Notes complémentaires au film sur la coopérative Chilavert traduit en français, à paraître en CD.
Argentine : sur la coopérative Chilavert et les « Entreprises récupérées » en général
« Avant la dévaluation du peso, la mode et les tendances venues d'Europe et des Etats-Unis donnaient le ton. On copiait, on imitait. Et puis tout a basculé. Depuis la récession, le "made in Argentina" est devenu une valeur refuge, une référence pour les Porteños qui, désormais, cherchent dans leur culture et dans leurs racines les moyens de s'exprimer et de créer, avec une énergie de survivant presque. D'où cette vitalité ,cette audace… » (Pascale Dupuy, Buenos-Aires l'enflammée, ELLE n°3159, 17 juillet 2006)
Avant-propos : la mécanique économique de la crise argentine
La crise se noue autour du problème de la parité fixe entre le peso et le dollar (un pour un). La question de la parité recouvre la question suivante : quelle insertion dans le marché mondial ?
1979 : relèvement brutal des taux d'intérêts
1982 : crise mexicaine.
Les premiers plans d'ajustement s'étendent à toute l'Amérique latine
® dévaluation
® exportations devises pour le paiement de la dette
® assainir le budget, supprimer la concurrence de la dette publique
Þ priorité à la dette extérieure
® réduire la demande intérieure
® privilégier les exportations
® dévaluation compétitive
Þ Inflation, augmentation du prix des importations
Þ augmentation des taux d'intérêts et ceux de la dette publique
® l'Etat s'endette pour payer les intérêts que gonfle l'inflation
Þ restriction du paiement de la dette externe
Þ dévaluer (cercle vicieux)
Þ spirale inflationniste
® Argentine : inflation 4900% en 1989 (mai 1989, pillage et émeutes à Rosario, 14 morts)
1991 : Menem (avec Cavallo aux finances) : instauration de la parité fixe (currency board)
® fin de l'inflation : dégonfle le poids de la dette intérieure, amenuise la charge de la dette extérieure.
D'un côté : la chute des exportations (monnaie forte) entraîne que le modèle ne fonctionne que s'il y a un apport régulier de capitaux extérieurs qui comble le déficit de la balance courante. La monnaie forte est une garantie pour les capitaux étrangers.
De l'autre : perte de compétitivité des marchandises du pays à monnaie forte. Les prix argentins en dollar ont doublé par rapport aux prix brésiliens (première destination des exportations argentines). Le solde commercial s'effondre.
® Le déficit commercial induit un doute chez les investisseurs sur la capacité de l'Argentine à faire face à ses engagements
Þ Augmentation des taux d'intérêt pour garantir le risque de change
Þ Déséquilibre des finances publiques, les intérêts de la dette publique double entre 96 et 2000
® La masse monétaire dépend des réserves officielles (système du un pour un)
Þ Le « corralito » : le peso est fort mais il n'y a plus de peso.
Dans une économie mondialisée, l'Argentine est prise au piège : deux contraintes contradictoires à appliquer simultanément :
a) attirer les acheteurs par des prix compétitifs (monnaie sous-évaluée)
b) attirer les capitaux par des rendements solides (monnaie sur-évaluée)
Þ Régression sociale entre 91 et 98 malgré un taux de croissance moyen de 5% du PIB. La productivité par tête augmente de 30% sur la période, mais le salaire moyen baisse de 3%.
La destruction du marché intérieur, la vente des entreprises publiques (faire entrer des capitaux) font que les bénéfices, de par la structure même du système, sont accaparés par une couche sociale très étroite.
® La bourgeoisie nationale est dégraissée, les classes moyennes (cadres des entreprises nationales et des PME ; membres de l'administration et des services publics) sont sévèrement atteintes, seule la fraction qui peut s'assurer une rente sur la circulation internationale des capitaux accumule les bénéfices du système. Les raisons mêmes de son enrichissement lui interdisent d'investir sur place : 120 milliards de fuite de capitaux (supérieur à la dette extérieure)
1) La coopérative Chilavert
« Taller grafico Gaglianone » fondé en 1923, rue Chilavert, quartier Pompeya à Buenos Aires (B.A).
Jusqu'en 1976 : seulement des prospectus pharmaceutiques et des notices de médicaments. A partir de 76 : exclusivement livres et catalogues d'art. En avril 2002, faillite (frauduleuse ?). A ce moment là, sur 50 travailleurs il n'en reste plus que 8 (auxquels le patron doit un an de salaires). Le patron cherche à faire enlever les machines. Occupation de l'atelier. En mai 2002, les huit sont assiégés par la police accompagnée de 8 véhicules d'assaut de l'armée. Tout le quartier est mobilisé (assemblée populaire de Pompeya) avec des ouvriers d'autres entreprises récupérées (E.r) surtout ceux d'IMPA (voir plus loin), appui également des MTD (Movimiento de los Trabajadores Desocupados - chômeurs - organisés localement), des étudiants. L'occupation dure 7/8 mois. Début de la production clandestine (l'épisode du trou dans le mur de la maison mitoyenne du voisin pour évacuer la production).
16 août 2002 : Assemblée populaire de Pompeya avec les ouvriers d'autres E.r (Grissinopoli, Brukman, et surtout IMPA). Le 20, le juge des liquidations change d'avis et émet un avis favorable à la reprise par la « Coopérative Chilavert Artes Graficas ».
Réouverture légale le 17 octobre 2002 en présence d'Anibal Ibarra (gouverneur de B.A). Déploiement des médias. Les « voisins », les Assemblées populaires et les ouvriers des autres E.r ne peuvent prendre la parole. Il n'est question d'eux que lorsqu'un ouvrier de Chilavert les mentionne dans son discours (on verra plus loin que ce n'est pas l'E.r qui est « gênante », mais le processus dans lequel cela s'accomplit). Discours du syndicat, absent de la récupération.
La coopérative a la propriété des machines. Les ouvriers deviennent créanciers de l'ancienne entreprise et gardent ainsi le bâtiment.
29 mars 2004 : création à l'étage d'un espace culturel et de création (éducation populaire) avec les archives des E.r. Projet d'un centre de santé. Actuellement (2007), Chilavert fonctionne encore.
2) Quelques antécédents et références du mouvement des E.r
1943-1945 : Peron secrétaire au Travail, les représentants du personnel et des syndicats participent à l'élaboration des lois sociales (le protagonismo) ; 1946-1955 : Peron au pouvoir.
Des « expériences d'autogestion en Amérique latine :
* Bolivie, 1952, les mineurs
* Pérou, 1967, lois d'autogestion
* Chili, 1970-1973, 125 entreprises récupéées
* Brésil, aujourd'hui, plus de 125 entreprises récupérées
* Argentine, début années 1970, pétrochimie PASA à Rosario ; papeterie Mancuso y Rossi à La Matanza
Accélération depuis 76 et l'effondrement du tissus industriel national
Les précurseurs directs des années 90 :
* Frigorifica Yaguane (La Matanza), 500 ouvriers en 96. Négociations avec les actionnaires minoritaires, prise en charge de la dette négociée, expulsion du principal actionaire (un intime de Menem poursuivi par la justice). L'entreprise fonctionne encore aujourd'hui.
* Métallurgie IMPA. Entreprise fondée en 1910, nationalisée en 1945, devient coopérative en 1998, 150 ouvriers. Maintenant 1000 pesos mensuels (salaire moyen argentin en 2006 : 650 pesos). Les salaires sont égaux, l'entreprise est aussi un centre social et culturel avec un atelier de formation pour les militants des E.r. La récupération d'IMPA est le tournant, l'impulsion du mouvement de récupération, elle est à l'origine de la fondation du MNER (Movimiento Nacional de las Empresas Recuperadas).
* Union y Fuerza (métallurgie) récupérée en 2000
Le mouvement de récupération explose après le 19-20 décembre 2001. En décembre 2003, expropriation légale de 32 entreprises sur le territoire de la province de B.A. En 2006, sur l'ensemble de l'Argentine, environ 200 entreprises récupérées, entre 12000 et 15000 postes de travail.
Cette accélération s'inscrit dans la particularité de la crise des années 2000. Cette crise ne se différencie pas par le taux de chômage de celle de 95 (dévaluation du peso mexicain, effondrement financier de l'Amérique latine). En 1995, le chômage est de 18,4% ; en 2002, il est de 21,5%, il est plus important mais la grande différence est ailleurs, la pauvreté frappe en 95, 22,2% de la population, 52% en 2002. Ce qui est inédit, c'est le niveau de pauvreté des salariés occupés, l'effondrement de tous les services collectifs, l'absence de réserves disponibles dans l'ensemble de la société. S'assurer un revenu est une nécessité qui touche l'ensemble de la population : ne pouvoir compter que sur ce que l'on fait soi-même (le groupe de travail, le quartier, le bidonville…).
A la fin des années 90-début 2000, se combinent les luttes de chômeurs, des travailleurs salariés de l'Etat et du privé avec des occupations territoriales. Le mot d'ordre est celui de la « dignité » (jusque dans les années 90, la « dignité » fait référence au « bon ouvrier » ; maintenant, il s'agit de l'autogestion, l'autonomie : travailler sans hiérarchie, ni patron). Rupture avec la tradition du clientélisme. Tendances (momentanée, dans la dynamique du mouvement) à ne plus avoir de revendications vis-à-vis du pouvoir politique mais des actions qui ont un sens en elles-mêmes, ou des actes qui attaquent directement les intéressés perçus comme ennemis (l' « horizontalité »).
3) Récupérer l'entreprise : étapes, rapport à la légalité, à l'Etat, à la justice, à l'environnement social et géographique.
Ocupar, resistir, producir
Occuper est d'abord la seule façon d'empêcher la liquidation et la perte d'emploi. Seule alternative à devenir chômeur et être à la rue, il n'y a pas d'allocation chômage en Argentine (les planes trabajar - 150 pesos en 2002 pour un salaire moyen de 400 pesos à l'époque - arrivent, par les luttes des mouvement piqueteros, dans le cours de la crise). Cela, souvent après de longs mois aux salaires très réduits ou même sans salaires, ainsi les employés peuvent se présenter en créanciers de l'entreprise. Jamais les ouvriers ne se fixent intentionnellement l'objectif de prendre les entreprises, même si la prise de l'entreprise change les conditions de la production et met en question (momentanément) le système juridique.
Dans quelques cas, les employés se mettent d'accord avec le ou les ancien(s) patron(s) qui leur loue(nt) le site.
Dans d'autres cas, ils suivent une voie judiciaire (le plus fréquent).
Dans d'autres cas, ils réclament la nationalisation avec contrôle ouvrier. C'est l'aboutissement des cas les plus conflictuels (les plus médiatiques mais exceptionnels : Brukman, Zanon). La revendication de la nationalisation présente l'intérêt de pérenniser la situation de l'E.r, dans la lutte de la récupération, elle s'oppose aux risques de l'idéologie coopérativiste, elle relève souvent de la présence dans l'entreprise de militants trotskistes, la revendication apparaît dans des situations bloquées et très conflictuelles où l'appel à l'Etat semble être la solution, mais le fait que la revendication de la « nationalisation sous contrôle ouvrier » ne relève d'aucun cadre juridique existant (contrairement à la coopérative), envenime en retour le conflit.
Dans tous les cas, le processus de récupération de l'entreprise dépasse les employés de cette entreprise. La récupération est toujours le fait d'un mouvement social qui rassemble au-delà des ouvriers directement concernés.
Trois voies de récupération…plus une.
(les chiffres suivants sont fournis par Centro Cultural de la Cooperacion, octobre 2006 - le total arrive à 99,4%… ?)
Toujours la nécessité de sauver son travail.
* 46,7% des récupération se font dans un mouvement d'occupation.
* 24% : l'entreprise ne peut être occupée, elle est « encerclée », les rues alentours bloquées pour empêcher la liquidation par le patron.
* 26,7% : des négociations directes entre patron et ouvriers pour obtenir un titre légal pour l'entreprise.
* 2% : conflits intenses et les ouvriers en appellent à l'intervention de l'Etat (Brukman, Zanon…)
Au total, 60% des cas sont réglés en moins d'un an : accords avec le patron, expropriations légales. L'expropriation légale est massivement le cas le plus fréquent.
Il s'agit d'exiger des Etats provinciaux ou de la municipalité de B.A qu'ils exproprient les biens et les cèdent à la coopérative en attendant la résolution des questions de propriété des moyens de production. La plupart du temps, une décision de justice accorde cette propriété ou fixe une location.
Il n'existe pas de structure nationale gouvernementale légale pour organiser les récupérations (c'est une revendication du MNER). Les structures provinciales ou municipales agissent au cas par cas.
Le 25 novembre 2004, la ville de B.A a approuvé le projet de loi d'expropriation définitive en faveur des E.r de la ville. En 2004, le gouvernement de la province de B.A a exproprié plusieurs établissements. Le gouverneur Filipe Sola a créé un Fonds Productif et une Direction du Plan de Récupération pour les entreprises en crise. Les deux organismes ainsi qu'un Fonds Financier sont rattachés au Ministère des affaires agricoles et de la production. Le MNER voudrait une loi du Congrès et 10 000 pesos pour chaque poste de travail.
Quelque cas
* Chilavert (voir plus haut)
* Commercio y Justicia (voir plus bas)
* Conforti
« Talleres Graficos Conforti » : début 2003, un an de salaires en retard. 1000 pesos par mois en 2001, les employés étaient passés à 150, 100, 50 pesos par semaine.
Le travail s'arrête totalement en mars 2003. Les ouvriers « n'occupent pas », ils viennent selon leurs anciens horaires. Le juge ne peut constater une occupation et, fin 2003, il légalise l'expropriation. Le slogan principal est « Gonzalo - le patron - hijo de puta, paga lo que debés » écrit en grandes lettres sur le mur de l'atelier. Depuis qu'ils sont en coopérative, les travailleurs ont effacé la seconde partie de la déclaration.
* Azden
Fabrication de chambres froides (marque Coventry) : accord avec le patron, location du site.
* Campichelo
Jusqu'en 1992, les ouvriers sont employés par l'Etat pour l'impression du Journal Officiel, puis privatisé sous contrat. Le passage à la coopérative fut négocié avec l'Etat qui loue les machines et le local à la coopérative.
* Coop Papelera
Industrie du papier, 40 employés. La patronne n'a pas fait d'obstacles. Utilisation des machines et des locaux avec autorisation de la justice. La dévaluation favorise l'activité de l'entreprise : vente à l'exportation.
* Crometal
Métallurgie, 24 employés. Occupée, puis évacuée en juin 2002. Les ouvriers s'enchaînent et empêchent l'enlèvement des machines. Expropriation légale en avril 2003, l'entreprise est confiée aux ouvriers qui ont deux ans pour payer. En 2003, ils ne se versent quasiment pas de salaires.
* A.I.M.
Distributeur de produits pharmaceutiques. Accord avec le patron pour emporter quelques ordinnateurs en paiement d'une partie des salaires dus. Les employés s'installent ailleurs pour fonctionner en coopérative. Ils deviennent créanciers de l'entreprise. Les salaires sont répartis en fonction des responsabilités (le cas est peu fréquent).
* Brukman
Textile. Réduction des salaires jusqu'à 20 pesos par semaine, à ce moment là (décembre 2001), un aller-retour en bus entre la banlieue et le centre-ville coûte 4 pesos.
« Pour nous le 18 décembre 2001, ce n'était pas une occupation d'usine (…) nous n'avions pas assez d'argent pour rentrer chez nous. Le patron promet d'aller chercher de l'argent pour payer le trajet et revenir travailler le lendemain. Nous avons attendu deux mois le retour du patron, nous sommes allées (le personnel est quasi exclusivement féminin) au syndicat, au Ministère du travail pour faire revenir le patron et qu'il nous offre une solution. Il n'est jamais revenu. Aussi nous avons décidé de travailler. Voilà comment ça a commencé, et nous avons fait un vrai bon boulot, nous avons bien travaillé. Nous avons même payé l'électricité, le patron avait une dette à la Compagnie. Nous avons payé la dette du patron. Nous avons payé l'eau et le gaz. Et ainsi nous avons travaillé. On a dit qu'ont avait brisé les machines. Cela n'a pas de sens. Comment aurions-nous mangé ? Ce dont a besoin un travailleur, c'est de travailler » (une ouvrière de Brukman)
Première expulsion, avril 2002 ; tentative de récupération (heurts très violents avec la police) le 21 avril 2002 ; deuxième expulsion, ? ; troisième expulsion, le 17 avril 2003 ; finalement récupération. Il semblerait qu'en 2004 le gouvernement de la Province de B.A a autorisé la récupération.
* Zanon
Céramique. Récupération fin 2002 / début 2003, violents affrontements autour de l'usine. 5000 personnes des différentes assemblées et MTD de Neuquèn défendent l'usine. Nouvelles menaces tout au long de 2004. L'usine tourne, embauche (entre autres des Mapuche), fait des bénéfices. Le 23 octobre 2006, le juge des faillites approuve la gestion ouvrière pour trois ans : « La présentation des bilans et des paiements à terme est impeccable, au-delà des espérances » (le juge). Les travailleurs de Zanon sont maintenant 466 (280 au départ). La solidarité des habitants de Neuquèn a été l'œuvre des femmes : école par école, maison par maison.
* Hotel Bauen
Occupé et récupéré par 40 employés le 21 mars 2001. La légalisation de la récupération est très conflictuelle à cause de la valeur de la propriété (hôtel de luxe en plein centre de B.A, avec pscine , solarium, etc.). Les employés sont un peu aidés par la municipalité pour le maintien en l'état du bâtiment. 2006, toujours pas de solution légale malgré un accord officieux mis en place par la municipalité de B.A. En 2006, l'hôtel fonctionne de façon aléatoire, mais 140 employés qui se versent 800 pesos par mois.
*Escuela Fischbach
L'école appartenait à une congrégation religieuse qui en août 2002 remet l'établissement au personnel (depuis 7 ans, les salaires n'étaient versés qu'en partie). Les salariés renoncent à leurs créances, en échange ils reçoivent le bâtiment pour 10 ans. Le personnel se payent son salaire par les cours comme avant, mais aussi par des cours du soir, et ils louent les locaux pour des réunions et des fêtes.
4) Tailles, secteurs, répartition géographique
« Les E.r ne sont pas celles de la plus grande importance productive » (rapport du Sénat de la Province de B.A)
Géographiquement :
Les E.R se situent majoritairement dans les aires de désindustrialisation des années 1990. En revanche le cordon industriel autour de la Panaméricaine (B.A - Mendoza) avec autour de B.A, les districts de San Isidro, Escobar, Pacheco, Pilar, où se concentrent les grandes entreprises capitalistes n'a pas été touché. (rapport du Sénat). Très peu également d'E.r dans les zones pétrolières de Salta, Tucuman (en revanche présence de forts MTD).
64% des E.r dans le grand B.A (20% dans B.A même) ; 16,1% dans la Province de Santa Fè ; 4,6% dans celle de Cordoba ; 15,3% ailleurs.
Par secteurs :
industriel 79%
services 18%
primaire 3% (dont coopératives de pêcheurs)
Dans le secteur industriel d'après un autre relevé (MNER) qui n'arrive qu'à 60,3% ( ?)
26% métallurgie
8% mécanique, électronique
8% réfrigération
6,9% agroalimentaire
5,7% imprimerie
5,7% transport
Par employés :
1 à 24 : 44%
25 à 49 : 27%
50 à 149 : 23%
plusde 150 : 6%
Les entreprises de moins de 50 salariés représentent 71% du total. La plus grande Yaguane (Frigorifico) à La Matanza employait 480 personnes au moment de la récupération, peut-être 600 en 2006.
Selon Murua (président du MNER), dans une déclaration de novembre 2004, les E.r l'ont été par seulement 25% du personnel au moment de l'évidence de la faillite ou de la disparition de l'entreprise. Que deviennent les 75% qui durant les restrictions ou les non-paiements de salaires, au moment de la fermeture, quittent l'entreprise ?
Par origine du capital
PME nationales : 92,9%
National concentré : 4,1%
Multinational : 0,6% (ce qui fait un cas)
Coopérative : 1,2%
Etatique : 1,2%
Un cas qui donne le ton : le journal Commercio y justicia
C'est un journal de la ville de Cordoba qui se vend par souscriptions à des professionnels, des patrons et des administrations. Fermeture en décembre 2001, avril 2002 formation de la coopérative (constitution autorisé par la justice). Le journal tombé à 1500 souscripteurs en 2001 parvient à 4000 fin 2004 (son plus haut niveau antérieur avait été de 3600). Avant 2002 : salaire 200 pesos ; 2004, 600 pesos.
Le journal travaille avec les tribunaux, l'Association des magistrats, l'Association des avocats, le Gouvernement provincial. Les lecteurs sont des petits patrons, avocats, administrations. La ligne : « Défense de l'économie réelle, de la petite et moyenne entreprise et des alternatives qui surgissent de la crise ».
5) Fonctionnement interne : direction, salaires, production, regroupements
D'abord le salaire et la « dignité »
Fonctionnement sous contrôle ouvrier : les assemblées, la recherche du consensus, rompre la hiérarchie interne, égalisation des salaires. Très peu d'E.r ne respectent pas ces deux dernières règles, même dans ce cas les écarts de salaires demeurent tès faibles et les fonction de « direction » sont limitées dans le temps et pas renouvelables.
Souvent, dans ces entreprises récupérées parce qu'en faillite, après des débuts difficiles, l'activité reprend, les salaires sont plus élevés qu'avant sans que le temps de travail soit plus important.
Comment une entreprise, récupérée par les employés alors qu'elle était, sous la direction du patron, en faillite, peut-elle s'en sortir ?
* l'entreprise a été « dégraissée » au cours de la faillite (cf. plus haut, déclaration de Murua),
* les dettes sont annulées,
* pas de rémunération du capital : « l'obligation de faire du profit est en réalité un obstacle pour l'entreprise » (un ouvrier de Chilavert),
* quelques subventions publiques,
* travail beaucoup plus efficace,
* meilleure utilisation et meilleur soin des machines et matières premières (mais il est difficile de savoir si un fonds de renouvellement des machines est constitué ?),
* écrasement des frais de gestion (« la gestion c'est facile, vous faites des aditions et des soustractions » - une ouvrière de Brukman -),
* disparition des salaires des cadres (majoritairement, ceux-ci ne prennent pas part aux récupérations). A Union y Fuerza (métallurgie), le propriétaire et 10 cadres touchaient ensemble 38 100 pesos par mois soit l'équivalent du salaire de 54 ouvriers à 705 pesos par mois,
* La dévaluation de 70% du peso a rendu la production intérieure compétitive et fermé les importations,
* dans beaucoup de cas : travail à façon (pas d'avance de capital).
Le travail à façon
Une économie mais aussi un grave problème dans les E.r pour leur mode de fonctionnement et un avantage momentanée qui peut à terme se retourner contre elles.
Le 15 février 2006, réunion organisée dans les locaux de Chilavert : « Eviter le travail à façon ». Présence de Brukman, Bauen, etc. mais aussi MTD Solano.
Beaucoup d'E.r ne fournissent que le travail. C'est une nécessité en l'absence de capital de roulement pour soutenir le cycle des approvisionnements en matières premières et matériaux. Le commanditaire fournit la matière première et récupère le produit fini, il fixe le prix de la main-d'œuvre et impose le rythme de production, il contrôle la chaîne de distribution. Pour les E.r, c'est une « perte de contrôle ». Bien sûr, au fur et à mesure que l'entreprise se stabilise, se constitue un petit fonds de roulement qui permet de combiner travail à façon et production propre.
Les rapports à l'extérieur
Ce rapport avec les luttes des autres secteurs de la société est fondamental, déterminant lors du procès de prise en main de l'entreprise avec :
les Assemblées de quartier,
les MTD,
les étudiants,
les autres E.r,
les producteurs agricoles.
Quelquefois la liaison persiste :
centres culturels
centres de santé
centres de formation
entraides financières.
Mais la liaison, généralement, tend à s'affaiblir avec la stabilisation et la légalisation de l'entreprise.
Les organisations regroupant les E.r
Le MNER (Movimiento Nacional de las Empresas Recuperadas)
Le mouvement regroupe 32% des E.r (IMPA, Chilavert, La Baskonia, etc.). Il développe un projet politique vers la formation d'un grand parti des travailleurs sur le modèle du P.T. brésilien. Aux élections de 2003, des membres du MNER, à « titre individuel », sont présents sur plusieurs listes et un de ses membres est élu à la mairie de B.A. Eduardo Murua (président du MNER) est député de la Province de B.A : « Si le MNER était au gouvernement ou au Parlement, on pourrait faire plus » (Murua).
Le but du Mouvement est de s'étendre en augmentant les activités productives, en réinvestissant. Le MNER a tenu un rôle important dans la rencontre de Caracas (Vénézuéla) -voir plus loin.
Le MNFR (Movimiento Nacional de las Fabricas Recuperadas)
Le mouvement regroupe 22% des E.r et les coopératives traditionnelles déjà anciennes, il se veut un mouvement strictement entrepreneurial.
46% des E.r ne sont dans aucun regroupement dont celles qui sont pour « l'étatisation sous contrôle ouvrier » (Zanon, Brukman, Clinica Junin). Ces entreprises « pour l'étatisation » ont une forte liaison avec les partis de gauche.
Le projet, surtout défendu par les trotskistes, consiste à vouloir orienter les excédents vers la « communauté » : éducation, santé. Il s'agit de mieux préparer les conditions pour une « transition vers une économie socialiste ». Dans l'optique de l'étatisation, rester une coopérative, c'est rester une petite entreprise soumise aux grandes : « auto-exploitation » pour résister, « réapparition d'une mentalité de petits propriétaires », « dilution de la conscience de classe ». Il faut « exproprier la classe capitaliste par l'étatisation », mais l'usine demeure sous « contrôle ouvrier ». L'étatisation et le « contrôle ouvrier » s'inscrivent dans le cadre de l'horizontalité, mais elle cherche à intégrer celle-ci dans une perspective de prise du pouvoir (tout le mouvement des entreprises récupérées parle de « Pouvoir ouvrier »). Les coopératives ne veulent pas « confier la propriété à l'Etat bourgeois ». Ce à quoi les trotskistes répondent que dans la pratique il n'y a aucune différence entre « l'entreprise nationalisée sous contrôle ouvrier » et les coopératives ; la différence est dans la « conscience de la lutte pour le socialisme ». Zanon, longtemps fer de lance de « l'étatisation sous contrôle ouvrier », est devenue coopérative avec le règlement judiciaire de son conflit.
Au-delà de toutes ces divergences, pour tous les ouvriers, il s'agit de sauver leur fuente de trabajo (source de travail) et de revenus.
6) Problèmes et perspectives
Formalisation des limites
Le discours tenu par et sur les E.r récupérées découle de leur origine et de leurs caractéristiques mêmes
* Contre le « neolibéralisme » et la « globalisation ».
* Le travail humain est plus important que le capital.
* La condition de citoyen ne se réduit pas au vote.
* Contre le « grand capital ».
« Le système est juste parce que le résultat reste à ceux qui produisent. Travailler beaucoup ce n'est pas s'auto-exploiter. On ne peut pas se soustraire à la logique économique, mais nous avons le luxe de faire du travail gratis et de faire ce que nous décidons en tant que travailleur. » (des travailleurs de Commercio y Justicia).
Pour le MNER : « Il est impossible d'aller de l'avant uniquement à partir du mouvement lui-même. Il s'agit de créer une société démocratique avec une juste répartition des richesses, où les travailleurs récupèrent le protagonismo des années 50 et 60 et que la masse salariale représente la moitié du PIB. Nous n'avons pas encore la force, ni la capacité pour construire un parti politique, mais nous rêvons qu'avec le temps les travailleurs puissent confluer dans une expression majoritaire du style du Parti des Travailleurs (P.T.) au Brésil » (Abelli, dirigeant du MNER, décembre 2003).
La réaction de l'Etat
Les ouvriers sont restés des ouvriers, les entreprises des entreprises, les marchandises des marchandises, etc. (l'autogestion généralisée ayant même « aboli l'Etat et la domination de la classe capitaliste » ne serait toujours que la gestion des entreprises - de toutes les entreprises - et de leur liaison, de leurs échanges, d'où renaîtraient la valeur et l'Etat).
C'est sur quoi la classe capitaliste et l'Etat argentin peuvent bâtir leur réaction.
* février 2002, stabilisation du cycle des dévaluations. Réduction de l'inflation.
* Mise en place et contrôle (affrontement avec les MTD et mouvements piqueteros à ce sujet) de toutes sortes de plan de secours. Le système de distribution enrôle parfois des organisations piqueteras, renaissance du clientélisme.
* Solution progressive à la confiscation des dépôts bancaires.
* Lois d'expropriation en faveur des E.r.
* Processus électoral qui ramène les gens aux urnes.
* Intégration des organisations les plus modérées et recherche de concertation avec les plus radicales. Marginalisation et répression des irréductibles.
* La CTA, jeune syndicat « contestataire » rentre dans le jeu de la réorganisation sociale.
* Les Assemblées populaires deviennent des organisations permanentes structurées (activités de formation, réfectoire, santé, culture) et souvent disparaissent.
* Retour au discours et à une pratique national-populiste par lesquels passe la réorganisation de l'Etat par la bourgeoisie.
L'Etat sait jouer sur une contradiction interne du mouvement entre la préservation de l'autonomie comme objectif principal et la conséquence qui est, dans la mesure même de la réussite de chaque mouvement, de se désintéresser de la lutte comme un tout. Lutte comme un tout qui était pourtant la condition de réussite de chaque lutte. Cette contradiction interne est l'intérêt théorique principal de ces luttes y compris les E.r.
La Commission de réforme de l'Etat du Sénat de la Province de B.A déclare : « Chercher des solutions aux problèmes qui frappent notre pays (…) Impulser des politiques conte l'inversion financiaro-spéculative au détriment de la production. (…) Contre les importations massives qui ont provoqué une destruction de l'appareil productif national. » (2004).
Ce discours est redoublé au niveau international. Les 27, 28, 29 octobre 2005 a eu lieu à Caracas la « Première rencontre latinoaméricaine des E.r ». Le 21 septembre 2005, la réunion décidant des participants argentins se tient à Chilavert présidée par Eduardo Murua. La réunion de Caracas réunit 263 E.r venues de 8 pays.
Chavez : « Cette expérience est l'âme de l'Amérique latine, le signal d'une nouvelle ère dans laquelle le capitalisme ne fixe plus les règles économiques, sociales et culturelles. Je considère qu'elle symbolise le contraire de l'Alca. (…) Dire non à la production capitaliste et dire oui à la production socialiste ».
La délégation argentine (300 personnes sur les 500 non-vénézuéliennes) est menée par Murua qui est devenu l'intermédiaire, l'interlocuteur entre les E.r et le gouvernement vénézuélien (peut-on savoir si le Vénézuéla fournit des produits pétroliers à des prix avantageux aux E.r argentines ?)
Une dynamique ?
« En Argentine, le problème est que nous n'avons pas de politiques en direction des E.r (…) Nous n'avons fait qu'arracher des expropriations (souligné par moi), mais il n'y a pas de politique claire, sinon nous serions 200 000 employés des E.r au lieu de 14 000 que nous sommes. » (Murua).
La lutte, de par son contenu même, devient système par la stabilisation de son résultat qui se détache en résultat particulier du processus général qui l'a produit et dans lequel sa particularité était objectivement contestée. « A Chilavert, quand des gars viennent nous voir pour former une coopérative et produire, je leur demande s'ils ont occupé et résisté, s'ils ne l'ont pas fait, je me dis que ces gars veulent juste être des patrons. » (un ouvrier de Chilavert). « Nous nous constituons en coopératives mais nous ne sommes pas des coopérateurs » disaient les travailleurs. L'allure subversive de ces expériences disparaît de par leur propre mouvement qui les détache des caractéristiques de la lutte multiple où elles s'originent. La subversion de cette lutte multiple résidait dans le fait que la lutte de chaque secteur particulier de la société pouvait être même conflictuellement la contrainte pour chacun de dépasser le cadre particulier de sa lutte y compris le cadre de l'entreprise qui est en soi une détermination du mode de production capitaliste. Dans le processus de récupération pouvait se trouver, en fait, contester le résultat auxquelles elles aspiraient.
Tout comme le processus de récupération des entreprises outrepasse le cadre de l'entreprise et peut contenir la remise en cause de celui-ci, tout comme il se fige dans un résultat qui contredit la dynamique qui l'a produit, ainsi, à l'intérieur de l'auto-organisation, la mise en avant de la subjectivité et de l'interindividualité (inséparable de la production, le contenu et le but principal de celle-ci est, momentanément, les rapports eux-mêmes entre les personnes) s'opposent au cadre même de l'auto-organisation qui la définit et lui impose ses règles parce que ce sont, en fait, les siennes propres. Le processus de récupération montre que l'activité dans l'usine récupérée doit contredire ce processus pour s'y enfermer. Dans la lutte qui accompagne la récupération, la contestation du procès de travail ne peut pas ne pas effleurer son indissociable unité avec le fait qu'il est procès de valorisation (division du travail, question de la coopération, objectivation de la hiérarchie) et la contestation des modalités de la production physique du produit, le fait qu'il est produit ainsi parce qu'il est marchandise.
Le processus de récupération inclut que l'usine récupérée n'est pas seule, qu'elle est dans un tout. Production, distribution posent des problèmes qui ne peuvent se régler dans les catégories qui définissent strictement la condition prolétarienne et sa reproduction sans être le renversement de la lutte qui avait mené à la récupération.
La lutte qui mène à l'usine récupérée s'inscrit dans un mouvement social plus ample qui ne peut se généraliser de façon homothétique comme juxtaposition de sphères également autogérées sans que cette autogestion soit la contradiction de ces sphères entre elles. Sans que le fait d'être gérées particulièrement pour ce qu'elles sont soit la limite même de leur généralisation. La généralisation est à la fois leur mouvement nécessaire et pose leur existence de sphères particulières comme la limite et la possibilité du conflit entre elles. « Aller plus loin », à partir de la situation que l'autogestion de ces sphères pose, c'est rompre le cadre de l'entreprise, de l'échange, du travail et du chômage, et cela est une possibilité dans le processus de récupération. Un dépassement de ce qui est auto-organisable, c'est-à-dire la situation antérieure. Soit il y a généralisation mais alors il y a abolition de cela même qui est auto-organisable, soit il y a auto-organisation, mais alors la généralisation est un rêve. L'auto-organisation, non dépassée devient un enfermement.
« L'auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s'effectue contre elle », c'est exact, mais l'auto-organisation peut également être le retour à la normale d'une lutte pouvant contenir son dépassement.
Le problème est en quelque sorte dans la « réussite » des E.r. A la période de « l'audace et de la volonté collective » succède une période du « marché et de la compétence ». D'autant plus que, dans le contexte politique depuis 2003, il n'y a pas d'oppositions des gouvernements locaux ni du gouvernement national à ces « expériences ». Les coopératives reconnaissent que c'est un procès objectif de ne pouvoir s'isoler des lois du marché. Les risques de la réussite : les liens de solidarité s'affaiblissent, domination d'une logique productiviste et gestionnaire, les Assemblées se font de plus en plus éloignées, la prise de décision est déléguée, les différences de fonctions et de salaires réapparaissent, désintérêt pour l'extérieur.
L'autogestion du début des années 2000 en Argentine n'est plus celle des années 70, la substitution de l'horizontalité à la verticalité signifie la caducité du projet général de la libération du travail comme société et nouveau pouvoir. Les manifestations actuelles de l'autonomie sont de façon massive seulement la confirmation de la classe comme classe du mode de production capitaliste (y compris dans les MTD). Les usines récupérées seront des usines capitalistes quelque soient ceux qui les dirigent.
Actuellement, la plupart des entreprises récupérées ont stabilisé leur situation, elles connaissent une bonne continuité de la production, un affermissement de la chaîne d'approvisionnement et de distribution et un niveau de ventes satisfaisant, un niveau correct du salaire et des temps de travail. Cette situation coïncide avec la fin de l'expansion du nombre des entreprises récupérées. L'étape qui s'achève est celle de la relation nécessaire, dans la lutte avec les autres mouvements. C'était dans cette relation externe, sans laquelle aucune occupation n'aurait réussi que se situe la dynamique, une dynamique contradictoire où le rapport à l'autre peut faire apparaître ce que l'on est soi-même, son auto-organisation en tant que telle, dans la catégorie qui est la sienne, comme une limite, un obstacle à la lutte, quelque chose à dépasser.