole Autonomy versus the Re-imposition of Work : Analysis of the Current Tendency to Workfare in the UK (disponible seulement sur notre site web), 'Unemployed Recalcitrance and Welfare Restructuring in the UK Today' in Stop the Clock ! Critiques of the New Social Workhouse and 'Re-imposition of Work in Britain and the "Social Europe"', Aufheben 8 (Automne 1999).
[15] éditions Penguin, p. 792.
[16] Dans les années 30, par exemple, le Parti Communiste, qui contrôlait le National Unemployed Workers' Movement (NUWM) [ Mouvement national des ouvriers au chômage ], ne voyait pour celui-ci d'autre rôle que celui d'auxiliaire à la traîne des grèves menées dans l'industrie. Les dirigeants du NUWM , bien que membres du P.C. de Grande-Bretagne, revendiquèrent pour le mouvement des chômeurs le droit d'agir de façon indépendante. Voir Wal Hannington, Unemployed Struggles 1919-1936 : My Life and Struggles Amongst the Unemployed (Wakefield : EP Publishing 1936).
[17] Les luttes des noirs américains inspirèrent les opéraïstes italiens : « Les noirs américains ne représentent pas, ils sont le prolétariat du Tiers Monde au cœur même du système capitaliste… Black Power signifie donc organisation révolutionnaire des noirs » (Potere Operaio Veneto-Emilano, 1967, cité par Wright, p. 132).
[18] Un examen ( critique) des questions soulevées par la brochure de Dalla Costa & Selma James The Power of Women and the Subversion of Community, par la revendication d'un 'Salaire pour le travail domestique' et par des discussions plus récentes ( par exemple The Arcane of Reproduction de Fortunadi ) serait utile, mais dépasse les limites du présent article.
[19] Voir 'A Commune in Chiapas ? Mexico and the Zapatista Rebellion', Aufheben 9 (2000), notamment pp. 20-22. Alors que nous avons pris Holloway comme le type du marxiste académique qui surestime le poids de classe ouvrière et la signification révolutionnaire de la rébellion Zapatiste, Cleaver représente cette tendance encore plus clairement. Son refus de considérer les critiques des Zapatistes et de Marcos est tout aussi idéologique que la défense du 'socialisme réellement existant' par les marxistes à une époque antérieure. Par exemple : « une femme disait des encuentros de 1996 : 'les femmes faisaient tout, cuisine et ménage, y compris les toilettes, et toujours pieds-nus ( c'étaient les hommes qui avaient les bottes ) , même après une forte pluie … Harry Cleaver a dit 'Eh bien, peut-être qu'elles aiment ça'…' » (cité dans You Make Plans - We Make History, 2001).
[20] Voir T. Shanin éditeur , Late Marx and the Russian Road (London : Routledge, 1983) ; et T. Shanin, The Awkward Class (Oxford : Oxford University Press, 1972).
[21] J. Camatte (1972) Communauté et Communisme en Russie.
[22] "L'étudiant était déjà un prolétaire en vertu de sa place subordonnée au sein de la division du travail universitaire. Dans la mesure où les bourses devenaient un salaire en bonne et due forme, il/elle serait transformé(e) pour de bon de 'figure sociale impure dans les marges du procès de valorisation' en 'travailleur salarié produisant de la plus -value' (Cazzaniga et al., 1968, cité par Wright, p. 95).
[23] Voir 'The Worker-Student Assemblies in Turin, 1969' dans Working Class Autonomy and the Crisis (op. cit.).
[24] L'ironie d'une telle approche, c'est qu'elle implique comme attitude adéquate pour eux d'être mauvais étudiant, alors que Cleaver lui-même fut un bon étudiant et rassemble d'autres bons étudiants comme lui.
[25] En fait, si Cleaver regardait de plus près les luttes actuelles, il serait amené à re-redéfinir finalement les étudiants comme classe moyenne. Avec le recul général de la résistance prolétarienne, et même si plus de gens d'origine ouvrière sont entrés à l'université, les luttes ouvertes dans les universités ont diminué.
[26] En fait, pour beaucoup d'universitaires marxistes, le préfixe 'radical' a été remplacé par celui de 'critique', reflétant le recul général de la lutte de classe qui pour l'intelligentsia prend la forme d'un recul ( encore plus prononcé ) vers le royaume des idées et des théories.
[27] Ceci a été bien exprimé dans Refuse (BM Combustion 1978) : " L' 'opposition' des contre-spécialistes à l'expertise autoritaire des experts autoritaires offre une autre pseudo-alternative au consommateur politique. Ces spécialistes 'radicaux' (juristes radicaux, architectes radicaux, psychologues radicaux, travailleurs sociaux radicaux - tout sauf des gens radicaux ) essaient de se servir de leur expertise pour démystifier l'expertise. La meilleure illustration de cette contradiction fut donnée par un travailleur social 'révolutionnaire' de Case Con qui déclarait à un meeting : 'la différence entre nous et un travailleur social ordinaire, c'est que nous savons que nous opprimons nos clients' . Case Con est l'esprit d'une situation sans esprit, le soupir de l'oppresseur opprimé, c'est la conscience 'socialiste' du travailleur social hanté par la culpabilité, qui garantit que les travailleurs sociaux vaguement conscients restent à leur poste tout en ayant le sentiment de rejeter leur rôle… Les contre-spécialistes académiques tentent d'attaquer l'idéologie (purement bourgeoise ) sur son lieu de production : l'université. Ne voulant pas attaquer l'institution, le milieu universitaire, le concept même d'éducation comme activité séparée qui produit les idées de pouvoir séparé, ils restent piégés par les catégories fragmentées qu'ils tentent de critiquer ….En disant que les travailleurs sociaux sont exactement comme n'importe quel travailleur , il [le travailleur social de Case Con] ignore le rôle d'autorité qu'ont intrinsèquement les travailleurs sociaux , et le fait qu'ils ne prennent part à la lutte de classe qu'en se révoltant contre ce rôle, non pas en 'radicalisant' leur place spécifique dans la division du travail ( le docker devenant 'docker radical', le mécanicien 'mécanicien radical' ..) » (pp. 10 - 11, 23 ).
[28] Voir 'A Commune in Chiapas ? Mexico and the Zapatista Rebellion', note 33, Aufheben 9 (2000).
[29] « nous ne pouvons comprendre la classe sans la voir comme une formation sociale et culturelle, issue de processus qu'on ne peut étudier que sur une longue période historique » E.P. Thompson, The Making of the English Working Class [ La genèse de la classe ouvrière anglaise ] (Harmondsworth : Penguin 1963).
[30] Op. cit.
[31] 'gauchisme' est un concept que nous trouvons utile, mais peut-être un peu délicat à définir. Il peut désigner les pratiques qui reprennent une phraséologie communiste tout en représentant le mouvement de l'aile gauche du capital, Mais il est important pour nous de sortir de l'image d'une lutte de classe pure qui ne serait empêchée de produire le communisme que par l'intervention d'une force extérieure ( à la bourgeoisie ) , le gauchisme. La question, c'est pourquoi la lutte de classe se laisse ainsi détourner. Il est important de reconnaître que, si certains gauchistes font clairement partie de la bourgeoisie ou au moins de l'Etat, le pouvoir du gauchisme, du syndicalisme, etc.. provient du fait que la classe ouvrière génère le gauchisme à partir d'elle-même comme expression de ses propres limites à un moment donné.
[32] 'The Tribe of Moles', op cit., p. 89.
[33] Pour Marx, les organisations formelles n'étaient que des épisodes de « l'histoire du parti qui pousse partout spontanément sur le sol de la société moderne ». Cité par J. Camatte, Origine et fonction de la forme parti. Dans cette étude, Camatte pousse en quelque sorte le discours sur le parti jusqu'au point extrême de dissolution, ouvrant sur les positions ultérieures de Sur l'organisation.
[34] Wright (p. 66) suggère que les premiers opéraïstes n'avaient pas de temps à consacrer au tiers-mondisme et au soutien aux luttes nationalistes de la gauche. Mais une couverture de la revue Potere Operaio dans les années 70 appelait à la victoire de l'OLP - ETA - IRA.
[35] Cette manière ( moraliste ) d'applaudir les luttes ( de libération nationale ) du 'Tiers-Monde' et de mépriser la classe ouvrière occidentale fut une expression des relations sociales de la classe moyenne typique de ces étudiants.
[36] Voir, par exemple, http://lanic.utexas.edu/project/Zapatistas/INTRO.TXT
[37] Voir 'Crisis of the Planner-State : Communism and Revolutionary Organization' (1971) dans Revolution Retrieved (op. cit.).
[38] Bien que nous aimions sa formule " l'argent est le visage du patron ".
[39] Voir 'Review : Midnight Oil : Work, Energy, War, 1973-92', Aufheben 3 (Eté 1994) et 'Escape from the Law of Value ?', Aufheben 5 (Automne 1996).
[40] Voir l'utile résumé des positions de Negri par Cleaver dans son Introduction à Marx au-delà de Marx : Leçons sur les Grundrisse de Negri (New York/London : Autonomedia/Pluto Press, 1991).
[41] Voir, par exemple, Toni Negri, 'Keynes and the Capitalist Theory of the State post-1929' dans Revolution Retrieved (op. cit.).
[42] Negri Proletari e Stato (2ème édit., Milan : Feltrinelli, 1976).
[43] « Nous avons toujours partagé et nous partageons encore votre intérêt pour les 'couches émergentes' (jeunes prolétaires, féministes, homosexuels ) et pour des sujets politiques ( l' 'operaio sociale' ) nouveaux et reconceptualisés. Mais précisément l'indéniable importance politique de ces phénomènes exige une extrême rigueur dans l'analyse, une grande prudence dans la recherche, une approche solidement empirique ( des faits, des données, des observations et encore des observations, des données, des faits ) » (Rivolta di classe, 1976, cité par Wright, p. 171).
[44] Pour une bonne description de l'étendue des luttes 'cachées' récentes aux USA aujourd'hui, voir 'Fragile Prosperity ? Fragile Social Peace : Notes on the US' de Curtis Price.
[45] Voir l'article de Wildcat 'Reforming the Welfare State in Order to Save Capitalism' dans Stop the Clock ! Critiques of the New Social Workhouse (Aufheben, 2000).
[46] Op. cit.
[47] Voir F.C. Shortall, The Incomplete Marx (Aldershot : Avebury, 1994).
[48] D'autre part, Cleaver soutient qu'il ne fait pas quelque chose de si différent de Marx : « Marx illustre ces rapports [ entre valeur d'usage et valeur d'échange ] par un choix apparemment innocent de marchandises : toile, fer, montres, et céréales (blé ). Je dis apparemment parce que la plupart de ces marchandises jouaient un rôle-clé dans la période du capitalisme que Marx analyse : la toile dans l'industrie textile, le fer dans la production de machines et de canons, les montres dans la mesure du temps de travail, le blé comme moyen de subsistance de base de la classe ouvrière. Pour apporter le même soin à cet exposé, je propose de nous focaliser sur les marchandises-clé de la période actuelle : force de travail, alimentation et énergie » ( p. 98 ) . Mais si Cleaver a probablement raison sur le fait que Marx n'a pas choisi arbitrairement les marchandises qu'il mentionne au Chapitre 1er, leur fonction dans l'exposé de Marx est arbitraire. A la différence des économistes, Marx tient compte de l'aspect valeur d'usage dans l'économie, mais ici, dans son chapitre introductif, il ne mentionne pas le caractère concret de ces valeurs d'usage dans la lutte de classe. A ce point de l'exposé du mode de production capitaliste par Marx, les valeurs d'usage précises sont hors de propos. La référence de Marx à la toile, aux céréales, etc.. est un moment d'un exposé logique, pas une référence aux luttes concrètes.
[49] I.I. Rubin, Essais sur la Théorie de la Valeur de Marx (New York/Montreal : Black Rose Books 1973).
[50] En proclamant (p. 138) que les marxistes ont examiné la question du contenu de la valeur en détail, mais que rien n'a été fait sur la question de la forme de la valeur ( d'où la nécessité de sa propre analyse ), Cleaver inclut Rubin. Mais ceci suggère que Cleaver n'a pas compris ( ou peut-être même pas lu ) le livre de Rubin, qui est justement entièrement consacré à la forme sociale de la valeur
[51] . Jusqu'aux années 70, au moins dans le monde anglophone, Marx passait pour avoir simplement développé et affiné la théorie de la valeur travail de Ricardo. Dans cette interprétation traditionnelle, Marx, comme Ricardo, était censé adhérer à une conception de la valeur fondée sur le travail concret . Ce qui était commun à toutes les marchandises, et donc ce qui les rendait commensurables comme manifestations de ce facteur commun, c'était qu' elles étaient toutes des produits d'une « dépense du cerveau, des nerfs et des muscles humains » , c'est à dire du travail humain en général. Par conséquent, la valeur d'une marchandise paraissait déterminée par le travail incorporé en elle pendant sa production . Avec cette conception physiologique, ou quasi mécanique, du travail, la théorie de la valeur travail ricardienne concevait la valeur comme un rapport purement technique : la valeur d'une marchandise était simplement déterminée par la quantité d'énergie-travail nécessaire à sa production. En tant que telle, la théorie de la valeur travail ricardienne s'appliquait à n'importe quelle forme de société. Pour Rubin, la spécificité du mode de production capitaliste était que les producteurs ne produisaient pas pour leurs besoins immédiats mais produisaient des marchandises pour le marché. Le travail alloué à la production de n'importe quelle marchandise particulière n'était pas déterminé préalablement à la production par la coutume ou par un plan social et donc n'était pas du travail immédiatement social. Le travail ne devenait travail social , partie reconnue de la division du travail social, que par la vente de la marchandise qu'il avait produite. Bien plus, l'échange de marchandises était un processus d'abstraction réelle à travers lequel les différents types de travail concret étaient réduits à une substance commune -le travail social abstrait. Ce travail social abstrait était la substance sociale de la valeur. La théorie de la valeur fondée sur le travail social abstrait de Rubin débouchait nécessairement sur une analyse du fétichisme de la marchandise puisqu'elle s'intéressait à la manière dont le travail en tant que rapport social doit se manifester sous la forme de la valeur dans une société où le relations entre hommes se manifestent comme relations entre choses. Au milieu des années 70, la théorie de la valeur travail subit les attaques de l'école néo-ricardienne qui affirmait qu'elle était à la fois tautologique et contradictoire. La théorie de la valeur fondée sur le travail social abstrait de Rubin fut alors redécouverte comme réponse à ces critiques à la fin des années 70. Bien que Cleaver écarte Rubin, il y a eu des tentatives d'aborder sa théorie de la valeur fondée sur le travail social abstrait à partir de la tradition de l'autonomia - voir par exemple l'article par Massimo De Angelis dans Capital & Class, 57 (Automne 1995).
[52] "Un philosophe soviétique officiel a écrit que 'les disciples de Rubin et les idéalistes de tendance menchevik … traitaient la méthode révolutionnaire de Marx dans l'esprit de l'hegelianisme … Le Parti Communiste a écrasé ces tendances étrangères au marxisme.' … Rubin fut emprisonné, accusé d'appartenir à une organisation qui n'avait jamais existé, contraint à 'confesser' des événements qui n'avaient jamais eu lieu, et finalement retiré du monde des vivants. » (Fredy Perlman, 'A propos de l'auteur', dans Essays on Marx's Theory of Value de Rubin (op. cit.).
[53] Nous avons défendu la même position dans notre réponse au collaborateur de Cleaver, George Caffentzis de Midnight Oil/Midnight Notes. Voir 'Escape from the Law of Value ?', Aufheben 5 (Automne 1996), p. 41.
[54] Voir F.C. Shortall, The Incomplete Marx (Aldershot : Avebury 1994).
[55] Harvard : Harvard University Press, 2000.
[56] Mark Leonard, 'The Left Should Love Globalization', [ la gauche devrait adorer la mondialisation ] New Statesman, 28th May 2001. Leonard est directeur du 'think-tank' [ cercle de réflexion libéral ] Foreign Policy Centre, et il est apparemment un partisan de Blair.
[57] Cette rupture fut, comme pour de nombreux militants de cette période, tout à fait physique. Arrêté en 1979, Negri s'exila en 1983. Mais la façon particulière dont il s'en sortit ( en se faisant élire à la Chambre des Députés), et l'accueil chaleureux ainsi que la position relativement confortable qui l'attendaient en France, étaient basés sur un statut différent ( en tant que professeur ) de celui des autres militants ; c'est pourquoi dans le mouvement, il fut considéré par certains comme une sorte de traître. Son retour en Italie n'a pas réussi à le racheter ; pas plus que sa crédibilité n'a été restaurée par ses déclarations récentes, comme ce conseil adressé au mouvement anti-mondialisation : '20 % des électeurs' qui n'ont plus foi dans le système politique doivent être récupérés pour la politique électorale ( Voir 'Social Struggles in Italy : Creating a New Left in Italy').
[58] Il est bien sûr possible de rejeter les inepties 'anti-impérialistes' du gauchisme tout en reconnaissant la réalités des rivalités impérialistes.
[59] http://www.eco.texas.edu/Homepages/Faculty/Cleaver
[60] La Société du Spectacle, du moins, apparaît dans la bibliographie historique de la tradition 'marxiste autonomiste' de Cleaver, en annexe à Marx au-delà de Marx de Negri, op. cit.
[61] Le choix de Cleaver de laisser Pour une lecture politique du 'Capital' tel quel plutôt que de le réécrire est compréhensible. Ce qui l'est peut-être moins - sauf à considérer qu'il est simplement dogmatique - c'est qu'il n'ait pas su utiliser la nouvelle préface pour reconnaître les faiblesses de son analyse qui sont apparues rétrospectivement. Le maintien non-critique des éloges à l'égard de 'Wages for Housework' en est un exemple ; les affirmations des années 70 sur le rôle de l'inflation en sont un autre.
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