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Les grèves en France en mai-juin1968

lundi 15 décembre 2003

B. Astarian
publié par Échanges et mouvement 2003

Malgré son faible volume et la modestie affichée par l'auteur dans son préalable, le livre de B. Astarian sur les grèves ouvrières de mai-juin 1968 est sans doute l'un des ouvrages consacrés à la lutte de classes parmi les plus importants de ces dernières années. S'agissant des « évènements » il comble un manque criant sur le sujet et ceci de la manière la plus pertinente dans sa démarche, et la plus « décoiffante » dans ses résultats par rapport aux idées reçues et à la mythification de « Mai 68 ». Il faut donc inviter tout le monde à lire ce petit livre, les « anciens de Mai » comme les autres, et peut-être les premiers plus que les seconds ! Le livre se compose de deux parties.

La première rapporte les conditions et les modalités du déclanchement des grèves et de leur généralisation : Hispano-Suiza, Renault-Billancourt, Thomson, Rhône -Poulenc, Peugeot à Sochaux, Rhodiaceta à Lyon, etc. Puis Astarian ausculte le fameux « mouvement des occupations » d'usines et ses pratiques effectives, pour terminer par une analyse des accords de Grenelle et des conditions de la reprise.

Au total il ressort de cette plongée dans le cambouis des grèves, à mille lieues du romantisme festif ou du « conseillisme », que celles-ci ont été l'un des arrêts de travail les plus massifs de l'histoire de la France industrielle qui s'est soldé par de maigres résultats quant aux revendications des ouvriers. Du point de vue des augmentations de salaires, compte tenu du glissement naturel des salaires de l'époque et du fait que la moitié seulement des heures de grève sera payée, l'opération est négative (en 1936, on considère que la totalité des acquis obtenus équivalait à une augmentation de 35 à 49%). En outre la hausse est hiérarchisée (comme le souhaite la C.G.T.) et il n'est question dans les accords ni du salaire aux pièces ni du salaire au poste - qui comptaient parmi les principales revendications des O.S. Astarian nous décrit une classe ouvrière majoritairement passive, des usines quasiment vides à part quelques syndicalistes qui entretiennent le matériel… Des ouvriers absentéistes qui rentrent chez eux aussitôt la grève votée - lorsque les syndicats n'ont pas fermé les portes pour les empêcher de s'enfuir ! Des paradoxes, donc, entre la lourde affirmation de la classe dans la grève et son manque d'initiative ; entre la force de la grève, souvent le caractère spontané de son démarrage, et la large délégation que la classe ouvrière a accordée aux syndicats (pour les résultats que l'on vient de voir) ; entre sa faible militance au cours du conflit et la violence extrême de sa réaction au moment de la reprise.

La seconde partie, plus brève et plus « classique » que la première dans sa démarche, propose une analyse des grèves par rapport à l'histoire des cycles longs d'accumulation du capital français et apporte des éléments qui permettent de dégager certains traits de leur modernité par rapport à la période actuelle. Astarian termine enfin son travail par une réflexion sur les conditions d'une grève générale non-insurrectionnelle - un autre thème d'actualité après les grèves de décembre 1995 et de mai-juin 2003 - notamment en rapport avec les différentes phases des cycles longs de l'accumulation capitaliste, pour conclure : « le travail n'est plus la base de l'identité de classe, les usines et les bureaux ne sont que des lieux où l'on gagne de l'argent. C'est un message très massif que font passer les grévistes de mai-juin 1968, et il n'a été que peu relevé. » (p. 83). C'est désormais chose faite et bien faite avec ce livre ; il ne reste qu'à s'en saisir.

Dès l'instant où ils défendent le système de retraite existant et refusent les effets de la décentralisation sur leurs conditions de travail en ne s'ouvrant à aucune réforme et a fortiori en en proposant aucune, les enseignants grévistes de mai-juin 2003 considèrent-ils leur salle de classe comme autre chose qu'un lieu où l'on gagne sa vie ?

écrire à B.P. 241, 75866 Paris Cedex 18 (3,50 Euros).




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