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TC brûle-t-il ?

dimanche 28 janvier 2007


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N'étant pas candidat à l'élection présidentielle,
je me fous complétement du mariage homosexuel
.
(Louis Martin, Mémoires apocryphes)

Le texte de J. Guigou et J. Wajnsztejn (G et W) Les derniers feux du programmatisme prolétarien globalement ne fait que répéter les thèses habituelles de Temps Critiques (Tps Crit) dont la critique déjà faite ne présenterait aucun intérêt à être répétée (cf., Fondements critiques d'une théorie de la révolution, Ed. Senonevero, pp.317 à 363) si le point 2 de ce texte ne présentait des critiques pertinentes aux thèses développées par Théorie Communiste (TC) dans le texte L'auto-organisation est le premier acte de la révolution la suite s'effectue contre elle et plus généralement dans le n° 20 intitulé Théorie de l'écart. Certaines positions de ces textes doivent être précisées à la suite de ces critiques qu'il est difficile de considérer indépendemment des positions générales de Tps Crit dont il sera question dans les annexes.
Globalement ce que Tps Crit ne pardonne pas à TC c'est de considérer que durant toute la période de la fin des années 1960 et du début des années 1970, l'existence indéniable dans les luttes de cette période d'une remise en cause de l'affirmation du prolétariat et de la révolution comme émancipation du travail, n'était qu'une détermination interne de cette affirmation et de cette émancipation, c'est-à-dire que le mouvement demeurait programmatique y compris dans la remise en cause de celui-ci. Ce n'est que dans sa caractérisation dominante et à partir d'elle que l'on peut comprendre ce qui la remet en cause. Il ne s'agit pas d'une querelle d'archéologues de la lutte de classe. L'enjeu est actuel et il est double. Détacher du reste du mouvement, les pratiques qui remettent en cause l'affirmation de la classe et l'émancipation du travail deviennent des éléments précurseurs d'une perspective aclassiste de la révolution. Se trouverait ainsi justifier l'identification de toute lutte ouvrière au programmatisme, la remise en cause du programatisme devient alors un abandon de la révolution comme action du prolétariat c'est-à-dire d'une classe.

Passons sur la mauvaise foi certaine qu'il y a à dire que nous faisons de l'auto-organisation un « ennemi ». Tout le texte L'auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s'effectue contre elle montre que l'auto-organisation formalise dans la lutte revendicative l'irréconciabilité des intérêts entre la classe ouvrière et la classe capitaliste, elle est par là le moment nécessaire de l'apparition de l'appartenance de classe comme limite et comme contrainte extérieure et la forme dans laquelle peut s'amorcer contre elle la révolution communiste. Nous nous contentons de marquer les limites intrinsèques de l'auto-organisation, la traiter en ennemie serait tout simplement une connerie. Nous laisserons également de côté la « concession majeure » faite par TC au démocratisme radical : du fait que nous critiquons l'auto-organisation, nous ne pourrions nous en détacher. Autant parler de notre concession majeure à Staline du fait que nous parlons de lutte de classe, ou notre concession à Kautsky ou Lénine du fait que nous critiquons le programmatisme dont ils sont deux éminents représentants.
C'est dans le deuxième paragraphe que la critique nous contraint à préciser notre analyse. TC dit « l'auto-organisation est inséparable d'une classe ouvrière stable », c'est exact. G et W oppose à cela le développement des luttes italiennes de 1962 à 1975. En effet, ces luttes sont d'une part le fait « des franges récemment prolétarisées de la jeunesse, d'individus issus du milieu rural du sud » et, d'autre part, « ce ne sont pas des luttes revendicatives qui s'imposaient mais une révolte clamant : vogliamo tutti, ce qui passait concrètement par des revendications touchant tous les aspects du travail. »
Pour le premier point, nous pensons que l'essentiel, ce qui est déterminant pour décrire cette « classe ouvrière stable », ce n'est pas son origine mais son arrivée dans la grande usine (peu de sous-traitance), dans le quartier ouvrier, etc. Cette immigration interne s'intègre (souvent conflictuellement) à une classe ouvrière structurellement en contrat à durée indéterminé avec un emploi stable, les systèmes de protection sociale sont plus ou moins garantis et les systèmes institutionnels encadrant la force de travail (pour le meilleur et pour le pire) fonctionnent. Par « classe ouvrière stable », nous n'entendons pas le parcours individuel de tel ou tel prolétaire ni même de fractions du prolétariat, mais des structures d'exploitation et de reproduction définissant la force de travail. En outre si cette fraction de la classe ouvrière est importante dans les luttes des années 1960, il ne faut pas pour autant en surestimer l'importance au point d'en faire l'unique acteur de ces luttes.
Pour le second point, il faut bien comprendre que les ouvriers peuvent « tout vouloir », mais « tout vouloir » en tant qu'ouvrier : généraliser leur condition, émanciper le travail, s'approprier les moyens de production, devenir classe dominante, etc. La classe ouvrière peut tout vouloir et l'auto-organisation être la forme et le contenu adéquat de cette affirmation totale d'être la société. Ce qui s'est passé en Italie (comme en France au même moment mais d'une autre manière) ne se limite pas à cela, loin de là, mais « vouloir tout » ce n'est pas automatiquement être au-delà de l'auto-organisation et l'auto-organisation ne peut être autre chose que l'affirmation de l'identité ouvrière comme limite que la lutte exprime pour elle-même.
L'auto-organisation et l'autonomie parviennent dans les luttes italiennes de cette époque à leur remise en cause à l'intérieur d'elles-mêmes avant de devenir la simple expression de l'existence du prolétariat comme limite de sa propre lutte en tant que classe [1]. L'autonomie et l'auto-organisation étaient sur la base d'une identité ouvrière confirmée à l'intérieur de la reproduction du capital la pointe extrême de ce cycle de luttes comportant leur propre critique et remise en cause dans leur manifestation même. Cependant ces critiques et remise en cause ne peuvent être détachées de ce dont elles sont la critique et de ce qui est remis en cause. Le cycle de luttes suivant (le cycle de luttes actuel) n'est pas leur victoire par leur accession à l'indépendance. Ainsi, on peut bien sûr parler avec raison de l'anti-ouvriérisme de Mai 68, mais on ne peut en parler sans parler simultanément de son ouvriérisme et de cet anti-ouvriérisme comme une détermination interne, une contradiction interne, de cet ouvriérisme à cette époque. Cet anti-ouvriérisme avec, en France, son discours post ou crypto-situ, ou, en Italie, son contenu « transversaliste alicien », disparaît en même temps que ce dont il n'est que la critique comme détermination interne. Plus fondamentalement, le refus du travail des années 1960 ou du début des années 1970 n'est pas le même que celui des années 1990 ou 2000. Le premier se limite, comme nous allons le voir dans la longue citation de TC19 qui suit, à n'être qu'une séparation d'avec la condition ouvrière, le second est en tant qu'ouvrier une attaque de tout ce qui définit cette condition comme attaque de ce que l'on est : de Bologne 1977 aux émeutes des banlieues de 2005.

« La période de la fin des années 60 et du début des années 70 fut la période de la première crise et du premier mouvement révolutionnaire en subsomption réelle. Ce dernier fut plus la liquidation de toutes les anciennes formes du mouvement ouvrier et de tout ce qui pouvait se fonder sur une identité ouvrière ouvrant la voie à l'affirmation du prolétariat comme classe dominante, que la résolution des questions spécifiques de la révolution en subsomption réelle du travail sous le capital. Ce qui fut entrevu, c'est que le communisme n'est pas un mode de production et que l'abolition du capital ne pouvait être que la négation des classes et du prolétariat lui-même dans la production de ce que l'on appelait à l'époque "la communauté humaine". S'il ne fut pas question de l' "usage de l'arme de la centralité du travail", c'est que le contenu critique essentiel de Mai 68 fut de se heurter pratiquement au fait que la révolution n'est pas une question de gestion, d'érection du prolétariat en classe dominante qui généralise sa situation, universalise le travail comme rapport social et l'économie comme objectivité de la société en tant que rapport entre les choses. Les ouvriers ont fui les usines occupées par les syndicats, les plus jeunes et d'autres ont rejoint la contestation étudiante, mai 68 était la critique en actes et souvent « avec les pieds » de la révolution comme montée en puissance et affirmation de la classe. Les ouvriers n'ont réinvesti les usines qu'au moment de la reprise, souvent pour s'y opposer violemment.
« Il était alors devenu évident que la révolution n'était plus l'aboutissement de la montée en puissance de la classe à l'intérieur du mode de production capitaliste, montée en puissance s'achevant dans son affirmation en classe dominante, en pouvoir des Conseils ouvriers ou en Etat socialiste. Théoriquement, nous n'héritions, tout d'abord, que d'un premier élément qui venait confirmer les productions théoriques les plus lucides de la fin des années 1960 : l'impossibilité de la révolution comme affirmation de la classe et libération du travail. Mai 68 ne resta pas dans cette impasse. Le capital en subsomption réelle avait soumis toute la reproduction sociale, tous les aspects de la vie.
« La révolte embrassa alors la totalité. Le mouvement de 68 nous fournissait ainsi un autre élément. La révolution ne pouvait plus se limiter à changer les propriétaires des usines, ni même se limiter au procès de production. En englobant toute la vie quotidienne, la révolution était la négation de la condition prolétarienne et ne pouvait être révolution qu'à cette condition. C'est de cette façon que le mouvement de mai posa, dans l'histoire de la lutte de classe, la nécessité d'abolir le prolétariat, mais ce ne fut que de cette façon.
« La révolte ouvrière contre la condition ouvrière, révolte contre tous les aspects de la vie, était prise dans un déchirement. Elle ne pouvait s'exprimer, devenir effective qu'en se retournant contre sa base réelle, la condition ouvrière, mais non pour la supprimer, car elle ne trouvait pas en elle-même le rapport au capital qui eut été cette suppression, mais pour s'en séparer. D'un côté, un mouvement ouvrier fort aux racines encore solides, la confirmation dans le capital d'une identité ouvrière, une puissance reconnue de la classe mais une impossibilité radicale à transformer cette puissance en force autonome et en affirmation révolutionnaire de la classe du travail, de l'autre, cette impossibilité était positivement l'extension de la révolte à toute la reproduction sociale, révolte au travers de laquelle le prolétariat se niait.
« La révolution ne pouvait être que la négation de la condition ouvrière mais il fallait chercher celle-ci, non dans le rapport du prolétariat au capital, mais dans l'universalité de l'aliénation. Aliénation universelle et par là humaine, celle-ci se justifiait elle-même par la contestation des modes de vie imposés, de la consommation, de la "prospérité capitaliste", comme disent Dauvé et Nésic. Cette révolte contre la condition ouvrière qui s'étendait hors du procès de travail produisait sa raison d'être en dehors d'elle-même. Comme universalité de l'aliénation, elle s'autonomisait de ses conditions réelles, elle apparaissait non pas découler directement de la situation de l'ouvrier, mais être un fait de l'ensemble de la société, de l' "aliénation universelle" dont l'ouvrier était le résumé, la condensation. Ce n'est pas un hasard si cette révolte ne devint effective que dans sa rencontre avec la contestation étudiante. Elle se détacha d'elle-même, devint étrangère à elle-même et se dédoubla en une révolte ouvrière enfermée dans son impasse et la même ayant pris, pour elle-même, une forme autonome et mystérieuse : la révolte contre tous les aspects de la vie mettant l'ouvrier en lumière et en mouvement en tant qu'être universel et par là humain. Si cette révolte contre la "totalité de la vie" a été comprise comme "révolte humaine", c'est que l'on ne pouvait alors considérer que le prolétariat puisse aboutir, à partir de sa situation même en tant que classe, à autre chose que son affirmation et au mieux à l'impossibilité de celle-ci, en même temps que cette impossibilité était la révolte contre la condition ouvrière, c'est-à-dire la révolte contre l'ensemble de la vie quotidienne. Si la révolte ouvrière se détache d'elle-même et se fixe dans les nuages, constituant ainsi le royaume autonome de l'humanité, cela ne s'explique que par ce qui apparaît, pour nous maintenant, comme les limites, l'autodéchirement et l'autocontradiction de cette révolte ouvrière.
« L'impossibilité de l'affirmation était conservée comme le dernier mot de l'activité révolutionnaire de la classe, mais son contenu purement négatif pouvait alors être dépassé en étant investi d'une dimension positive. La "solution" était de considérer le prolétaire dans sa dimension totale, sa dimension d'individu humain, sa dimension d'Homme. La fin des années 1960, c'est la prospérité (s'épuisant) et la critique de la prospérité (société de consommation, vie quotidienne, aliénation), c'est le mouvement ouvrier et le refus du travail, cela apparut comme la solution de l'énigme. La révolution devait être ouvrière et humaine, mais ouvrière parce que dans l'ouvrier, c'était l'homme qui était nié. En tant qu'ouvrier, le prolétaire avait la possibilité de casser cette société, en tant qu'homme de construire la nouvelle. En demeurer là, c'est en demeurer à une idéologie née de l'échec de 68. L'échec de 68 ce fut d'avoir été le dernier grand mouvement à ne pouvoir avoir pour perspective que la gestion ouvrière, au moment même où la plupart de ses activités était la critique de cette perspective.
« Comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle abolir les classes ? Telle est la question centrale de la théorie Alors qu'à partir de la fin des années 1970, les transformations en cours du rapport d'exploitation étaient en train de nous fournir une nouvelle solution qui ne passait plus par l'affirmation de la classe et l'increvable période de transition, la plupart des réflexions théoriques de l'époque, au lieu de comprendre l'échec de 68 comme un changement de période historique dans la contradiction entre les classes et simultanément l'affirmation du prolétariat comme une époque révolue, insufflaient de l'humanité dans le prolétaire. Les plus radicaux dans cette démarche abandonnaient toute théorie de la révolution comme prolétarienne (Invariance), les autres faisaient du prolétariat le dépositaire d'une « tension vers la communauté humaine » et considéraient l'idéologie qu'ils avaient produite sur l'échec de 68 comme la formule révélée de la révolution communiste : sous le prolétaire, l'homme ; sous le travail, l'activité humaine.
« L'époque de l'affirmation du prolétariat n'était pas comprise comme surmontable dans les termes mêmes du rapport d'exploitation entre le prolétariat et le capital, mais parce que la subsomption réelle permettait d'adjoindre à ces termes la révolte à titre humain. On avait créé un prolétariat chimérique, mi-classe, mi-humanité. Il était une contradiction interne, il pouvait donc se nier. Fondamentalement, ce qui avait été l'échec de 68 était conservé, mais on en avait fait une théorie selon laquelle cela aurait pu réussir si la contradiction interne avait été poussée à son terme. Dans son impossibilité où se révélait l'humanité, la révolution comme affirmation de la classe devenait le dernier mot de l'histoire des luttes de classes.
« Naturellement, le « refus du travail », les émeutes, les pillages, les grèves sans revendication, devenaient l'activité par excellence sur laquelle pouvait se fonder cette idéologie. Cette idéologie, résultant des limites et de l'échec de mai 68, devient la référence historique absolue, le mouvement qu'il s'agit d'achever tant théoriquement que pratiquement ou de réaliser le dépassement dont il a montré la voie. » (TC 19, pp.6-7-8)

Nous divergeons donc complètement d'avec G et W lorsqu'ils qualifient les luttes italiennes de cette époque comme « en deçà du strict caractère prolétarien, mais conduite à se porter au-delà par les transformations ultra rapides du capital. ». Pour G et W, le strict caractère prolétarien c'est non seulement le programmatisme, mais encore la lutte revendicative dans les codes du syndicalisme le plus banal. Donc ces prolétaires de fraiche souche qui n'ont pas intégré tous les codes de la revendication et de la lutte ouvrière seraient « en deçà du caractère prolétarien », car être ouvrier pour G et W c'est agir dans « l'ordre du corporatisme » et du monnayage de sa situation. La lutte ouvrière pour G et W est condamnée à la revendication ou au programmatisme. Il est pour eux impensable que la classe ouvrière puisse dans sa lutte contre le capital, à partir de sa situation même de classe, s'abolir en tant que classe. Le programmatisme étant identique à l'action ouvrière et vice versa, toute remise en cause ou manifestation des impasses de la lutte programmatique dans cette période de la fin des années 1960-début de sannées 1970 est assimilée à un dépassement, à un au-delà de l'action en tant que classe et du simple fait qu'il y ait encore des classes.
Cette assimilation se trouve ensuite décliné de diverses façons. « Luttes quantitatives », « ordre corporatiste », « valeurs traditionnelles » de la classe ouvrière, « revendication sur la professionalita » renvoient à caractère prolétarien ; « luttes qualitatives », « critique du travail », « revendication non-hiérarchisées » à l'au-delà de ce caractère prolétarien. C'est un peu simpliste.
G et W prennent acte de la fin du programmatisme en disant que dans les luttes italiennes de cette époque, l'accent est mis plus sur la valeur de la force de travail que sur la valeur du travail. Nous retrouvons le jeu de mots éculé depuis que Méda l'a mis à la mode sur le terme de « valeur ». Au delà de ce jeu de mots, il est paradoxal de voir récuser une lutte sur l'exploitation au nom de la lutte sur la valeur de la force de travail. Il est exact cependant comme le relèvent G et W que les revendications quantitatives des OS font sauter tout l'appareil conceptuel de l'idéologie ouvrière du travail. Au moyen de revendications quantitatives sans phrases c'est tout le dispositif programmatique de la lutte de classe qui est miné, mais non dépassé. La remise en cause du cadre hiérarchique par les revendications égalitaires, le fait de bousculer le rapport entre avant-garde active et masse passive par les cortèges ouvriers, l'affirmation « nous avons tous les mêmes besoins », qu'est-ce d'autre que la lutte revendicative et sa perspective : l'émancipation du travail. Si G et W se réfèrent au livre de Giachetti et Scavino sur les luttes à Turin, ils en oublient le titre : « La FIAT aux mains des ouvriers » (c'est moi qui souligne).
En effet, durant toute cette période, en Italie, en France ou ailleurs, la lutte de classe exprime mais ne dépasse pas les limites et les impasses de l'ancien cycle de lutte, celui de l'identité ouvrière, de l'autonomie, de l'auto-organisation. Le « refus du travail » et « l'auto-négation du prolétariat » furent les ultimes appellations idélogiques de ces limites. G et W passent très vite sur l'intrication entre les luttes d'OS en Italie et les Comité Unitaires de Base (CUB) qui naissent dans ces luttes et sont impulsés par elles. Nous ne multiplierons pas les exemples, autant se contenter du résumé des luttes de la période dans Grisoni et Portelli, Luttes ouvrières en Italie de 1960 à 1976 (Ed. Aubier-Montaigne) : « La formulation est malheureuse nous ne devrions pas titrer nouvelles formes de lutte, mais nouveaux organes de lutte. En effet, les formes de lutte en 68-69 dépendent étroitement de l'apparition d'organes ouvriers autonomes qui ont permis le développement de nouveaux types de lutte. L'auto-organisation ouvrière (puis populaire) sera le trait saillant et décisif de cette période. Autour de lui se distribue l'ensemble de la nouveauté politique en matière d'intervention, de gestion, et d'action directe. A travers "l'automne chaud" et les mois qui le précédèrent, s'est affirmée, confirmée et renforcée l'autonomie ouvrière, c'est-à-dire la capacité des travailleurs à élaborer leurs propres revendications, d'une part, et de l'autre, à inventer, gérer, et organiser leurs propres modes d'intervention. La suite montrera que cette capacité a été, pour l'essentiel, récupérée par les organisations traditionnelles et utilisée pour leur compte comme force dynamique de transformation. » (op. cit., p.127). A propos des CUB les auteurs poursuivent : « Les CUB seront certainement la structure la plus originale en la matière. Ils se sont dévelopés dans de nombreuses usines et ont acquis un solide enracinement ouvrier, préfigurant peut-être, aux yeux des travailleurs, les premiers germes de la mise en œuvre d'un pouvoir qu'ils avaient conscience de posséder mais n'avaient jamais pu exercer. » (ibid, p.130).
Quand, dans le texte L'Auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s'effectue contre elle, nous disons que « les secteurs ouvriers en lutte avaient été incapables de créer une assemblée » et que le mouvement avait été récupéré par la CGIL et ses « comités d'atelier », nous ne mettons pas l'échec sur le compte d'un problème ou d'un manque d'organisation, mais sur le compte du fait que cette organisation ne dépasse pas le processus d'affirmation ouvrière et en cela il implique de lui-même sa « récupération ». Si l'autonomie ne parvient pas au bout d'elle-même ne serait-ce qu'organisationnellement c'est à son contenu qu'elle le doit. De même, il ne sert à rien de dire que le mouvement des « autoconvocations » n'est pas un vrai mouvement autonome, mais une récupération syndicale. Le problème est précisément dans le fait que de par son contenu l'autonomie implique sa récupération et qu'opposer la « vraie » autonomie à l'autonomie « récupérée » ne mène à rien. En outre G et W savent pertinemment que ce mouvement date de 1984 et que nous le présentons dans le texte qu'ils critiquent pour montrer précisément la sclérose de l'autonomie dans la défense d'une « composition de classe » que la restructuration a déjà largement bouleversée.
La définition historique de la contradiction entre le prolétariat et le capital rend compte de l'intrication du programmatisme et de sa critique, mais aussi de l'autolimitation des luttes sur la question du pouvoir et de l'Etat par exemple. D'une part, cette contradiction, en subsomption réelle, ne peut avoir l'affirmation ouvrière et l'émancipation du travail comme contenu et perspective et, d'autre part, c'est une contradiction qui comporte la production et reproduction d'une identité ouvrière. Là est, dans ses propres termes, l'impossibilité du programmatisme dans cette époque. Ce qui sera théorisé, sans sortir de la période, dans l'opposition entre d'une part, l'affirmation du prolétariat même au travers de l'autonomie et, d'autre part, l'auto-négation de la classe. Mais ce dernier terme n'est que la pointe finale de la révolution comme autonomie du prolétariat se libérant de tout ce qui le définit comme classe du mode de production capitaliste ne laissant alors subsister que sa nature révolutionnaire qui logiquement ne peut plus qu'être son humanité aliénée. Avec Dauvé et Nésic, G et W constituent un quarteron d'ultimes soixante-huitards.
Déjà l'autonomie ouvrière tant en pratique que comme théorie est une crise de l'affirmation du prolétariat, disons une crise du programmatisme classique. En effet, dans l'autonomie, le procesus révolutionaire se situe en opposition, en rupture, avec toutes les médiations menant de la classe telle qu'elle est dans le mode de production capitaliste à la révolution par transcroissance, montée en puisance de la classe dans ce mode de production. Dans la dynamique autonome, la révolution réside dans toutes les pratiques pouvant manifester une rupture avec l'intégration et la défense de sa condition à l'intérieur de la reproduction du capital. L'auto-négation du prolétariat ou à l'extrême l'abandon de toute perspective classiste sont alors l'aboutissement idéologique de cette rupture, l'aboutissement de l'autonomie et de l'auto-organisation. Ce n'était qu'en s'opposant à ce qui pouvait le définir comme classe du mode de production capitaliste que le prolétariat pouvait être révolutionnaire. Du « refus du travail » et de « l'auto-négation » du prolétariat, la pente était glissante jusqu'à l'abandon de la révolution comme une affaire de classe. L'auto-négation du prolétariat fonctionne sur la base d'une contradiction interne au prolétariat entre sa situation de classe et sa dimension humaine. En investissant le prolétariat d'une dimension humaine l'abolition des classes existe à l'état latent dans celui-ci. Si le prolétariat peut abolir les classes c'est parce qu'en lui-même il était déjà l'abolition des classes. La contradiction va alors jusqu'à la séparation : dimension humaine d'un côté, classe de l'autre. Alors, le temps des classes devient critiques.
Pour G et W, l'autonomie qui se manifeste durant ces années là en Italie est au-delà de l'auto-organisation ouvrière, elle ne se limite pas à en être le contenu révolutionnaire. G et W hypostasie un aspect des luttes italiennes et c'est cet aspect dans son isolement qui est baptisé « autonomie ». C'est d'une autonomie de l'individu par rapport à la classe dont il serait question dans la perspective de G et W qui à l'occasion vont un peu vite de « l'automne chaud » aux luttes de 1977. Ce que Tps Crit ne pardonne pas à l'analyse de TC c'est de considérer cette autonomie, non comme précurseur de la perspective aclassiste de la révolution mais seulement comme crise et impossibilité du programmatisme, disparaissant avec lui. Cette autonomie « prémonitoire » aurait trouvé son support social dans cette frange ouvrière constituée par les jeunes ouvriers lumpenisés venus du sud et imperméables aux vieilles traditions ouvrières et à la valeur du travail. Entre cette frange et la classe ouvrière traditionnelle du nord encore « habitée par l'identité ouvrière » c'est l'incompréhension et la franche hostilité. Le tableau réel est nettement plus complexe. Séparer les termes de cette façon tranchée, comme si les deux éléments étaient étrangers l'un à l'autre, permet de ne pas voir dans les luttes de cette « frange » les limites et les impasses de l'identité ouvrière mais quelque chose de radicalement nouveau. En un mot, pour G et W, quelque chose qui annonce ou qui est même déjà de l'ordre de l'au-delà de la « perspective classiste ». Il ne suffit pas d'être un jeune prolétaire venu du Sud et lumpénisé pour agir de cette façon, pour être dans son action la remise en cause des « valeurs ouvrières », encore faut-il que la période de la lutte de classe soit celle de la crise du programmatisme, sinon une telle chose serait survenu en Lorraine à l'arrivée des Polonais ou à Détroit à l'arrivée des Piémontais. Cela signifie que l'action de cette frange ne peut être comprise en elle-même, elle n'est pas auto-référentielle, elle ne tient pas le sens de son action d'elle-même mais de la situation d'ensemble de la lutte de classe dans laquelle elle est immergée et dont elle ne fait qu'exprimer les limites et les impasses.
Les grèves du style de celles qui eurent lieu durant « l'automne chaud » viennent de loin, ce n'est pas une classe ouvrière toute novice qui entre sur scène en 1969. Les actions de cette classe ouvrière sont imbriquées à l'intérieur de la mise en place même du fordisme en Italie dans l'après-seconde guerre mondiale. En 1959, dans l'industrie metallurgique et mécanique du Nord, la base impose aux organisations syndicales l'interdiction des heures supplémentaires, durant ce mouvement les ouvriers imposent aux trois grands syndicats italiens l'organisation de piquets de grève commun. Les mouvements de base contre les heures supplémentaires éclatent dans les entreprises du Nord tout au long de l'année 1960. A Turin, dès 1960, Panzieri souligne que des assemblées de base contestent aux syndicats la direction de la lutte [2]. Durant l'été 1960, des émeutes éclatent en Italie à la suite de l'autorisation donnée par le gouvernement au MSI (neo-fasciste) de tenir son congrès à Gênes, la « citadelle ouvrière ». Il faut donc constater que les jeunes ouvriers fraîchement arrivés du Sud laissent douze d'entre eux morts lors de ces émeutes pour défendre une « citadelle ouvrière ». C'est la plus jeune génération d'ouvriers la plus détrminée dans ces affrontements. Si les affrontements sont si violents c'est que comme l'écrit Quaderni Rossi dans un texte fondé sur des interviews d'ouvriers : « le fascisme évoque le spectre de la domination de classe dans sa forme la plus pure ». Un ouvrier déclare : « Pour moi le fascisme c'est le patron » [3]. Les « nouveaux ouvriers étrangers aux traditions du mouvement ouvrier », non seulement sont loin de signifier la fin de la lutte de classe, mais encore s'inscrivent à l'intérieur d'une tradition ouvrière et d'une identité ouvière qu'ils mettet en crise sans la dépasser. Aux débuts des années 1960, les premiers numéros de Quaderni Rossi qui tentent de cerner la nouveauté de ces luttes sont publiés avec la coopération des sections locales à Turin et Milan de la CGIL. Cette classe ouvrière dite sans tradition n'apparaît pas subitement en 1969, c'est elle que l'on retrouve dans les luttes les plus dures dès le milieu des années 1950 dans les usines les plus modernes du nord de l'Italie où elle accompagne la mise en place et le fonctionnement du fordisme.
Dans L'enquête sur FIAT qu'il présente à la conférence de la fédération turinoise du PSI (ce qui n'est pas sans signification) au début de 1961, Alquati qui anime les Quaderni Rossi défend l'idée selon laquelle les ouvriers tendent à passer d'une critique de leur travail individuel à une remise en question de la rationalité de la division du travail dans l'entreprise prise dans sa totalité. Les critiques des ouvriers révèlent de l'intérêt pour la question de la gestion ouvrière, « même si ces jeunes ouvriers n'ont jamais entendu cette expression », conclut-il. Cependant quand de nouvelles grèves sauvages sans revendications éclatent à la FIAT en 1963, Alquati lui-même revient sur ses analyses précédentes et contre la CGIL qui défend une perspective autogestionnaire, il soutient qu'une telle perspective est maintenant destinée à limiter la lutte des ouvriers contre l'organisation du travail en voulant la leur faire prendre en charge, donc en défendant la neutralité de l'organisation de la « grande usine » et des forces productives.
Les revirements d'Alquati ne reflètent pas qu'une évolution théorique personnelle (sa critique des thèses de Socialisme ou Barbarie), ils sont significatifs des contradictions de la lutte de classe dans cette période. Une identité ouvrière forte, confirmée dans la reproduction du capital existe sur la base de la « grande usine », de l'intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital. Mais, les raisons mêmes qui la font exister lui interdisent immédiatement tout début de réalisation, de passage à l'effectivité. L'O.S. qu'il soit du Sud ou du Nord de l'Italie, de Biskra ou de Ourzazate n'a rien à prendre en charge, n'a rien à gérer et ce qui le justifie et le fait encore agir comme membre d'un grand mouvement ouvrier est la négation même de l'autonomie nécessaire au moindre début de réalisation d'une quelconque affirmation de lui-même en tant qu'ouvrier et d'émancipation du travail.
Cette contradiction interne au cours de la lutte de classe apparaît en Italie d'une façon bien concrète à partir du milieu des années 1960 dans l'extension des luttes en dehors de l'usine. D'une part la figure centrale de la classe ouvrière italienne celle par qui est structurée toute la lutte de classe est celle du Triangle industriel Milan - Turin - Gênes et dans ce Triangle principalement les ouvriers productifs des grandes entreprises. D'autre part une telle concentration implique et n'existe que par la socialisation et la massification de la classe ouvrière au-delà du procès de production immédiat, la lutte ouvrière c'est aussi la ville, les transports, le logement, toute la vie sociale. En englobant toute la vie quotidienne, la lutte de classe devenait un refus de la condition ouvrière, mais elle n'englobait toute la vie quotidienne qu'à partir de l'usine, cette extension même n'existait que sous le leadership, la tutelle de l'ouvrier de la grande usine : Turin c'est FIAT. Ce mouvement contient en fait une contradiction entre d'une part la figure centrale de l'identité ouvrière, encore dominante et structurant la lutte de classe, à partir de laquelle il existe et, d'autre part, la lutte sur l'ensemble de la reproduction qui ne peut alors donner tout ce qu'elle contient, c'est-à-dire la remise en cause de la condition ouvrière elle-même, du fait du premier terme. La lutte sur le salaire est le lieu qui est celui de cette contradiction, qui la rend concrète. Ce que les opéraistes, dans une problématique et une perspective programmatique, ont théorisé comme « salaire politique » ou « auto-valorisation de la classe ouvrière » était comme pratique, comme lutte particulière cette contradiction où à partir de sa situation même comme ouvrier et à l'intérieur de celle-ci était remise en cause sa reproduction en tant que tel. La revendication du pouvoir ouvrier dans l'usine coexiste avec le refus de vivre en dehors comme un ouvrier et d'être employé comme ouvrier dans cette usine même. La lutte de classe se développe dans cette configuration hautement instable et contradictoire dans laquelle c'est le travail qui se refuse à fonctionner dans le capitalisme comme force de travail. L'autonomie en est le résultat et l'utopie pratique : exister pour soi comme travail.
L'autonomie ne peut être que programmatique, parce qu'elle est par nature l'autonomie ouvrière. Le mouvement de 1969 est toujours un mouvement d'affirmation du prolétariat et d'émancipation du travail, c'est sa caractérisation dominante, ce n'est que dans cette caractérisation dominante et à partir d'elle que l'on peut comprendre ce qui alors en elle est sa remise en cause, son impossibilité. Ce sont ces mêmes OS qui sabotent et organisent les défilés qui se regroupent dans les CUB comme à Pirelli ou se retrouvent à l'Assemblée ouvriers étudiants de Turin. C'est cette situation qui fait toute l'originalité et l'importance tant historique que théorique de cette période. En revanche, ce qui importe pour G et W c'est que cette frange de jeunes ouvriers sudistes lumpénisés qu'ils ne comprennent pas dans l'ensemble du mouvement mais qu'ils tentent de caractériser de façon isolée, « n'avait rien à libérer, si ce n'est une gigantesque créativité hors du travail qui apparaîtra bien dans le mouvement de 77, mais qu'on trouve déjà à l'œuvre dans le mouvement de 68 en France ».
A la fin des années 1970, la persistance de l'appellation Autonomie n'indique plus que le décalage entre la représentation idéologique et le niveau réellement atteint par le mouvement. A Bologne et ailleurs en Italie en 1977, l'usine n'est plus le centre de la lutte qui se situe au niveau de la reproduction d'ensemble du rapport social capitaliste, conjointement l'affrontement avec l'Etat s'effectue au-delà d'une problématique de prise de pouvoir, cependant le discours est toujours celui d'une perspective d'affirmation ouvrière comportant sa remise en cause, la sienne en propre. Le mouvement se fracture entre secteurs « privilégiés » et précaires et se perd dans la critique de la vie quotidienne. A partir de là, l'auto-organisation devient purement et simplement une limite incontournable et nécesaire de la lutte de classe.
En France, à partir des coordinations cheminotes de 1986, l'auto-organisation devient la forme dominante de toutes les luttes, elle n'est plus rupture d'avec toutes les médiations par lesquelles la classe serait une classe du mode de production (rupture libérant sa nature révolutionnaire), elle n'est plus qu'une forme radicale du syndicalisme. Toute lutte revendicative de quelque ampleur ou de quelque intensité est maintenant auto-organisée et autonome, auto-organisation et autonomie sont devenues un simple moment du syndicalisme actuel. Tps Crit s'étonne de ce que les gens de TC s'intéressent maintenant (un peu tardivement) à l'opéraisme. La raison de cet intérêt « tardif » est justement dans le fait que l'opéraisme (je ne parle pas des élucubrations actuelles sur le general intellect et les trouvailles négristes) est devenu très actuel en tant qu'ultime idéologie révolutionnaire programmatique, elle permet d'accompagner actuellement la sorte de syndicalisme radical à laquelle se résume la plupart des théories et pratiques révolutionnaires en circulation.
Cependant, si la restructuration de la contradiction entre le prolétariat et le capital résoud en grande partie les contradictions et les limites du programmatisme (non sans que les luttes ouvrières y aient articipé), elle ne nous rapproche ni d'une pureté de cette contradiction, ni d'une pureté du capital. Ce qui donne cette illusion, c'est que le mode de production capitaliste se restructure toujours nécessairement selon ce qu'il est et dépasse des limites qui avaient été les siennes propres (ses propres conditions de valorisation et de reproduction à un moment donné). La restructuration est un dépassement qui pour être imprévisible (constitué au fil de l'eau des luttes de classes) ne peut enfreindre ce qu'est le capital. Une fois la restructuration accomplie, les caractéristiques antérieures du capital apparaissent pour la période postérieure comme contingentes, non indispensables à ce qu'est le capital, mais, contingentes, elles ne l'étaient absolument pas pour la période antérieure. C'est ainsi que le devenir semble prédeterminé comme une marche vers la pureté. C'est le piège où tombent les idéologues qui ne peuvent concevoir l'histoire en dehors de la téléologie.
Lorsque nous caractérisons la restructuration, le cours actuel de l'exploitation et le cycle de luttes présent, nous disons : « maintenant la lutte de classe et la révolution se présentent de cette façon » (rassurons G et W, nous continuons à utiliser ce « vocable » de « révolution » dans notre « perspective communisatrice » - à force de fréquenter les ex du CCI, G et W resservent aux autres les insinuations malveillantes et les doutes hypocrites dont ils sont eux-mêmes victimes). Nous ne disons pas «  enfin elles se présentent telles qu'elles auraient dues toujours être, ou telles qu'elles sont en leur concept ». Ce qui ne nous empêche pas de dire, parce que l'histoire est simultanément périodes spécifiques et processus continu, que maintenant les questions antérieures peuvent être résolues et les limites antérieures de la révolution dépassées (limites que chaque période pose dans ses propres termes et non par rapport à une norme et qui apparaissent comme telles pour la période suivante). Mais attention, ce dépassement pose actuellement à l'activité du prolétariat un problème à résoudre autrement plus redoutable que le programmatisme : agir en tant que classe est devenu la limite de son action en tant que classe.
En outre, la question relative au caractère « ultime » de ce cycle de luttes n'a pas de solution parce qu'elle ne peut strictement pas être posée théoriquement (et elle ne l'a jamais été pour aucun cycle de luttes). Est-ce à dire que la révolution et la communisation deviennent maintenant le seul avenir ? Cette question également n'a pas de sens, pas de réalité. La seule inéluctabilité c'est la lutte des classes par laquelle nous ne pouvons concevoir que la révolution de ce cycle de luttes, et cela non comme effondrement du capital laissant la place libre, mais comme pratique historiquement spécifique du prolétariat dans la crise de cette période du capital, c'est alors cette pratique qui rend le mode de production capitaliste irreproductible (il est sûr que cette pratique n'est pas indéterminée). C'est une pratique du prolétariat, une pratique déterminée qui rend toute restructuration impossible : la capacité du prolétariat, dans la crise de ce cycle, à traiter toute l'histoire passée comme prémisses et non comme rapports de production, c'est-à-dire positions sociales à reproduire. C'est le prolétariat contre le capital qui prend les mesures qui sont son irreproductibilité et non son irreproductibilité qui est le préalable des mesures de communisation de la société.

Par contre, G et W ayant identifié programmatisme et lutte de classe ce qui leur importe c'est de trouver dans ces mouvements de la fin des années 1960 et du début des années 1970 la généalogie de leurs positions actuelles. Mais celle-ci n'est pas là où ils la cherchent et croient l'avoir trouvée.
A la fin des années 70 et au début des années 80, l'effondrement du programmatisme et la disparition, dans le cours de la restructuration qui a accompagné comme luttes de classes cet effondrement, de toute identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, comme cela était auparavant le cas dans le cycle de luttes précédent, ont produit comme une des limites actuelles des luttes de classe la disparition de leur propre compréhension et prise en charge d'elles-mêmes précisément en tant que contradiction entre des classes. Dans cette limite, c'est cette contradiction, l'exploitation, qui produit son propre effacement. Comme contradiction, elle est la particularisation en classes (et on ne peut parler de classes que de par cette particularisation de la totalité et non en termes sociologiques de regroupement d'intérêts) de la même totalité contradictoire, le mode de production capitaliste. Cette totalité contradictoire elle-même se reproduit dans l'autoprésupposition du capital qui « efface » alors les classes quand elle ne comporte plus en elle-même la confirmation d'une identité ouvrière. Il en résulte que les conditions de sa reproduction apparaissent face à l'individu comme des conditions toutes faites et « naturelles », comme un simple moyen de réalisation de ses buts singuliers (ou obstacles à ceux-ci), comme une nécessité extérieure à sa propre définition et non comme sa particularisation d'être de la communauté en tant qu'appartenance de classe. C'est une tendance lourde de ce cycle de luttes qui court, par exemple en France, depuis les coordinations de 1986 jusqu'à la lutte des chômeurs de l'hiver 97-98, en passant par le mouvement de novembre-décembre 95 et les diverses luttes étudiantes et lycéennes. D'une part l'individu isolé et sa réunion avec d'autres sur la base d'intérêts communs, d'autre part la reproduction de la société comme moyens ou obstacles, comme économie (celle-ci posée corollairement à l'individu isolé essentiellement aux niveaux de l'échange, de la marchandise, de l'argent, de la consommation). La subjectivité individuelle peut alors se donner libre cours dans les rêves de vraie démocratie, de réappropriation de la vie ou de la richesse, du choix entre les travaux concrets utiles ou néfastes, de la « maîtrise » en général, ou alors de la « quête identitaire » essentielle dans les analyses de Tps Crit, etc.
Le fétichisme spécifique du capital, qui est celui de l'autonomisation et de la personnification des éléments du procès de production (la terre, le travail, les moyens de production) consiste à rattacher chacun de ces éléments de façon naturelle et autonome à un revenu dont la somme constitue la valeur produite (rente + salaire + profit ou intérêt). Avec la restructuration actuelle du mode de production capitaliste, la contradiction se situe au niveau de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, en cela pour chaque classe en présence, sa contradiction avec l'autre ne peut contenir une confirmation d'elle-même pour elle-même.
La société en tant que résultat dernier du procès de production, est maintenant cette somme d'individus se mouvant « à l'aise » dans les formes réifiées du capital : comme des leviers ou des obstacles. C'est au travers de l'activité de ces individus que passe la reproduction des rapports de production comme rapports de classes à l'intérieur du mode de production capitaliste, et cela parce qu'ils sont des rapports de classes. Avec le grand effondrement des médiations collectives (partis, syndicats, représentations politiques institutionnelles), la reproduction de la société devient activités, participations individuelles, elle se donne comme régénérescence de la démocratie, comme faire-valoir social de l'individu isolé. Tel il est engagé dans les rapports de production, tel il est acteur de la société civile, plus on parle du citoyen moins il existe dans son abstraction définitoire, plus il ne peut être citoyen que comme citoyen déterminé (une contradiction en procès). Ces individus isolés peuvent donc se regrouper selon les forces de polarisation les plus diverses. Mais, convoqués individuellement et directement comme sujets politiques ou sociaux, ils peuvent ne pas répondre à la convocation si leur situation dans les rapports de production capitalistes n'est plus confirmée comme identité sociale représentable dans l'autoprésupposition du capital : c'est la situation actuelle de la classe ouvrière dans la représentation politique.
Les déterminations de la restructuration actuelle ne confirment plus des identités médiatrices exprimant collectivement les éléments autonomisés. C'est l'individu isolé de l'échange marchand qui revient comme le support du fétichisme spécifique du capital. L'individu isolé est directement investi par le capital, et sommé de se faire valoir, dans son individualité, en tant que représentant social des éléments fétichisés du capital, d'où la crise de la représentation et le « populisme » politique et même syndical. Comme résultat dernier du procès de production et de reproduction apparaît la somme des individus comme société. Dans le fétichisme de l'autoprésupposition, seuls apparaissent comme solides les individus isolés et les rapports qu'en tant que tels ils définissent entre eux. La reproduction des éléments du procès de production dans leur connexion interne nécessaire devient leur activité propre, le mouvement de leur volonté et des « contrats » qu'ils définissent entre eux.
Les luttes de la fin des années 1960 et du début des années 1970 auraient été annonciatrices de ce passage des contradictions de classes à la « quête identitaire » des individus, quête ballotée entre les « vieilles déterminations communautaires » et « l'aspiration à la communauté humaine ». Dans le même mouvement, la « lutte d'insubordination contre la domination », visible dans les luttes italiennes aurait supplanté la « lutte à long terme contre l'exploitation » (pourquoi « à long terme » ?). Il y a là bien sûr un clin d'œil aux ex de Hic Salta et actuellement à La Matérielle (ce n'est pas le seul du texte, ce qui lui confère un certain aspect manœuvrier).
Une telle séparation et une telle primauté de la subordination ne peuvent être envisagées que pour un moment particulier de l'histoire du mode de production capitaliste : l'accumulation primitive. Au-delà de ce moment, une telle conception néglige le fait que le capital parce qu'il est procès de valorisation, rapport d'exploitation, se présuppose lui-même et que la simple extraction de plus-value concentre toutes les conditions de la reproduction du rapport du côté du capital et renvoie la force de travail à sa pure subjectivité. Bien sûr la transformation du surtravail d'abord en plus-value, puis de la plus-value en capital additionnel, suppose une activité réelle de la classe capitaliste face et contre la classe ouvrière. Mais sommes-nous à l'extérieur du rapport d'exploitation ? Evidemment non, l'extraction de plus-value implique son propre renouvellement, elle est déjà assignation sur du travail futur. Le procès d'autoprésupposition du capital n'est en rien un procès automatique, en lui se particularise l'activité des classes ; mais une fois accomplie l'accumulation primitive, ces activités particulières et cette constante « mise au travail » de la classe ouvrière par la classe capitaliste sont incluses dans ce qu'est l'exploitation : un rapport qui reproduit ses termes.
Mais le principal intérêt de la « lutte contre la subordination » (distinguée si ce n'est opposée à l'exploitation) permet de passer en contrebande autre chose que la lutte de classe. De l'exploitation, réduite à un phénomène comptable, ne pourrait s'élever qu'une conscience de la misère et non une pratique révolutionnaire constructrice du communisme, il faut alors une révolte, une insubordination. Mais alors que l'exploitation peut devenir une contradiction pour elle-même (surtravail / travail nécessaire ; travail productif / general intellect ; baisse du taux de profit), la subordination non, elle réclame pour se révolter contre elle la référence à un extérieur. Sur quoi, au nom de quoi, se fait cette attaque ? Un « Homme » passe dans le besoin d'ajouter quelque chose à l'exploitation et à la contradiction entre les classes. Il faudrait « laisser tomber » l'exploitation en tant que telle ou alors lui adjoindre un supplément d'âme.
L'exploitation ne se réduit pas à la retenue d'un surplus de valeur, elle ne peut être comprise que si l'on retient l'ensemble de ses formes et conditions concrètes comme déterminantes. Or l'ensemble de ces formes concrètes inclut bien la retenue de valeur, mais également les contraintes implacables du procès de travail pris dans le procès de production, donc d'exploitation : division et organisation socio-techniques du travail, durée de la « journée de travail », cette notion propre au système capitaliste, donc introuvable avant lui, intensification des rythmes du travail, parcellisation des tâches, sur-qualification et dé-qualification des postes de travail, conditions matérielles de la concentration du travail (usine, atelier), accidents du travail, maladies professionnelles, etc. Et le procès de production doit lui-même (pour ne pas rester abstrait) être conçu comme moment décisif du procès de reproduction : reproduction des moyens de production mais aussi reproduction de la force de travail (famille, logement, enfants, éducation, école, santé, problèmes du couple, des jeunes, etc.) - sans parler de l'autre moment du procès de reproduction de la force de travail qui fait intervenir l'Etat, ses appareils (répressifs, idéologiques, etc.). Or ces questions dont la simple équation de la plus-value doit évidemment faire abstraction pour montrer l'exploitation dans la retenue de valeur, Marx en a traité dans les fameux chapitres « concrets » du Capital, qui jurent avec l'ordre d'exposition abstrait du Capital.
L'exploitation ne se constitue en contradiction que dans ses trois moments : achat - vente de la force de travail ; procès de production ; transformation de la plus-value en capital additionnel. L'exploitation n'est pas une contradiction « économique », en rester au partage de la valeur produite dans la journée de travail c'est ne même pas concevoir ce partage comme partage de la valeur, c'est-à-dire comme réalisation de la forme sociale du travail devenant étrangère à l'ouvrier et ne pas concevoir tout ce qui en découle. Ce qui en découle, c'est la baisse tendancielle du taux de profit comme étant une contradiction entre des classes, c'est la définition elle-même du prolétariat comme classe, c'est-à-dire particularisation d'une même communauté définie comme totalité par la subsomption du travail sous le capital, c'est cette appartenance à la communauté comme séparation d'avec celle-ci, c'est la constante non-confirmation du prolétariat en contradiction avec sa propre existence comme classe dans le capital, c'est pour le prolétariat le fait que sa propre existence de classe passe par la médiation d'une classe antagonique qui détient les conditions mêmes de sa reproduction, c'est la définition du cours contradictoire du capital comme histoire de la lutte des classes. C'est en feignant de croire que le prolétariat est l'ensemble repérable sociologiquement des travailleurs-productifs-pointant-chaque-jour-à-l'usine que Tps Crit peut dire qu'il y a « disparition pure et simple des luttes sociales de classes ».
Avec la fin de la période programmatique de la lutte de classe, semble disparaître toute possibilité de passer de ce qu'est la classe dans le mode de production capitaliste à la révolution et au communisme. La contradiction où s'ancrait l'affirmation du prolétariat, c'est-à-dire l'exploitation comprise comme perte par l'ouvrier de son produit et où en conséquence se situait le contenu de sa résolution comme retour dans le sujet de son objectivité perdue, n'apparaît plus que comme un simple partage inéquitable. Cette réduction de l'exploitation ouvre de nouveaux espaces théoriques. Elle permet d'introduire une disjonction, à l'intérieur de ce qui dans l'exploitation forme un tout, entre une exploitation réduite à un rapport comptable et une domination ou une subordination. Cette disjonction permet de réintroduire dans cette brèche une détermination communiste de la classe, comme le font Dauvé et Nésic dans Prolétaires et travail : une histoire d'amour ? avec un être du prolétariat scindé entre « adhésion » et « échappement », ou de conserver une perspective révolutionnaire qu'à la condition de sortir de toute problématique de classe et d'exploitation et sur la subordination ou la domination, fondée une révolution à titre humain.
L'exploitation est alors le concept à abattre. Il faut qu'entre les termes de la contradiction soit brisée l'implication réciproque que l'exploitation, saisie dans ses trois moments, pose comme intrinsèque à la contradiction elle-même et qui pour Tps Crit, si tant est que les classes existent encore (on ne sait pas trop), rend de toute façon impossible une révolution « classiste ». Réduire l'exploitation à son allure comptable la renvoie à un pur moment objectif de partage de la valeur créée, il est alors possible de passer à autre chose de « plus fondamental » la perte de l'homme comme aliénation et le conflit entre les individus et leurs communautés.

Nous laissons de côté les dernières lignes de ce point 2 : la définition que G et W donnent de l'écart est une pure invention de leur part, ainsi que la conception des classes et du prolétariat en particulier qu'ils attribuent à TC. Pour l'un et l'autre point nous renvoyons à la lecture de TC 20. Oui, TC affirme qu'il y a une caractérisation sociologique de la classe même si l'on ne peut en rester là, TC continue à penser qu'il existe une classe « en soi », TC affirme même que cette existence en s'objectivant dans le capital est un moment déterminant du processus révolutionnaire, de la production de l'appartenance de classe comme contrainte extérieure, TC glisse même quelque part dans TC 20 ou 19 (ou les deux : tout lecteur attentif s'est aperçu de l'amour des rédacteurs de TC pour le « copier-coller »)) qu'il pourrait y avoir quelque chose comme la classe « pour soi » non comme connaissance de soi-même comme conscience de soi mais connaissance de soi comme connaissance du capital. Se reconnaître comme classe est devenu une totale extraversion. Sur tout cela nous renvoyons à la réponse à Aufheben dans TC 19, p. 104-105.
Tps Crit veut nous vendre « la révolution à titre humain » comme la forme achevée, dans son dépassement, de ce que fut la révolution prolétarienne, ils n'ont fait qu'ériger la disparition historique du programmatisme en disparition de la perspective révolutionnaire classiste, les contradictions du mode de production capitaliste (inessentialisation du travail, le capital comme contradiction en procès, etc.) en tendances (partiellement ?) réalisées, le problème essentiel de la révolution communiste, l'abolition des classes comme action d'une classe, en problème résolu à condition que l'on sache le voir. La position que Temps Critiques veut se créer entre Invariance dont il est l'élève et Théorie Communiste, qu'il cherche à détourner, a quelque chose d'équivoque pour tout le monde et d'embarrassant pour lui-même. Que Temps Critiques trouve son bien dans Théorie Communiste c'est tout simple, mais que malgré tout le talent de ses rédacteurs et l'expérience qu'ils ont acquise, il le laisse si bien voir pour laisser entendre que Théorie Communiste est infidèle à ses fondements, là est le mal.

Annexes

Annexe 1 : Temps critiques et la valeur-travail : procès et contradiction

Dans une note de leur texte, G et W écrivent que nous ne saurions trouver dans Tps Crit « une seule ligne disant que le capital a aboli la valeur ou l'a vidée de son contenu » et dix lignes plus bas : « La capacité du capital à tout valoriser (au sens général) tout ce qui auparavant était rejeté permet de comprendre le processus de valorisation dans son sens général et symbolique et non plus seulement à travers le cadre restreint de l'économie. ».
Sans remonter au n° 6/7 de Tps Crit (automne 1993) intitulé La valeur sans le travail, citons le très récent n°14 (hiver 2006) : « L'exploitation de la force de travail n'est plus l'opérateur central de la valorisation » (p.34) ; « je refuse de parler encore d'une productivité du travail qui n'est plus mesurable et qui ne fonctionne que comme un réflexe pavlovien chez les tenants de la valeur-travail » (p.42) ; « La plus-value s'efface devant le profit et le capital peut se présenter comme créateur de l'excédent de valeur » (p.135).
Et encore : « C'est le processus d'autonomisation de la valeur qui sera complété par d'autres, comme la transformation de la valeur en prix de production et le développement du capital fictif. Le temps de travail immédiat n'est plus le déterminant direct de la valeur (d'après ce qui vient d'être dit : de la valeur ou du prix de production ? nda). Le capital tend à être son propre équivalent général. Le capital domine la loi de la valeur en ce que le procès de valorisation domine le procès de travail. Tout peut donc être capitalisé, même ce qui n'est pas produit. Le travail apparaît comme travail imédiatement abstrait et il ne peut plus être défini qu'au niveau de l'ensemble des rapports sociaux de production et non seulement les distinctions entre travail productif et improductif tombent, mais aussi toute tentative de différencier le travail en général, le travail salarié, le travail socialement nécessaire, etc. Tout le monde est assujetti au travail comme le montrent les tentatives actuelles de restaurer la valeur travail (en fait le travail comme valeur et non comme producteur de valeur !), mais à un travail réduit à une pure abstraction » (ibid).
Tout cela se présente comme la lecture sans a-priori ouvriériste du fameux fragment sur les machines dans les Fondements ( le passage sur le capital comme contradiction en procés). Tout est juste et tout est faux (nous laissons de côté le lamentable jeu de mot sur la « valeur-travail »). On retrouve là, le style inimitable de Tps Crit consistant à glisser d'un sens à l'autre du même mot, puis d'un mot à l'autre et enfin de ce que dit un texte à son exact contraire : « processus d'autonomisation de la valeur » donc « le capital tend à être son propre équivalent général » ; « le capital domine la loi de la valeur » donc « tout peut-être capitalisé », etc. Il n'y a pas de « donc », il y a juste une analogie. Les rédateurs de Tps Crit sont des poètes, ils ont remplacé la progression métonymique du récit par la succession métaphorique.
Dans les développements que Marx consacre au capital comme contradiction en procès, Tps Crit ne conserve que le « procès » et supprime la contradiction.
« Le vol du temps d'autrui sur lequel repose la richese actuelle apparaît comme une base misérable par rapport à la base nouvelle, créée et développée par la grande industrie elle-même.
« Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage. Le surtravail des grandes masses a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale, tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement des forces générales du cerveau humain.(...)
« Le capital est une contradiction en procès : d'une part il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d'autre part il pose le temps de travail comme la seule souce et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l'accroître sous sa forme de surtravail. Dans une proportion croissante, il pose donc le surtravail comme la condition - question de vie ou de mort - du travail nécessaire.
« D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans les limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux - simples faces différentes du développement de l'individu social - apparaissent uniquement au capital comme des moyens pour produire à partir de sa base étriquée. Mais en fait ce sont les conditions matérielles, capables de faire éclater cette base. » (Ed. Anthropos, t. 2, p 221-222-223).
Chez Tps Crit c'est le « d'autre part » qui a disparu. La tendance telle que la décrit Marx n'est pas une projection à venir de la réalité historique phénoménale, c'est une expression des contradictions de la réalité, destinée à poser la situation et le contenu de l'activité du prolétariat, en ce qu'elle peut abolir le capital. L'analyse de l'inessentialisation du travail doit s'effectuer avec de grandes précautions. Si cette dernière n'est conçue que « physiquement », du point de vue du procès de travail, et non comme contradiction du point de vue du procès de valorisation, il en résulte que le mode de production capitaliste a déjà effectué son saut au-delà du travail productif, et de la plus-value ou qu'il est en passe de le faire. Il s'agit d'un procès contradictoire et non d'une tendance réalisée ni même ayant vocation à l'être (même si elle n'y parvient pas).
La crise du mode de production capitaliste n'est pas une crise du travail, mais une crise de l'exploitation, et l'inessentialisation du travail n'est pas un moment particulier de l'histoire de ce mode de production, mais l'histoire de tout son cours. « Il est clair que la dynamique analysée par Marx exclut toute hypothèse d'un passage graduel au communisme par la disparition progressive de la loi de la valeur. Bien au contraire, la loi de la valeur ne cesse de se manifester avec force jusqu'à la destruction du capitalisme : la loi de la valeur ne cesse jamais de se détruire elle-même (...) mais pour réapparaître toujours à un niveau supérieur. (...) La nécessité d'une révolution s'impose par là même. » (Barrot, Contribution à la critique de l'idéologie Ultra-gauche in "Communisme et question russe", Ed. La tête de feuilles, p 170). Tant que l'on considère l'inessentialisation du travail comme une sorte de point final du mode de production capitaliste, on ne peut qu'être amené à la considérer comme réalisée en totalité, partiellement ou en tendance (et non comme contradiction), dans ce mode de production. Il devient alors naturel de franchir le pas que cela implique : l'abandon de l'exploitation comme contradiction entre le prolétariat et le capital.


Ce qui suit est un extrait du chapitre « Disparition des classes et de l'exploitation : Temps Critiques et alii », in Fondements critiques d'une théorie de la révolution, Ed. Senonevero, pp.326 et sq.

« Le travail ne serait plus central dans la production mais, dans la reproduction, il demeurerait un moyen de contrôle social. Si le travail n'est plus central dans la production, c'est que l'on ne peut plus savoir d'où vient "la valeur" : science, technique, bureau d'études. En fait, ce qui est un procès contradictoire pour le capital est considéré comme réalisé, mais pour assurer sa domination le capital devrait faire croire que le travail est encore utile, il devrait masquer qu'il a résolu ses contradictions et la seule contradiction qu'il connaitrait actuellement est celle consistant à masquer qu'il n'en n'a plus.
« Temps Critiques va nous prouver cela. La preuve que le capital ne se valorise plus par l'exploitation du travail, c'est que les entreprises se pompent de la plus-value entre elles (Temps Critiques, n° 6 / 7, p 25, dorénavant nous ne mettrons plus que le n° et la page). Ce qui revient à dire que la preuve que le capital ne se valorise plus par le surtravail et la plus-value, c'est que la plus-value devient profit. L'Etat naturellement joue son rôle dans cette disparition de la valorisation par le travail, en autonomisant la valeur par rapport aux capitaux particuliers. Tout semble fonctionner de la façon suivante : puisque la valeur devient prix de production, puisque la plus-value devient profit et le profit péréquation du taux de profit, la valeur et la plus-value n'existent plus. La forme devenue n'est plus justement considérée comme "forme devenue" mais comme ayant radicalement supprimé son devenir. En conséquence "la valorisation, quand valorisation il y a, s'effectue de plus en plus en dehors du procès de travail : "capitalisme de casino", développement des "affaires" et des pratiques mafieuses. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos du capitalisme financier. Puisque le profit est devenu la forme totalement indépendante de la valorisation du capital, il est possible d'affirmer : ce n'est plus le travail ouvrier qui permet la valorisation massive du capital. Celle-ci est surtout l'oeuvre du capital fixe..." (d°, p 17). La transformation de la valeur en prix de production et prix de marché devient, dans la langue de "Temps Critiques", "autonomisation de la valeur". La péréquation du taux de profit, la concurrence, les surprofits, deviennent la preuve de cette autonomisation. "Le temps de travail immédiat n'est plus le déterminant direct de la valeur" (d°, p 28), car on ne peut plus qualifier particulièrement un travail quelconque de travail productif. Admettons et attendons la suite. C'est une stratégie globale de concurrence, de commandes d'Etat, d'internationalisation, de sous-traitance, etc., qui détermine la valeur, pas le travail immédiat utilisé. Là l'auteur fait une grande découverte : la péréquation du taux de profit. Mais il a pour faire cette découverte confondu valeur et prix de marché. D'un grand bon, il a sauté par dessus l'enchaînement complexe dans "Le Capital" entre valeur-prix de production-valeur de marché-prix de marché. Mais de telles choses rébarbatives peuvent-elles soutenir le choc, et servir de "tasse de thé" à tous les imbéciles, face à des formules comme "la valeur qui s'est autonomisée du travail" ou, encore plus marketing, "la valeur sans le travail". Regardez, bonnes gens, la plus-value récoltée par un capital ne dépend pas de la quantité qu'il a lui-même extorquée. Comment alors ce qui ne s'applique même pas à chaque capital, pourrait-il s'appliquer au capital total par nature si éloigné du procès de travail dans les multiples fonctions que ce capital total implique. Regardez également les grandes entreprises multinationales : dans leur course aux surprofits, elles échappent à toutes références à la valeur et à l'extraction de plus-value.
« La seule chose qu'il faudrait critiquer pour étayer son propos, l'auteur prend bien garde de s'y frotter : la somme des prix de marché se ramène à la somme des valeurs ; la somme des profits à la somme de la plus-value. Si l'auteur nous démontre que cela est faux, alors nous le croirons. Ainsi, l'auteur ne se risque pas dans la seule question qui aurait pu étayer son propros selon lequel le capital se valorise en dehors de son rapport au travail. Thèse que Guigou le Scoliaste formule de son inimitable façon : "L'inessentialisation du travail dans le procès de réalisation du profit (sic) et l'englobement de toutes les activités humaines dans le mouvement de capitalisation de l'espèce..." (n°5, p 62)
(…)
« D'après Temps Critiques, Marx aurait approché toutes ces grandes découvertes en disant que "Le procès de production a donc cessé d'être procès de travail au sens où le travail considéré comme l'unité qui le domine serait le moment qui détermine le reste." (d°, p17). Tout lecteur un peu attentif de Marx sait qu'il n'y a rien là-dedans de ce que peut y mettre Temps Critiques. Ce dont il s'agit ici c'est du passage de la subsomption formelle du travail sous le capital à la subsomption réelle et des contradictions qui se développent alors dans celle-ci en tant que contradiction du capital en général. L'augmentation de la composition technique et organique du capital n'empêche pas le capital de toujours tout mesurer en temps de travail et en premier lieu sa propre valorisation, c'est justement là son problème. En outre, dans ce développement du capital fixe, le capital devient adéquat à son concept en ce que la domination du travail et son exploitation deviennent le fait même du procès de production dans son organisation la plus concrète. Pour Temps Critiques cela signifie qu'il n'est plus possible que ce soit le travail qui valorise le capital, il ne vient pas à l'idée de l'auteur que la valorisation devienne plus difficile. Ce processus (le capital comme contradiction en procès) n'existe donc et n'est explicable que parce que le capital est exploitation du travail et le demeure, que cela soit, dans le mode de production capitaliste, une contradiction, c'est ce qui échappe totalement à Temps Critiques. Si le capital n'est plus exploitation, il n'y a plus aucun problème à son "échappement".
« Cela leur échappe totalement parce que Temps Critiques a trouvé la grande erreur de Marx : sa théorie de la plus-value. "La plus-value (...) repose sur une loi naturelle, sur la productivité du travail humain dans son échange avec la nature" (Marx, Histoire des doctrines économiques, cité in d°, p 17). Nous n'en saurons pas plus quant à la référence - huit volumes en Editions Costes, trois gros volumes en Ed Sociales, sous le titre Théories sur la plus-value, cela décourage d'aller vérifier une affirmation aussi étonnante. Mais cela permet surtout de placer la remarque qui "élève" le débat au niveau d'une conversation sur France Culture : "Il est remarquable de noter ce discours naturaliste de Marx sur la propriété naturelle qu'aurait la force de travail de créer de la valeur. Il y a là une influence du darwinisme que l'on retrouve chez de nombreux contemporains." (d°). Fi des contingences du procès de production, nous voilà au niveau du vrai débat d'idées. Laissons tomber "la propriété naturelle qu'aurait la force de travail de créer de la valeur", il suffit d'ouvrir les 10 premières pages du Capital pour voir qu'il s'agit d'une connerie. Revenons à la citation sur la plus-value et "la loi naturelle", censée fonder le naturalisme de Marx et l'empêcher de devenir un rédacteur de Temps Critiques. "Toute plus-value, pas seulement la plus-value relative, la plus-value absolue aussi, repose sur une productivité donnée du travail. Si la productivité du travail en était seulement au stade où le temps de travail d'un individu suffit simplement à le maintenir en vie, à produire et à reproduire ses propres moyens de subsistance, il n'existerait ni surtravail ni plus-value, ni différence entre la valeur de la force de travail et sa mise en valeur. La possibilité du surtravail et de la plus-value résulte donc d'une force productive donnée du travail, productivité qui permet à la puissance de travail de reproduire plus que sa propre valeur, de produire au-delà des besoins qu'impose son processus vital. Or il faut que cette productivité, le degré de productivité pris comme base de départ, soit présente d'emblée dans le travail agricole, comme nous l'avons vu au deuxièmement (pour qu'une masse de travailleurs puisse travailler en manufactures, nda) ; elle apparaît donc comme un don de la nature, une force productive de celle-ci. (souligné par nous)" (Théories sur la plus-value, Ed Sociales, t 1, p 36-37). Et c'est précisément ce que, dans ce tout début des Théories sur la plus-value, Marx critique chez les Physiocrates : "D'où les contradictions dans le même système (des Physiocrates, n d a) : lui qui, le premier, explique la plus-value par l'appropriation de travail d'autrui, et ce sur la base de l'échange de marchandises, ne voit pas dans la valeur en général une forme du travail social ni dans la plus-value un travail en plus, un surtravail ; dans la valeur il voit simplement la valeur d'usage, rien que la matière, et dans la plus-value, un simple don de la nature qui, pour une quantité donnée de matière organique, fournit en retour une quantité plus grande." (d°, p 39-40).
« A la limite, tout ce que l'on peut trouver chez Marx à ce sujet, c'est que la productivité du travail, qui est elle-même le résultat d'un long procès historique, donne la possibilité de la plus-value. Mais de la possibilité à l'effectivité, il y a un "grand pas" à franchir : "Quand, grâce à de rudes labeurs, les hommes sont parvenus à s'élever au-dessus de leur premier état animal, que, par conséquent, leur travail est déjà dans une certaine mesure socialisé, alors, et seulement alors, se produisent les conditions où le surtravail de l'un peut devenir une source de vie pour l'autre, et cela n'a jamais lieu sans l'aide de la force qui soumet l'un à l'autre. (...) Le travail doit donc posséder un certain degré de productivité avant qu'il puisse être prolongé au-delà du temps nécessaire au producteur pour se procurer son entretien ; mais ce n'est jamais cette productivité, quel qu'en soit le degré, qui est la cause de la plus-value. Cette cause, c'est toujours le surtravail, quel que soit le mode de l'arracher" (Marx, Le Capital, Ed Sociales, t 2, p 185-189). Enfin, parlant des heureux habitants des îles où pousse le palmier sagou, Marx nous dit que la première faveur que leur accorde la nature "c'est beaucoup de loisir" ; et pour qu'ils dépensent ce loisir en surtravail pour autrui, ils doivent y être contraint par la force (d°). Donc, pour quitter ces îles bienheureuses, et revenir à Temps Critiques, exit la plus-value reposant sur une loi naturelle ; pourtant cela était bien pratique. Critiquer la théorie marxienne de la plus-value en disant qu'elle repose sur une loi naturelle de la productivité du travail humain, cela permet de dire : "c'est une erreur naturaliste, darwinienne, que de la lier au travail". Temps Critiques peut alors lier la plus-value à tout ce qui lui tombe sous la main. Comme une telle critique est tout de même difficile à fonder en s'attachant aux textes, Temps Critiques essaie de nous la jouer à l'influence (il est fort probable que pris par leur propre discours, ils ne l'ont même pas fait exprès).
« Temps Critiques a découvert une seconde grande erreur de Marx, l'ayant empêché de voir que le capital n'exploitait pas le travail, mais le dominait  : sa théorie de l'échange salarial. "Celui-ci repose (le rapport salarial, nda) sur une inégalité réelle entre les contractants : pour le travailleur, il y a contrainte au travail car il est séparé des moyens de production et l'obtention d'un salaire est la garantie de sa survie, alors que pour le capitaliste il n'y a pas véritablement de contrainte à l'embauche (il a des réserves), mais quand il embauche il s'approprie alors les produits du travail et le profit. C'est cette inégalité que Marx ne reconnaît pas quand il parle d'échange égal entre les contractants. A l'origine il voyait bien l'inégalité dans l'inégalité dans l'échange et un peu comme Proudhon, il voyait le profit comme provenant de la sphère de la circulation, du commerce conçu comme vol. Cette position étant incompatible avec la théorie de la valeur-travail, il l'abandonne pour développer sa conception d'un profit provenant de la plus-value et donc de l'exploitation. D'après sa nouvelle position, il y aurait égalité dans l'échange car la force de travail serait payée à sa valeur et il repoussera, contre Proudhon et le courant socialiste ricardien du droit naturel au produit intégral du travail, tout lien entre valeur et exploitation. Dans sa conception du taux d'exploitation, la force de travail est considérée comme une pure marchandise (surtout dans Le Capital) et c'est pour cela qu'elle aurait une valeur, qu'elle serait payée à sa valeur. Comme pour toute marchandise, cette valeur pourrait être abaissée en fonction des variations de prix des marchandises nécessaires à sa reproduction. D'où la théorie de la paupérisation. Dans la même perspective, il est logique que soit négligée la lutte des classes puisqu'une marchandise ça ne lutte pas ! (Salaires, prix et profit représente une exception, mais c'est un ouvrage destiné à la propagande en milieu ouvrier !). La valeur de la force de travail dépendait plutôt, pour lui, d'évolutions sur longue durée permettant des ajustements en fonction de ce qu'on pourrait appeler "un minimum vital historique et social". Derrière cela se dessine, implicitement, une théorie des besoins qui ne sera jamais développée par Marx, mais sera malheureusement reprise par les marxistes." (d°, 38-39).
« Valeur-travail et exploitation sont pour Temps Critiques les objectifs à abattre pour atteindre la cible principale : les classes. Celles-ci éliminées, on pourra laisser libre cours à l'individu, aux communautés, à la politique, à l'alternative. On ne peut abattre le concept d'exploitation sans s'attaquer au rapport salarial. Tout d'abord, l'auteur a une façon bien particulière de définir l'exploitation qu'il critique : il la réduit au premier moment de l'échange entre le travail et le capital et laisse dans l'ombre le procés de production. Par là son problème est supposé résolu : s'il y a un incrément de valeur qui est produit dans ce rapport il ne peut l'être que dans le premier moment de l'achat-vente de la force de travail. Par conséquent cet échange ne peut être qu'inégal. En fait, la théorie de la valeur-travail a été supprimée avant même d'être critiquée, c'est beaucoup plus sûr. Le profit ne peut provenir que de la circulation, ainsi est supprimé tout rapport possible entre la valeur et le travail.
« Mais examinons tout de même cet échange "égal" ou "inégal". L'auteur confond deux choses : l'inégalité des échangistes et l'échange inégal. Dans le rapport salarial, les échangistes sont inégaux, l'échange est égal. Le prolétaire est contraint d'accepter cette situation où il va vendre sa force de travail, parce qu'il n'a rien d'autre pour vivre, même s'il la vend à sa valeur. C'est justement cet échange égal qui définit les contractants comme classes et la sujétion de l'une des classes à l'autre. C'est là un point sur lequel Marx ne cesse de s'appesantir : Fondements..., t 1, p 219-220 ; Fondements..., t 2, p 55, 73, 96, 189 ; Le Capital, t 4, p 291 ; Chapitre inédit, p 262-263 ; etc. Rappelons l'idée essentielle : "L'achat-vente de la force de travail comme résultat constant de la production capitaliste implique, au contraire, que l'ouvrier rachète constamment une fraction de son propre produit, en échange de son travail vivant. C'est ainsi que s'évanouit l'apparence du simple rapport entre possesseurs de marchandises : l'acte constant d'achat vente de la force de travail et la perpétuelle confrontation de la marchandise produite par l'ouvrier et de lui même comme acheteur de sa capacité de travail et comme capital variable ne sont que des formes qui médiatisent son assujettissement au capital, le travail vivant n'étant qu'un simple moyen de conservation et d'accroissement du travail objectivé, devenu autonome face à lui. La forme de médiation inhérente au mode de production capitaliste sert donc à perpétuer le rapport entre le capital qui achète le travail, et l'ouvrier qui le vend. Elle masque sous le simple rapport monétaire, la transaction véritable et la dépendance perpétuée grâce à la médiation de l'acte de vente-achat qui se renouvelle constamment. Ce rapport reproduit sans cesse, non seulement les conditions de ce trafic, mais encore ses résultats, à savoir que l'un achète ce que l'autre vend. Le perpétuel renouvellement de ce rapport d'achat-vente ne fait que médiatiser la continuité du rapport spécifique de dépendance, en lui donnant l'apparence mystificatrice d'une transaction, d'un contrat entre possesseurs de marchandises dotés de droits égaux et pareillement libres l'un en face de l'autre. Ainsi, le rapport initial devient lui même un moment immanent de la domination du travail vivant par le travail objectivé qui s'est instauré avec la production capitaliste" (Marx 6e Chapitre, 10/18, p262-263).
« Bien évidemment, la lutte de classes n'est pas extérieure à ce rapport, puisqu'il n'est pas un rapport entre contractants égaux, ni même un raport entre "contractants", mais un rapport de classes. Tout le Livre I du Capital pourrait être lu selon un double itinéraire : celui des "lois", celui des "luttes de classes". Le parcours du "Livre I", dont on se plait souvent à vanter l'abstraction, est en réalité continuellement "cassé" par des développements historiques, statistiques, sociaux, que l'on considérerait à tort comme des exemples et non pas comme des développements à part entière de la constitution des lois que Marx expose. Ce serait donc une erreur d'effectuer cette "double lecture", les lois ne sont jamais développées purement comme lois d'un développement (la valeur n'est pas "la conscience de soi"), mais comme lois d'un affrontement entre les classes. Quant à Salaire, prix et profit, il est difficile de trouver un texte de Marx où soit affirmée avec autant de rigueur "la loi du salaire". Quant à cette "origine" où Marx voyait "le profit comme provenant de la circulation", là aussi une référence aurait permis à ceux qui ne connaissent pas aussi bien que les auteurs de Temps Critiques l'oeuvre de Marx de s'y retrouver. Dès le "Premier Manuscrit" des Manuscrits de 1844, Marx définit le salaire : "Le taux minimum pour le salaire est la subsistance de l'ouvrier pendant le travail et l'excédent nécessaire pour pouvoir nourrir une famille et pour que la race des ouvriers ne s'éteigne pas.(...) La demande d'hommes règle nécessairement la production des hommes comme de toute autre marchandise. (...) L'existence de l'ouvrier est donc réduite à la condition d'existence de toute autre marchandise. L'ouvrier est devenu une marchandise et c'est une chance pour lui quand il arrive à se placer." (op. cit., Ed. Sociales, p. 5-6). On pourrait, à la rigueur, tirer une telle compréhension de quelques passages d'Adam Smith, recopiés par Marx dans ce "Premier Manuscrit".
« Mais le véritable problème n'est pas là : est-ce que pour Temps Critiques le profit provirent de la circulation ? Inutile d'espérer une réponse, nous savons que Temps Critiques n'en est plus à ce questionnement trivial. De la même façon : est-ce que la théorie de la valeur-travail est seulement une théorie qui fut toujours fausse, une simple vision de Marx, ou a-t-elle été une conceptualisation correspondant à la réalité et devenue maintenant inadéquate ? Ici, il semble bien que la valeur-travail ne fut toujours qu'une "idéologie", même s'il apparaît que ce n'est que maintenant que le couple "domination et reproduction" est dominant en remplacement de "l'ancien couple exploitation-reproduction". Il y eut donc un moment où la "fausse théorie" de la valeur-travail a été vraie, ou alors il y eut une exploitation (puisque dans un lointain passé il y eut exploitation) qui n'était pas fondée sur la valeur-travail. On n'y comprend plus rien. D'autant plus qu'à la page suivante nous apprenons que la force de travail "qui n'a pas en soi de valeur ne trouve une valeur d'usage et d'échange qu'avec le capitalisme, sous la forme du salariat." Rien "en soi" n'a de valeur, mais ce n'est là qu'un "détail". La "force de travail trouve (souligné par nous) une "valeur d'échange", comment celle-ci se fixe-t-elle ? nous ne le saurons jamais. Encore une question triviale, en effet "elle est entièrement une production historique et sociale". Pourquoi cela l'empêche-t-elle d'avoir une valeur et d'être une marchandise ? Parce qu'elle n'a pas été produite pour la vente ; d'abord, hors mis un théorique "cycle 1 du capital" cela est discutable, ensuite beaucoup de choses non-produites pour la vente se trouvent être des marchandises, comme les exemplaires de "Temps Critiques". Enfin, dans le mode de production capitaliste, la fameuse théorie des besoins, qui déplaît tant aux idéologues qui n'en ont pas, n'est absolument pas un quelconque "naturalisme". C'est la grande production sociale du capitalisme d'avoir produit et réduit la reproduction sociale du prolétaire à une reproduction physique, et d'avoir donné à la première le contenu de la seconde, il a fallu pour cela tout un processus social et historique qui a séparé le travailleur de ses conditions. Mais pour "Temps Critiques" cela est faux : le travailleur se reproduit dans des communautés qui échappent au capitalisme (d°, p 41), il doit s'agir des "restos du coeur".
« La force de travail ne serait pas une marchandise parce qu'elle échapperait en grande partie à une reproduction sur une base capitaliste. Mais l'auteur nous dit lui-même, visiblement à regret, qu'il ne faut pas s'illusionner sur les réelles capacités autonomes d'un tel mouvement, car "elles ne sont pas le résultat d'une activité libre". (d°). La force de travail se reproduisant librement comme non-marchandise, cela aurait été un scoop. Nous abandonnons donc la première raison.
« La seconde est que le marché du travail revêt un caractère particulier. Il est dominé par la position des offreurs d'emplois et donc ne correspond pas aux règles habituelles du libre-échange. Hormis dans les manuels marginalistes, un tel libre-échange n'existe pour aucune marchandise. Cependant, même de ce point de vue là, c'est faux. Le marché du travail n'est pas toujours dominé par les "offreurs d'emplois", mais les travailleurs s'y présentent toujours comme vendeurs d'une marchandise, la force de travail, qui les situe dans un rapport de classe avec les capitalistes. Dans ce rapport ils sont toujours la classe dominée. En tant que vendeurs de leur force de travail, ils peuvent avoir, dans le cadre du marché de la force du travail, une position de force, qui ne les fera pas pour autant sortir de leur position de prolétaires exploités, contrairement aux analyses un peu rapides de Tronti (Ouvriers et capital) sur la période de la guerre aux Etats-Unis.
« Troisième raison, la force de travail n'est pas vraiment vendue, "elle est plutôt aliénée au bénefice du propriétaire des moyens de production". C'est exact, le prolétaire n'est pas un esclave. La force de travail est une marchandise vendue pour un temps limité, ou plutôt , comme pour toute marchandise vendue, c'est son usage qui est vendu, pour un temps limité. La location n'a jamais supprimé le caractère de marchandise de ce qui est loué. Lorsque Marx décrit la lutte sur la limitation de la journée de travail (au passage notons que "considérer la force de travail comme une marchandise", ne l'empêche pas dans "Le Capital" de considérer que cette "marchandise" lutte), il insiste sur un point souvent laissé dans l'ombre : le prolétaire cherche à ménager la durée de possibilité de vente, au cours de sa vie, de la seule marchandise qu'il a précisément à vendre. La "location", dans la lutte sur la limitation de la journée de travail, apparaît bien comme la vente, par fractions, d'une marchandise "totale" sur laquelle le prolétaire ne se fait aucune illusion : elle appartient dans sa totalité (y compris celle de ses descendants) à la classe capitaliste dans son ensemble avant même d'appartenir momentanément à tel ou tel capitaliste. "Je veux (fait dire Marx au prolétaire, n d a), en administrateur sage et intelligent économiser mon unique fortune, ma force de travail, et m'abstenir de toute folle prodigalité. Je veux chaque jour n'en mettre en mouvement, n'en convertir en travail, en un mot n'en dépenser que juste ce qui sera compatible avec sa durée normale et son développement régulier. "(Le Capital, Ed Sociales, t 1, p 230). Même, Marx avance que ce n'est que lorsque l'esclavage entre comme composante du système capitaliste (Etats du sud des Etats-Unis) que les propriétaires se mettent à considérer la durée de vie de l'esclave comme une moyenne à consommer dans un certain laps de temps (sept ans, dit Marx, d°, p 232). Pour clore là dessus, dans le stade actuel du développement du mode de production capitaliste, où au moins la moitié du salaire est "socialisée", il est évident que c'est toute la classe ouvrière qui vend sa force de travail à toute la classe capitaliste, avant que chaque prolétaire ne loue la fraction qu'il représente de cette force de travail générale à tel ou tel capitaliste.
« Enfin, quatrième et dernier argument "prouvant" que la force de travail n'est pas une marchandise : cette "aliénation" produit, pour le travailleur dans le procès de travail, une forme de socialisation, c'est bien la preuve qu'il ne l'a pas vendue. Nous ne reprendrons pas ici tout ce que nous avons pu dire sur la coopération et l'absorption par le capital des forces sociales du travail. Que la coopération crée, dans le cadre du procès de production capitaliste, un rapport entre les travailleurs, cela est indéniable, surtout en subsomption formelle du travail sous le capital, mais quand, dans le procès de production, les travailleurs entrent en contact entre eux, ils ont cessé de s'appartenir, les relations qu'ils définissent entre eux sont celles qu'ils trouvent préexistantes, celles que le capital a objectivé dans les machines. Mais le prolétariat est bien une classe de ce mode production et il n'existe pas en dehors de son rapport au capital. Classe qui n'existe que dans son rapport au capital, il ne trouve jamais sa confirmation dans cette reproduction. "L'aliénation", ou mieux l'exploitation, ne s'opposent pas à un être préexistant, mais définissent ce qu'est le prolétariat, c'est pour cela qu'il est si difficile de définir et d'envisager la révolution comuniste dans les termes d'une lutte de classes. Mais en dehors de cela, il n'y a qu'un naufrage de la théorie communiste.
« L'auteur nous dit, se référant à K Polanyi (le champion de la critique du capital ne prêtant pas à conséquences), que la force de travail n'est pas, "au sens strict" (gardons-nous toujours une porte de sortie), une marchandise, car elle n'a pas été produite pour la vente. Mais alors qu'est-ce qu'elle est ? Croyant faire une "critique", on produit la force de travail comme une force naturelle. On confond la force de travail avec sa valeur d'usage : le travail (qui est lui-même, à un autre niveau de production théorique des concepts, un rapport social). L'auteur, pour qui le procès de production n'existe pas, découvre qu'il y a production d'un supplément de "valeur", disons que le capital fait des bénéfices. Pour lui, cela rend incompréhensible qu'il puisse il y avoir "échange d'équivalent", "échange à la valeur". Il confond la valeur d'échange et la valeur d'usage de la force de travail. La force de travail n'existe que comme une marchandise, elle n'est pas une capacité latente devenant marchandise. La force de travail est une valeur d'échange et a une valeur d'usage, elle est produite et n'existe que dans certains rapports sociaux. Le capital produit cette marchandise pour la vente en séparant le producteur de ses conditions de production et a fortiori la reproduit constamment pour la vente. C'est considérer l'existence de la force de travail comme un phénomène naturel, come la force du vent, que de dire qu'elle n'a pas en soi une valeur (en passant sur le "en soi" dont nous avons déjà remarqué l'inconséquence). On peut développer toutes sortes de particularités dans l'achat-vente de cette marchandise particulière qu'est la force de travail : son caractère historique, le fait qu'il est reproduction d'un rapport de classes et donc que le rapport "classique" entre vendeurs et acheteurs est la lutte de classes elle-même ; mais si on abandonne la base de l'achat-vente de la force de travail à sa valeur, ce sont justement ces particularités que l'on n'est plus à même d'appréhender. C'est ce que l'on voulait mettre en avant qui disparaît et qui s'évanouit dans les brumes de la "domination" et de "l'échange inégal".

- Une contradiction réalisée et dépassée

« La critique de la valeur-travail et de l'exploitation aboutit chez Temps Critiques à poser que ce que l'on considère comme étant dans le capital une contradiction en procès (l'inessentalisation du travail immédiat et la nécessité de tout mesurer, y compris la valorisation, en temps de travail) est devenue (ou a toujours été : ce n'est jamais clair dans la mesure où l'on ne sait jamais si la valeur-travail ne fut toujours qu'une "erreur" ou si il y eut une époque où elle fut "vraie") le contenu même de la réalité actuellement. Le capital s'est échappé, même s'il doit, domination oblige, toujours "faire semblant". Nous verrons que ce moment de la contradiction réalisée et dépassée est important comme fondation des "grandes découvertes socio-politiques" de Temps Critiques : la fin du travail, la fin des classes, l'individu et les communautés, la politique à refonder.
« Considérons la façon dont Temps Critiques conçoit cet "échappement". Le travail ne valorise plus le capital, l'exploitation est une notion caduque, la "capitalisation" (en jouant sur le mot : sur son sens particulier désignant la transformation en "capital" de tout titre de propriété donnant droit à une rentrée "régulière" de revenus et sur son sens courant de valorisation et d'accumulation) du capital s'effectue maintenant en tant que "capital fictif" en dehors du procès de production. Tout cela n'est même plus une contradiction dans le cours du capital, mais une totale réussite, la "bulle financière" est devenue la norme et les crises boursières ne sont "qu'une accélération non-maîtrisée de la vitesse de circulation des signes de la valeur" (d°, p 52), les signes de la richesse l'ayant totalement emporté sur la richesse. Mais Temps Critiques conclut : "On ne peut toutefois parler d'échappement du capital". Va-t-on assister à un retour de la valeur ou de la plus-value ? Dieu garde ! "On ne peut toutefois parler "d'échappement du capital", car investissements et production doivent se perpétuer pour que la reproduction du rapport social (ce qui fait la "légitimité" du capitalisme en tant que système "le moins mauvais") et la représentation de la richesse (ce qui fait sa fiabilité) continuent. C'est pour cela que toute activité doit toujours plus être transformable en travail et que tout travail doit donner une "production" (attention aux guillemets, n d a). Que celle-ci ait une matérialité ou non, une valeur marchande ou non, peu importe, du moment qu'elle a une valeur comptable et qu'elle est donc intégrée au PIB" (d°, p 53). Ne revenons pas sur cette "valeur comptable" et ce qui la fixe, nous sommes maintenant dans le "faux échappement du capital". Résumons : la forme suprême du capitalisme c'est l'échappement du capital plus prendre les gens pour des couillons. On fait semblant de continuer comme avant, pour être "légitime". Cependant ce "faire semblant" a une base concrète, il faut continuer à assurer un peu de production matérielle, nous voilà revenus à la valeur et au travail fondés en nature et à leur dépassement comme dépassement d'un certain stade de rapport à la nature.
« Alors qu'avec Invariance nous avions affaire à un "échappement du capital" franc et glorieux, culminant dans son anthropomorphose, avec Temps Critiques, à l'image de leur propre production théorique, l'échappement devient sournois et honteux. "La loi de la valeur-travail est inutilisable car la production de "richesses" n'a plus qu'un rapport extrêmement restreint avec le temps de travail utilisé (s'il y en a un, aussi "restreint" soit-il, c'est une contradiction dans le capital qui ne peut dépasser ce rapport, n d a). Cela ne signifie pas qu'il n'y a plus d'exploitation de la force de travail, mais ce n'est plus la quantité de travail prélevé qui joue un rôle fondamental, c'est la réalisation d'agencements complexes (formation-innovation-capital fixe-"ressources humaines"). Les dirigeants des firmes géantes n'achètent pas essentielement de la force de travail, mais du pouvoir sur les agencements productifs et à ce titre la force de travail n'est qu'un facteur, parmi d'autres, de la mise en action du processus. En conséquence, on ne paie pas au salarié une durée effective de travail, une contribution précise au processus d'ensemble, mais une mise à disposition dans le cadre d'une fonction qui reste souvent à définir. (...) La société actuelle est régie par l'économie de temps, mais l'économie de temps suppose aussi l'économie de moyens et donc une utilisation moindre de travail vivant. (...) La réduction massive de temps de travail utilisé (les fameux "gains de productivité"), tend à rendre caduque l'utilisation de ce même temps de travail, comme mesure de la production. Penser que le phénomène de substitution capital / travail et la domination du capital fixe qui en découle servent à épargner du travail dont le capital serait friand, du fait de sa soif de plus-value, c'est raisonner encore dans les termes de la loi de la valeur-travail, alors que le M.P.C fonctionne maintenant à l'économie de temps, non pour dégager plus de temps libre à un endroit afin de l'utiliser à d'autres endroits (ce qui était le but du capitalisme à son origine : la reproduction élargie), mais parce que le capital fixe est doublement symbolique. Il est le "symbole" de "l'attitude technique" qui domine notre rapport actuel au monde et il est le symbole de la puissance humaine puisqu'il est la cristallisation des activités passées." (d°, p 54-55-56).
« Temps Critiques recycle quelques bribes marxoïdes dans un salmigondis idéologique destiné à poser les "grandes questions" permettant de participer au "grands débats", comme ceux sur la "technique" ou sur "la volonté de puissance" des dirigeants de grandes firmes ou des Etats. Si la loi de la valeur-travail est inutilisable parce que la production de richesse n'a plus qu'un rapport restreint avec le temps de travail, cela signifie stricto sensu que le capitalisme n'a plus aucune contradiction. En effet, ce rapport "restreint" dans le procès de production en tant qu'unité du procès de travail et du procès de valorisation, n'est justement plus un rapport restreint dès qu'on le considère du point de vue de la valorisation, c'est là tout le "problème" du mode de production capitaliste. Confondant à nouveau plus-value et profit (d'où le recours constant à la grande entreprise comme paradigme du capital en général, comme si ces entreprises ne formaient pas une totalité avec les bagnes à sueurs indonésiens ou autres, que la plupart du temps elles contrôlent directement), Temps Critiques peut concéder qu'il y a toujours exploitation. Avec le contenu donné à celle-ci, cela ne prête plus à conséquence : le capital fixe est tout autant productif de profit que le travail vivant. Cette "exploitation" n'est plus une quantité de temps prélevé, parce que les dirigeants mettent en oeuvre autre chose que de la force de travail, ça c'est une grande découverte, suivie d'une autre tout aussi grandiose : la force de travail n'est qu'un facteur parmi d'autres dans la production. Mais le plus beau est dans le "En conséquence". La vieille exploitation, c'était quand on payait au salarié "une durée effective de travail, une contribution précise au processus d'ensemble". Si l'on avait payé au salarié une durée effective de travail, il n'y aurait jamais eu d'exploitation, mais puisque la force de travail "n'est pas une marchandise" le salaire ne pouvait être que le paiement de la durée effective du travail et de son efficacité. Comme tout cela ne peut plus être déterminé avec précision (tout à fait exact) il n'y a plus maintenant d'exploitation (tout à fait faux).
« C'est dans un texte "hors série" de1998, intitulé : La nécessaire critique du travail que Temps Critiques formule de la façon la plus catégorique sa conception de "l'échappement du capital". L'automatisation du processus de production entraîne que "le temps de travail humain ne peut plus être la mesure de la valeur" ; il en résulte que "la production de valeur semble (souligné par nous) dissoute dans le mouvement général de circulation et le profit surgit de toutes parts sans qu'on puisse en saisir l'origine, sans qu'on puisse le mesurer précisément." Temps Critiques accumule ensuite comme preuves de cette disparition de la valeur-travail toutes les techniques destinées à accélérer la rotation du capital et donc à accroître le taux de profit, passant encore une fois à côté de la question. Mais il y est énoncé un élément nouveau révélant la totale incompréhension par Temps Critiques de ce qu'est la valeur-travail et de ce qu'est le capital. "La flexibilité n'est pas le triomphe de la loi de la valeur, c'est le signe d'une part de l'inessentialisation toujours plus grande de la force de travail dans le processus d'ensemble...". Mais c'est précisément cela qui fait du mode de production capitaliste " le triomphe de la loi de la valeur". Ensuite, nous avons droit à une série de phrases rentrant dans la série de celles destinées à "faire penser" : "c'est la valeur elle-même qui se pose comme richesse" ; "ce n'est plus le travail qui crée de la richesse, c'est, au mieux, à la richesse que l'on demande de créer du travail..." ; "la valeur se présente comme un flux mondial de puissance". Et puis, d'un coup : "Tout ceci ne signifie pas que le travail productif a disparu du M.P.C. dans son ensemble, car il a été rejeté à la périphérie." Tout ce que l'on nous a dit jusqu'à maintenant n'aurait été valable que pour le centre ? Non, car "la rationalité de l'ensemble est financière" et le capital ne se soucie pas du coût de la force de travail, ni du coup des investissements en général, puisque l'Etat se charge de boucher les trous..." (p4). Les ouvriers de la sidérurgie lorraine et d'autres apprécieront.
« Malgré cela Temps Critiques continue à parler d'exploitation. Il reste cependant à définir "ce qui est exploité" ; qu'est ce que l'exploitation, lorsque la force de travail n'est plus (n'a jamais été ?) une marchandise, lorsque la valeur n'est plus déterminée par le travail ? Pour parler d'exploitation, il suffira alors de parler de "domination", "d'obligation à travailler" ; le contenu de cette "domination" de cette "obligation" c'est la nécessité de continuer à faire semblant. Il faut que les "représentations" continuent à fonctionner, pour cela elles doivent faire semblant d'être représentation de quelque chose. Ceux qui ont "une conception de la plus-value comme surproduit" (n° 10, p 25) demeurent sur la base d'une théorie de l'exploitation, mais ceux, comme Temps Critiques, qui ont une "conception de la plus-value comme partition antagonique de la survaleur" (d°) fondent une théorie de la domination. Il aurait été très amusant que l'auteur nous écrive cela en allemand : "une conception de la mehrwert (survaleur = plus-value), comme partition antagonique de la mehrwert (plus-value = survaleur)." Survaleur est certainement écrit ici à la place de "valeur ajoutée" ou "produit net", peu importe ce qui compte c'est l'art de la phrase, de ce point de vue "survaleur" impressionne le lecteur. C'est dans un débat entre "surfuseurs" du capital, entre idéologues de la "tendance réalisée", que Temps Critiques apporte quelques fondements à sa théorie de la domination, en critiquant les thèses des néo-opéraïstes , de Zarifian et de Coriat (cf. d°, p 28 à 31).
« Pour Temps Critiques, les néo-opéraïstes négligent que le "général intellect" s'objective dans le capital fixe, il n'est pour eux qu'une nouvelle forme de la puissance du travail ; pour Temps Critiques le "général intellect" s'accompagne de l'inessentialisation du travail. En ne mettant l'accent que sur la puissance créatrice du travail, pour les néo-opéraïstes, il n'y a plus de contradictions. Coriat et Zarifian, quant à eux, abandonnent d'entrée toute perspective critique. Les néo-opéraïstes ne visent qu'à se réapproprier le "général intellect" privatisé par le "commandement capitaliste". Pour Temps Critiques, il faut "déconstruire" cette puissance pour reprendre pouvoir sur nous-mêmes. Le capital s'est incorporé, dans le capital fixe, une puissance sociale, et à partir de là, il fait peser sa domination sur l'ensemble des rapports sociaux, et c'est cette domination qui est à la base du système de reproduction qu'est devenu le capital en lieu et place d'un système de production. Mais il ne s'agit là, en aucune façon, ni d'une "domination", ni d'un dépassement de l'exploitation : "Le développement du capital fixe indique jusqu'à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu'à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l'intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu'à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie." (Marx, Grundrisse, Ed Sociales, t 2, p 194). Le "général intellect" ne nous est pas contradictoire simplement parce qu'il s'objective dans le capital fixe, et par là nous domine en tant que "subjectivité", mais parce que, ce faisant, il n'est que le moyen de produire à partir de la base bornée qui est celle du capital, il est le moyen de poser le surtravail comme question de vie ou de mort pour le travail nécessaire. Le "général intellect", que ce soit à la façon des néo-opéraïstes ou à celle de Temps Critiques, ne nous mène pas au-delà de l'exploitation, il est même l'existence criante des contradictions qui sont celles de l'exploitation. Les uns et les autres confondent le niveau atteint par la contradiction qu'est l'exploitation, comme condition de son dépassement, avec ce dépassement lui-même.
« Le mode de production capitaliste a opéré, dès son origine, un renversement radical dans la relation entre exploitation et domination. "Mais tous ces rapports (seigneur et valet, prêtre et laïques, suzerain et vassal, maître et compagnon, n d a) se distinguent du capital par le fait que ce rapport (l'exploitation, n d a) est enjolivé, qu'il apparaît comme rapport des maîtres aux valets, des hommes aux esclaves, des demi-dieux aux mortels ordinaires, etc. et qu'il existe en tant que tel dans la conscience des deux parties : c'est seulement dans le capital que ce rapport est dépouillé de tous ces aspects politiques, religieux et autres enjolivements idéels. Il est réduit - dans la conscience des deux parties - au simple rapport d'achat et de vente. Les conditions de travail se présentent en tant que telles, nues, face au travail, et elles se présentent face à lui comme travail objectivé, valeur, argent, qui se connaît lui-même en tant que pure forme du travail, et n'échange avec lui que pour se conserver et s'accroître en tant que travail objectivé. Le rapport apparaît donc dans sa pureté comme simple rapport de production : rapport purement économique. Mais, dans la mesure où des rapports de domination se redéveloppent sur cette base, on sait qu'ils ne proviennent que du rapport dans lequel l'acheteur, le représentant des conditions de travail, se présente face au vendeur, au possesseur de la puissance de travail. (souligné par nous)" (Marx, Manuscrits de 1861-1863, Ed Sociales, p 139) »
( Fin de l'extrait des Fondements critiques d'une théorie de la révolution)

On trouve dans le n°14 de Temps Critiques de l'hiver 2006, avec la question du surtravail, du temps libre et du temps disponible, une application de la même démarche consistant à conserver le procès sans la contradiction.
Pages 44 à 46 de ce n°, Tps Crit critique un tract de l'Oiseau Tempête sur les 35 heures. « L'Oiseau-Tempête ne tient absolument pas compte du fait que la baisse du temps de travail se situe à l'intérieur d'une tendance séculaire liée au développement des forces productives et à la domination toujours plus grande du travail mort sur le travail vivant. Les auteurs de cette revue croient donc ou feignent de croire que le capital cherche toujours à faire travailler davantage…(…). Il y a là un problème bien réel - que Marx avait d'ailleurs anticipé - à savoir le dévelopement des forces productives ne peut conduire qu'à cette libération de temps. Mais pour Marx c'est le socialisme qui devait réaliser cela alors que c'est la révolution du capital qui l'a mise en route. »
Marx n'avait rien anticipé du tout, il n'avait fait que formaliser une contradiction interne de l'accumulation du capital. Mais naturellement pour Tps Crit la contradiction a disparu, ne reste que la réalisation tendancielle du phénmène par le capital. Pour Tps Crit la difficulté intrinsèque au capital à transformer le temps libéré en surtravail devient la preuve que le capital se passe du travail nécessaire comme source du surtravail.
Tps Crit ne cesse de répéter que le capital donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature, comme à celles de la coopération pour rendre la création de la richesse indépendante du temps de travail qui y est affecté. Mais ils négligent de poursuivre l'analyse, il ne s'agit que d'un coté de ce qui constitue dans l'accumulation du capital une contradiction. En effet, de l'autre côté, le capital veut mesurer en temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur la valeur déjà créée. Il s'efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis qu'il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. « C'est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l'augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition - question de vie et de mort - pour le travail nécessaire. » (Marx, Grundrisse, Ed. Sociales, t. 2, p. 194 - nous utiliserons ici la traduction des Ed. Soc. pour sa plus grande précision en ce qui concerne le sujet étudié ; en effet l'édition Anthropos ne fait pas la différence entre « surtravail » et « travail superflu », utilisant toujours le premier terme, alors que Marx utilise deux termes différents - cf. MEW, t. 42, p. 602 ). Le but et la raison d'être du capital est de transformer le travail superflu (temps disponible) en surtravail, le premier dans le capital ne peut avoir comme existence que la forme du second. La « révolution du capital » n'a rien mis en route si ce n'est comme d'habitude la contradiction à résoudre. Le capital estenfermé dans la contradiction de par sa nécessité à transformer le temps de travail nécessaire libéré (travail superflu) en surtravail.
Dans le mode de production capitaliste, le développement du capital fixe est l'indice du degré du dévelopement de la richesse en général, ou du développement du capital. Il faut se rappeler que la « richesse » n'est pas en soi la capacité de développer le surtravail, mais le temps disponible en plus du temps nécessité dans la production immédiate. « L'objet de la production immédiatement orientée vers la valeur d'usage, et tout aussi imédiatement orientée vers la valeur d'échange, c'est le produit même, qui est destiné à la consommation. La partie de la production orientée vers la production du capital fixe ne produit pas d'objets de jouissance immédiats, ni des valeurs d'échange immédiates ; du moins pas des valeurs d'échange immédiatement réalisables. Il dépend donc du degré de productivité déjà atteint - de ce qu'une partie du temps de production suffit pour la production immédiate - qu'une partie d'importance croissante soit affectée à la production des moyens de production. Cela suppose que la société puisse attendre ; puisse prélever une part importante de la richesse déjà créée, tant sur la jouissance immédiate que sur la production destinée à la jouissance immédiate, pour appliquer cette part à du travail non immédiatement productif (à l'intérieur du procès de production matériel lui-même). Cela nécessite un niveau élevé de la productivité déjà atteinte et de l'excédent relatif, et que ce niveau élevé soit directement proportionnel à la transformation du capital circulant en capital fixe. De même que la grandeur du surtravail relatif dépend de la productivité du travail nécessaire, de même la grandeur du temps de travail affecté à la production de capital fixe - que ce soit du travail vivant ou du travail objectivé - dépend de la productivité du temps de travail destiné à la production directe de produits. Une surpopulation (de ce point de vue) de même qu'une surproduction en sont la condition. C'est-à-dire que le résultat du temps utilisé à la production immédiate doit être relativement trop grand pour qu'il y en ait besoin en vue de la reproduction du capital utilisé dans ces branches d'industrie." (Marx, ibid, p 195). La surpopulation et la surproduction dont il est question ici ne signifient pas nécessairement chômage et crise, mais création de temps libre, de temps disponible pour l'ensemble de la société : la capacité à différer la consommation immédiate. Mais la tendance du capital est nécessairement de créer d'un côté du temps disponible et d'un autre côté de le convertir en surtravail : « S'il réussit trop bien dans la première entreprise, il souffre alors de surproduction et le travail nécessaire se trouve interrompu faute de ce que du surtravail puisse être valorisé par le capital. » (ibid, p. 196).
Dans le mode de production capitaliste malheur à ceux qui incarnent ce temps disponible qui ne peut être converti en surtravail. Le capital cherche tout autant à allonger le temps de travail (cf. les récents développements en Allemagne) et surtout à l'intensifier, qu'à « aménager », pour les plus « chanceux », à meilleur marché possible ce temps disponible qu'il ne parvient à transformer en surtravail, quant aux autres…. Ce ne sont que des « pauvres » et non des « prolétaires » nous disent les rédacteurs de Tps Crit, ils ne montrent par là qu'une chose : ils ne savent pas définir une classe. Ils connaissent les trois moments de l'exploitation mais ils font semblant de croire pour étayer toutes leurs thèses que le prolétariat ne se définit que dans le second moment de l'échange avec le capital, celui de la consommation productive du travail.
Tps Crit parle souvent de la lutte des chômeurs mais sans la comprendre comme lutte prolétarienne. Revendiquer un revenu déconnecté du travail, revendiquer l'appropriation du surtravail, c'est dans les contradictions du mode de production capitaliste, dans la lutte de classes, signifier que le temps disponible ne peut plus, et ne doit plus, avoir une base contradictoire. Le revenu n'est plus lié au travail nécessaire mais au temps disponible dégagé par le capital lui-même et qu'il ne peut plus convertir en surtravail. C'est la fin du temps disponible comme temps libre pour quelques-uns. Non seulement le capital « contribue à la création des moyens du temps social disponible (..) à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur propre développement », mais encore il est la contradiction entre les classes qui fait exister cette nécessité comme activité du prolétariat. Ce n'est pas le développement du capital fixe en lui-même qui indique à quel degré le savoir social général est devenu force productive immédiate, qui indique à quel point les conditions du processus vital de la société sont passées sous le contrôle de « l'intellect général » ; ce qui indique cela, c'est quelle lutte le prolétariat développe contre le capital dans le cadre de l'exploitation. C'est le développement d'un type de contradiction entre le prolétariat et le capital qui est le véritable contenu de ce degré de développement du capital fixe. C'est, pour parler des luttes des chômeurs et précaires, quand la définition du travail salarié par le chômage et la précarité devient un enjeu de la lutte de classes.
« Le surtravail de la masse a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l'écroulement de la production reposant sur la valeur d'échange, et le procès de production matériel immédiat perd lui-même la forme de pénurie et de contradiction (c'est moi qui souligne). (…) Le temps de travail comme mesure de la richesse pose la richesse comme étant elle-même fondée sur la pauvreté et le temps disponible comme existant dans et par l'opposition au temps de surtravail ou à la position de l'intégralité du temps d'un individu comme temps de travail et donc à la dégradation de cet individu en simple travailleur, entièrement subsumé sous le travail. » (ibid, p. 193, 196)

Annexe 2 : T'as le bonjour de Kondratieff

La référence explicite à Kondratieff et à la « perspective 2020 » ne se trouve qu'une seule fois dans Théorie Communiste, dans l'éditorial du n° 13 (février 1997). Dans ce texte polémique elle est bienvenue pour inscrire notre production théorique dans une perspective temporelle qui ne confondent pas l'immédiateté du communisme (la révolution comme communisation) et son immédiatisme (constamment possible). Immédiatisme qui repose toujours sur une nature révolutionaire et qui malgré ses grands airs subjectifs ne peut que nous renvoyer aux conditions objectives pour nous expliquer la non-survenue de la révolution ou ses échecs.
Que les cycles Kondratieff soient des instruments d'analyse pertinents et efficaces ou non, là n'est pas la question principale [4]. La question c'est de reconnaître que le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste et que dans ce mode de production l'économie existe (à patir de là on peut discuter de la validité des cycles Kondratief)
C'est parce qu'à l'issue de chaque cycle productif toutes les conditions de la reproduction apparaissent du côté du capital, dans la reproduction du face à face du capital en soi et de la force de travail, que ces conditions de la reproduction de l'ensemble du rapport prennent la forme de l'économie et que la reproduction de la société se formule comme lois économiques. La critique de l'objectivisme et la critique de l'économie vont de pair. L'économie est le rapport entre l'objectivation des conditions de la production face au travail et le travail dans sa subjectivité, c'est-à-dire séparé de toutes ses conditions. C'est le capital qui, parce qu'il est un rapport social qui se présuppose, se présente comme objet face au travail. L'économie n'est que la façon dont se donne la reproduction du capital dans son autoprésupposition.
Le principal résultat du procès de production ce n'est ni la valeur, ni même la plus-value, mais la reproduction du face-à-face entre le prolétariat et le capital. C'est le rapport du capital, en ce qu'il est séparation du travail et de ses conditions, en ce qu'il est exploitation, c'est-à-dire rapport entre des classes, qui détermine sa reproduction comme régie par des lois objectives, elles-mêmes exprimant le fonctionnement de ce monde réifié. Dans l'exploitation, les conditions de la reproduction du rapport apparaissent toujours comme volonté étrangère au travail, comme nécessité inscrite dans l'existence du capital, comme chose, comme capital en soi face au travail et comme nécessité de son accumulation.
Il n'y a constitution de l'économie comme réalité et dynamique de la reproduction des rapports sociaux que dans la séparation totale du travail et de ses conditions objectives et la dissolution de l'appartenance à une communauté comme présupposition du travail de l'individu qui, membre d'une communauté, travaillait comme tel. L'économie est corollaire du travailleur dans sa nudité en tant que simple travailleur, ce qui est un produit historique. Il n'y a de réalité économique qu'avec le mode de production capitaliste. L'économie est alors un ensemble de conditions objectives régissant l'accroissement de la richesse sous forme de capital, ensemble de lois régissant le processus de la valeur se valorisant, de la valeur en procès. En tant qu'elle est cet ensemble, l'économie est une réalité et l'objectivité de ses lois également.. C'est le monde réifié dans lequel nous évoluons quotidiennement et le passage à l'effectivité de l'implication réciproque entre prolétariat et capital. Dans le cours de la lutte des classes la victoire du capital c'est de se reproduire comme économie et d'imposer l'économie comme le cadre nécessaire de la lutte des classes, ce n'est que de façon interne à ce jeu et non par un pas de côté que peut être produit l'abolition de sa règle.
La véritable critique de l'économie part du fait que de façon essentielle le mode de production capitaliste se constitue comme exploitation, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme lutte de classes dont l'économie est un moment constitutif. Le mode de production capitaliste est unité et totalité dans le rapport entre la valeur comme capital et la seule valeur d'usage qui puisse lui faire face : le travail vivant. Il est par là valeur en procès. En cela les classes sont la particularisation nécessaire de cette totalité et leur contradiction en est son mouvement. Il en résulte la critique de l'économie non comme un rejet de celle-ci en tant que non-existante ou comme condamnation, mais comme interrogation sur son contenu, son origine, ses conditions d'existence et par voie de conséquence sur son dépassement. La critique du concept d'économie, qui intègre dans le concept ses propres conditions d'existence, évite précisément de poser son dépassement comme une opposition à l'économie, cela du fait qu'est produit que la réalité de l'économie (sa raison d'être), est en dehors d'elle.
La critique de l'économie commence quand on produit théoriquement l'exploitation et la baisse du taux de profit comme contradiction entre le prolétariat et le capital, autant que comme développement du capital, les concepts centraux étant ceux d'exploitation et d'accumulation. Pôle de la contradiction du mode de production capitaliste, le prolétariat ne peut que coïncider dans son existence et sa pratique avec le cours historique de sa contradiction avec le capital en tant qu'exploitation et baisse tendancielle du taux de profit. Si l'on ne reconnaît pas l'économie come un moment de la lutte des classes, ce n'est pas en insistant sur la « subjectivité prolétarienne » (ou autre) que l'on a avancé d'un poil dans la critique de l'objectivisme et de l'économie. Il ne sert à rien de proclamer que la révolution ne dépend pas du développement du capital, car on considère alors toujours d'un côté la lutte de classe et de l'autre le développement du capital. Qu'importe alors la relation ou l'absence de relation que l'on définit entre les deux. Le problème est dans la problématique.
Cette critique de l'économie ne dépasse le programmatisme que sur sa propre base, elle en conserve la problématique. En effet, la révolution en subsomption formelle du travail sous le capital et dans la première phase de la subsomption réelle, comme affirmation du prolétariat, nécessite l'économie. Si la révolution est affirmation de la classe, il faut nécessairement que le prolétariat, faisant la révolution, résolve une contradiction du capitalisme dont il ne soit pas un des termes, mais simplement l'éxécuteur le mieux placé, afin que le dépassement de cette contradiction, loin d'être sa propre disparition, soit son triomphe. En l'absence de cette critique historique qui dit pourquoi la révolution est à ce moment là déterministe, économiciste, objectiviste, la critique interne dont le texte a beaucoup de mal à se défaire, souffre de ne considérer l'objectivisme que comme une « erreur » théorique ou une « déviation », ou au mieux comme une limite à dépasser.
La critique de l'économie ne peut pas n'être que la critique de cette séparation, elle ne s'achève que dans la critique du concept de nature révolutionnaire du prolétariat, définie une fois pour toute et se modulant selon les conditions. Le prolétariat n'est révolutionnaire que dans sa situation dans la contradiction qui l'oppose au capital, on ne définit pas alors une nature mais un rapport et une histoire. Tant que l'on pose un être révolutionnaire du prolétariat, il faut, en face de cet être, des conditions qui seront des conditions objectives. On peut dire que celle-ci n'ont aucune importance ou une importance « relative », ce qui est sans importance c'est de dire cela. On peut contre l'objectivité capitaliste ajouter la subjectivité prolétarienne et on pense par là avoir atteint la totalité du rapport, mais on n'a pas désobjectivé ce rapport on n'a fait que rajouter une détermination subjective face à l'objectivité. L'objectivisme n'est dépassé que du point de vue du prolétariat et conservé comme réalité du capitalisme. La critique n'a pas été une déconstruction de l'objectivité et une reconstruction de celle-ci comme économie, en tant que moment nécessaire du rapport entre les classes, elle n'a été que la même chose vue d'un autre point de vue. L'objectivité de l'économie est un moment nécessaire dans la reproduction de la contradiction entre le capital et le prolétariat.
La contradiction entre le prolétariat et le capital, telle qu'elle est le cours quotidien de la lutte de classe et le cours dynamique des contradictions du capital, constitue et nécessite la crise de la reproduction comme médiation de son dépassement. Cela parce que la contradiction devient nécessairement économie dans son procès et crise économique (crise de l'économie). En outre, cette crise est sous sa forme économique, en tant que baisse tendancielle du taux de profit, directement une contradiction entre les classes. C'est la contradiction entre le prolétariat et le capital, de par ce qu'elle devient nécessairement (économie), qui constitue cette crise en médiation de sa résolution.
A travers la baisse du taux de profit, l'exploitation est un procès constamment en contradiction avec sa propre reproduction ; le mouvement qu'est l'exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement.
Défini comme classe dans le rapport d'exploitation, le prolétariat n'est jamais confirmé dans son rapport au capital : l'exploitation est subsomption. C'est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l'exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l'existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c'est à dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu'en se valorisant. Il en résulte que le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe car la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu'il trouve face à lui représentée par le capital, il ne trouve jamais sa confirmation dans la reproduction du rapport social dont il est pourtant un pôle nécessaire. C'est là que dans le rapport du prolétariat au capital qui constitue l'économie se situe la critique de l'économie.
Dans cette contradiction c'est son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. En effet, cette contradiction ne porte son dépassement que de par la place et l'activité spécifiques du prolétariat dans cette contradiction. Quand nous disons que l'exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l'activité du prolétariat. C'est là que le cours de la contradiction, parce qu'elle ne relie pas symétriquement ses pôles, devient l'histoire du mode de production capitaliste, parce que le capital est le pôle qui subsume l'autre et reproduit en lui la totalité (économie). Ce qui explique pourquoi dans ce drôle de jeu qu'est la lutte des classes c'est toujours le même qui gagne à moins que le jeu n'amène à l'abolition de sa propre règle.
Si la révolution et la production du communisme sont l'œuvre du prolétariat en tant qu'il est une classe de cette société, alors son action est soumise au développement des contradictions de classes de cette société, à leur histoire. Mais « si et seulement si », or Tps Crit n'en est plus là.


[1] C'est le genre de dialectique qui échappe à Tps Crit qui préférent voir dans les contradictions des tendances réalisées totalement, en partie ou en voie de l'être : le general intellect et la valeur travail ; les classes, les individus et la communauté ; la plus-value et le profit…

[2] cf. Steve Wright, Storming Heaven / class composition and struggle in italian autonomist Marxism, p.34, Ed. Pluto Press - en cours de publication aux Editions Senonevero.

[3] ibid, p. 35

[4] Remarquons que lorsque dans leur n° 14, les rédacteurs de Tps Crit reprennent plus ou moins à leur compte la périodisation présentée dans Hic Salta, cela ne les gène pas que cette périodisation soit étroitement calée sur les cycles kondratieff. A ce propos, soutenir comme il est fait dans ce n° que TC s'est appuyé sur les travaux d'Astarian dans Hic Salta pour périodiser le capital relève de la manipulation volontaire et du mensonge pur et simple pour des connaisseurs aussi fins de TC. Nous rapellons que l'essentiel des textes d'Hic Salta avait précisément pour but de démontrer que la périodisation de TC et particulièrement l'existence d'une deuxième phase de la subsomption réelle était erronée.











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